RCCJP – Volume 64.1 (2022)
De la récidive et du pardon, A la croisée des chemins du destin
Sous la direction de Jean Motte et Franck Ludwiczak
Paris. L’Harmattan. 2021. 414 p.
La croisée des chemins du destin
La mesure de la notion de « récidive » et de sa prévention (sous la forme du risque) est particulièrement récente en francophonie, notamment en comparaison de son analyse et de son traitement dans les pays anglophones. Dans son application concrète, la prévention de la récidive est symbolisée par les politiques pénales et la mission des services correctionnels, d’insertion, de probation auprès des personnes judiciarisées. En France par exemple -car le livre est publié en France-, il s’agit de la circulaire de la Direction de l’Administration Pénitentiaire du 19 mars 2008[1].
De manière plus générale, les missions des professionnels qui accompagnent les auteurs d’infraction ont connu dans l’histoire proche et lointaine -le livre traite parfois d’une évolution sur trois siècles- de larges modifications avec pour point d’orgue la limitation de la récidive, dite plus précisément les pratiques réhabilitatives de prévention de la récidive. Ainsi, l’émergence des pratiques criminologiques s’effectue à un rythme inégal et la prévention de la récidive peut rester un objet flou et mal maitrisé.
Les deux directeurs d’ouvrage se sont livrés à une tâche ardue, mais ils étaient équipés. Jean Motte dit Falisse est Docteur en criminologie et psychologue, tandis que Franck Ludwiczak est Docteur en droit et sciences criminelles. Ils sont tous les deux Maitres de conférences à la faculté de droit de l’université catholique de Lille. Mais, surtout, ils sont les codirecteurs de l’Ecole de Criminologie Critique Européenne (ECCE[2]) afin de questionner les liens entre le Risque et le Droit. C’est donc logiquement qu’ils traduisent le lien entre le « risque » et le « droit » à travers le champ de « la récidive » et du « pardon ». Ils se lancent ensemble dans cette aventure qu’ils nomment « à la croisée des chemins du destin », et déjà ici, quelques remarques me semblent nécessaires.
Premièrement, notons que la formulation soutient que l’hypothèse discutée sera celle du lien entre la récidive (p.25) et le pardon (p.225), l’une allant alors avec l’autre, l’acte passé qui se répète (ou pourrait se répéter) avec son traitement actuel. Deuxièmement, la pluralité des chemins est ramenée à la question du destin (p.157). Utiliser le terme de chemin plutôt que carrière ou trajectoire nous invite à une lecture phénoménologique et globale en marge de la lecture criminologique habituelle. L’appel du destin en tant que partie II renvoie dans l’ouvrage aux questionnements historiques, culturels, théologiques et individuels de l’approche du crime, et lie la partie I de la récidive à la partie III du pardon.
Ayant précédemment traité de « la Faute et du Crime » (Jean Motte dit Falisse) puis « du sens de la peine » (les deux auteurs ensemble), il était logique de les retrouver diriger ce livre. Pour éclaircir le sujet de la récidive, les deux codirecteurs d’ouvrage ont choisi de s’entourer de nombreuses collaborations et répartir leurs champs d’expertise dans trois parties progressives (récidive, destin, pardon). Trois parties progressives que nous pourrions également introduire comme : le paradigme des faits, le paradigme de la personne, le paradigme de la réaction sociale… Quoi, qui, donc ?
La récidive, le destin, le pardon
« Recidere », racine latine de « récidiver », signifie rechuter, dont l’origine est médicale, puis visible au sein des pratiques médico-psychologiques diverses à tendance organique comme les cancers ou psychopathologiques comme les addictions. Si du point de vue médical il s’agit de la rechute de l’objet (la maladie) que le sujet subit, en droit il s’agit de la rechute d’un comportement vis-à-vis d’un objet (la règle transgressée) sur lequel le sujet agit. « Chuter » une première fois dans la transgression d’une règle est pénalement réprimandé, « rechuter » est considéré comme une circonstance aggravante d’autant plus en individualisant la problématique. La partie I de l’ouvrage approfondit ces questionnements, avec notamment des réflexions spécifiques sur les aspects étymologiques et contradictoires de la question de la dangerosité (p.55) avec Jean Motte dit Falisse.
C’est bien l’individu qui doit se responsabiliser et respecter une règle ; même si la chute première démontre a priori le manque possible de ressources internes et externes (le capital social) pour se réguler et ne pas transgresser. C’est notamment ce que questionne Astrid Hirschelmann avec l’analyse des processus psychiques à l’œuvre autour des passages à l’acte répétés. Les considérations cliniques de sérialité et dangerosité nous permettent-elles aujourd’hui de comprendre la récidive comme une interminable rechute ou un possible dépassement ? (p.73) Il est préférable de penser la récidive sous l’angle général et l’esprit global et non sous l’angle de la lecture juridique stricto sensu de la récidive pénale en tant que rechute spécifique. Mais dans ce cas, s’il est question de prévention de faits et non plus d’application du texte, Halima Mecheri nous conduit à revenir à l’angle purement criminologique (p.63) : la récidive criminelle devient-elle prédictible ?
Si cette question anime la littérature scientifique mondiale depuis trois décennies et le courant What Works des données probantes, l’ouvrage cherche plutôt à nous interroger sur les dynamiques sociétales en jeu : Pourquoi une telle importance au respect de la règle jusqu’à la rétribution, l’infliction d’une sanction, essentiellement focalisée à l’égard de celui qui transgresse ? La question est vaste, soumise à de nombreuses hypothèses psychologiques, anthropologiques, sociologiques, criminologiques, etc. Dans partie I du livre, nous trouvons également des objets contemporains discutés depuis peu, comme la criminalité numérique dont Jean-Paul Pinte apporte un éclairage sur les causes de la récidive en cette matière spécifique (p.87). Deux questions essentielles en matière pénale se présentent dans le champ du numérique : la question du fichage et de « l’équilibrisme juridique » difficile (p.111) présenté par Jean-Yves Marechal et la place possible du pardon dans un espace numérique où rien ne s’oublie (p.123) interrogée par Yves Poullet.
