RCCJP – Volume 67.4
Crimes et contrôles sociaux : Classification et triangulation criminologique
Par Maurice Cusson
Lausanne: EPFL Press. 116 p. 2025
Cet ouvrage s’inscrit pleinement dans la continuité des travaux de Maurice Cusson. Les lectrices et lecteurs familiers de son œuvre y reconnaîtront immédiatement plusieurs marqueurs distinctifs : une vision généraliste, une architecture fondée sur les approches situationnelles, mais ouverte à toute théorie pertinente, ainsi qu’une mise en perspective historique. On retrouve également les traits caractéristiques de son écriture : un style direct et accessible, une formulation où chaque terme est soigneusement pesé, des exemples éclairants, ainsi que de fréquents renvois à des données empiriques solidement établies et à la diversité de ses recherches antérieures. Par sa transversalité, l’ouvrage s’adresse particulièrement bien aux professionnels de la sécurité, ainsi qu’aux enseignants et chercheurs.
Maurice Cusson construit sa proposition sur ce qui constitue sans doute l’un des travaux scientifiques les plus fondamentaux : organiser les connaissances d’un domaine par la classification de ses entités principales. La moitié du livre est consacrée à une délimitation inédite de classes et de types de crimes. L’auteur élabore ainsi un une grille d’analyse précieuse pour interpréter des situations complexes lorsqu’elles se présentent. Bien qu’il puisse se lire de manière linéaire, ce livre mérite donc de rester à portée de main.
Les définitions des classes d’homicides, de crimes sexuels et d’autres violences sont les plus solides. Elles s’appuient sur la richesse des études antérieures réalisées par l’auteur sur ces thématiques. Maurice Cusson illustre ses descriptions par des situations concrètes marquantes, anciennes ou plus récentes, qui servent de prototypes pour les classes et types présentés. Elles proviennent de la chronique judiciaire diffusée par des livres, des journaux ou diverses sources ouvertes.
Certaines classes apparaissent immédiatement utiles, tant elles répondent à des enjeux contemporains. Il est par exemple devenu indispensable de rendre intelligibles les homicides et violences conjugaux, dont l’identification n’est pas toujours aisée dans les statistiques criminelles habituelles. De même, l’analyse séparée des règlements de compte liés aux réseaux criminels impliqués dans les grands trafics, ou encore l’étude des homicides de masse, dont l’actualité est particulièrement préoccupante, s’avère essentielle. Enfin, certaines classes portent des dénominations moins familières, comme l’« uxoricide », dont nous laisserons au lecteur le soin de découvrir la définition. Maurice Cusson couvre également dans sa classification les crimes aux motivations politiques, idéologiques et totalitaires. Cette structure particulière ne peut toutefois pas se fonder sur l’actualité immédiate, tant il faut du temps pour prendre du recul avec ces problématiques.
Ces dernières classes préfigurent notamment des défis majeurs lorsqu’il s’agit de considérer la nature des « contrôles sociaux » servant de solutions « aux problèmes causés à autrui par ces crimes » (p.10). Le choix des mesures à appliquer relève d’un équilibre subtil entre liberté, sécurité et justice, équilibre qui constitue une caractéristique fondamentale de nos démocraties.
L’auteur propose plusieurs définitions et dresse une liste des contrôles sociaux, désignés par des verbes tels que : prévenir, blâmer, résister, secourir, neutraliser, dissuader, pacifier ou protéger. Leur efficacité a été démontrée empiriquement pour certains domaines, par exemple la gestion des points chauds du crime, certaines formes d’aide aux victimes ou de prévention, qu’elle soit situationnelle ou développementale.
D’autres formes de contrôles sont peu évaluées, faute d’efforts suffisants, d’exploitation limitée ou parce qu’elles se prêtent moins bien à l’évaluation.
Ces contrôles susciteront sans doute des préférences ou des rejets selon les convictions de chacune et chacun, mais leur existence ne peut être ignorée. Les rassembler permet de comparer les approches, d’en discuter l’équilibre et éventuellement de les tester et les évaluer. On comprend aussi que ces solutions ne sont pas universelles : leur pertinence dépend entièrement des problèmes et des situations particulières à traiter.
Maurice Cusson conclut en reliant les éléments des deux premiers chapitres. Il utilise pour cela une approche bien établie : la triangulation entre le crime, la victime et le lieu-temps de l’événement. Chacun de ces pôles est entouré d’un ensemble spécifique de contrôles sociaux, qui s’appliquent préférentiellement. Ils s’inscrivent eux-mêmes dans les composantes régaliennes ou sociales de l’État, ainsi que dans des écosystèmes économiques qui mettent en lumière la sécurité privée. Ce dernier chapitre offre, comme à son habitude, une remarquable synthèse des travaux existants et des approches les plus pratiques.
Il est évidemment possible d’émettre des réserves sur les classifications proposées. Il existe toujours de multiples façons de classifier des objets et de nouvelles situations imprévues se présentent forcément. Notamment, la partie consacrée à la cybercriminalité demeure trop embryonnaire. Elle offre toutefois un point d’ancrage pour que les communautés de la cybersécurité, de la cybercriminologie ou des investigations numériques puissent s’appuyer sur les acquis concernant les crimes traditionnels afin de reconsidérer leurs propres classifications.
Comme le souligne l’auteur, les classes évoluent, disparaissent parfois et de nouvelles apparaissent. Plus généralement, cet ouvrage offre un cadre évolutif, appelé à nourrir la réflexion scientifique et à guider l’action des praticiens.
OLIVIER RIBAUX
UNIVERSITÉ DE LAUSANNE – SUISSE