La philosophie de la peine et la réaction pénale
Dans un récent dossier sur la Criminologie positive[3], Schuilenburg propose une analyse des principes sécuritaires des sociétés occidentales contemporaines. Il y explique les influences de la philosophie de Thomas Hobbes, de la vision animaliste appliquée à l’être humain et à ses émotions négatives à maitriser coute que coute sous peine d’un désarroi social global. A n’en pas douter… Homo Homini Lupus, pour l’homme, l’homme est un prédateur. Hobbes dessine dans ses écrits une « guerre de tous contre tous », se défendre, attaquer, ne pas mourir… Le livre « de la récidive et du pardon » entre en profondeurs dans ces considérations (p.303) qui naviguent entre le pénal et la morale avec pour finalité la rétribution et la responsabilisation.
Dans le même récent dossier criminologique, selon Walgrave[4], il ne peut se dégager de ce type de philosophie sociale qu’une politique pénale basée principalement sur le contrôle, la répression et l’exclusion. C’est sans doute pourquoi la criminologie ici de Jean Motte dit Falisse et Franck Ludwiczak se montre critique à l’égard des considération morales (p.269) qui entourent le traitement de la « monstruosité » sous la forme de « prescription ». Dès 1968, Hochmann[5] mettait en garde le caractère réducteur de la « raison nosographique » et des classifications proposées de la dangerosité, à l’image du construit social de Houchon[6] ou de l’étiquette réductrice définitive de Debuyst. Derrière les écrits de la criminologie critique, comme celles de Ferri au sein du livre ou dans ses précédents travaux[7], nous observons tantôt la philosophie nietzschéenne, des propositions humanistes du pénal, tantôt la sociologie de Bourdieu des questions de domination et de capital social symbolique. L’une des voies sociale et sociétale possible serait la considération criminologique vers la restauration (cf. partie II sur les considérations métaphysiques, la ritualité et volonté).
A cet égard, la partie III de l’ouvrage est riche d’informations. L’intérêt porté aux considérations interculturelles du crime (p.351) est passionnant, éclairant et original par rapport aux ouvrages actuels en criminologie. Le questionnement du lien entre la « grâce » et « l’altérité » est d’ailleurs la seule sous-partie à bénéficier de 4 chapitres. Qu’y trouvons-nous ? Maki Fukuda et Christophe Sy-Quang-Ky y développent des aspects culturels asiatiques du traitement du crime, tant du japon avec le droit de grâce (en comparaison à la France) depuis trois siècles (p.379), que de la Chine (p.351). Le rapport au traitement français est pertinent pour comprendre les différentes manières de percevoir le crime selon les évolutions socio-culturelles et politiques. Ainsi, l’évolution historique française depuis l’Ancien régime est aussi rappelée par Guillaume Wattellin avec la considération du pardon et les amnisties en direction de la piraterie (p.367) – un espace que je ne connaissais pas. Le co-directeur d’ouvrage Franck Ludwiczak conclut cette partie, donc essentielle aux yeux des auteurs du livre, sur le droit pénal et la question du pardon, ou comment passer « d’une Justice pénale rétributive à une justice de la réconciliation » (p.399).
Dans les publications actuelles, il est habituel de soulever les évolutions textuelles criminologiques à partir de 2010 et des réformes européennes, dans le cadre de la probation, largement tournées dans la lutte contre la récidive. En 2010 en effet, dans les 108 « règles européennes de probation » (REP), le Conseil de l’Europe préconisait l’assistance, la guidance et la motivation dans les contacts avec les auteurs d’actes délinquants. Ces préconisations suivent la littérature scientifique et les données probantes, autre domaine logiquement appuyé dans les publications récentes. L’ouvrage « De la récidive et du pardon, à la croisée des chemins du destin » sous la direction de Jean Motte dit Falisse et Franck Ludwiczak nous donne à observer la pénologie de la réhabilitation, un éclairage historique, culturel et philosophique aux interrogations actuelles et aux pratiques professionnelles de la prévention de la récidive.
ERWIN DIEU
DIRECTEUR DU SERVICE DE CRIMINOLOGIE (ARCA), FRANCE
[1] Circulaire de la Direction de l’Administration Pénitentiaire (DAP) n°113/PMJ1 du 19 mars 2008 relative aux missions et aux méthodes d’intervention des SPIP indique à cet égard que les professionnels du SPIP. [2] ECCE est un département de la faculté de droit de l’université catholique de Lille. Pour développer leurs recherches, les deux co-auteurs ont notamment fondé l’ARPEC, l’Association pour la Recherche et les Pratiques en Ethno-Criminologie. [3] SCHUILENBURG, M., Sécurité positive et espaces urbains partagés, Revue Internationale de Criminologie et de Police Technique et Scientifique, LXXIV : 145-154. [4] WALGRAVE, L., Vers une criminologie de la confiance, op.cit., p.136-144. [5] HOCHMANN, J. (1968). « Le concept de sociopathie : vers une critique de la raison nosographique ». Dans DEBUYST, C., et al. La criminologie clinique. Orientations actuelles. Bruxelles : Dessart, 167-235. [6] HOUCHON, G. (1984). Évolution du concept de dangerosité en criminologie européenne (« Vingt ans après… »), Criminologie, 17 (2) : 79-91. [7] FERRI, T. (2012). Qu’est-ce que punir ? Du châtiment à l’hypersurveillance. L’Harmattan.
