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Bordeaux : L’histoire d’une prison

Par Sébastien Bossé et Chantal Bouchard
Montréal, Éditions au Carré inc. 2013

Publié à l’occasion du centenaire de la principale prison du Québec, ce livre s’intéresse à un établissement carcéral qui occupe une place centrale dans l’histoire pénale du Canada, de sa conception au temps présent. Officiellement désignée comme « Établissement de détention de Montréal », l’institution est plus fréquemment appelée « Prison de Bordeaux », ou plus simplement « Bordeaux », du nom du village où elle fut érigée au début du XXe siècle, aujourd’hui partie de la ville de Montréal.

Le livre retrace les grands moments de Bordeaux sous la forme d’une chronique de l’institution, récit inspiré de l’affection de ses auteurs pour une vieille prison. En ce sens, s’il ne s’agit pas d’une étude menée selon les règles et la méthode de l’histoire professionnelle, l’ouvrage profite néanmoins de l’enthousiasme qu’inspire la connaissance du passé. Et c’est bien avec le matériel de l’historien que les auteurs ont travaillé, cumulant l’analyse des archives et la rencontre des acteurs encore vivants. Il en résulte un aperçu fascinant de l’évolution d’une prison.

L’ouvrage s’ouvre sur l’histoire des institutions carcérales qui ont devancé la prison de Bordeaux, en particulier celle de sa prédécesseure immédiate, la prison dite du « Pied-du-Courant ». Son dernier gouverneur, Charles-Amédée Vallée, aura une importance décisive dans la conception d’une nouvelle prison à Montréal. Élève des débats pénologiques de son temps, il parcourt les prisons d’Europe pour en tirer les principes d’une prison idéale, et de sa vision résulte un édifice monumental, dont la taille et l’architecture sont sans commune mesure avec l’établissement qu’il remplace. Avec la réception de ses premiers prisonniers à la fin de 1912, commence dès lors l’activité de Bordeaux à travers le XXe siècle, une histoire d’abord jalonnée par différents évènements notoires qui sont abordés avec une abondance de détails en chapitres thématiques (pendaisons, émeutes, évasions, prises d’otages). Dans ce défilement s’intercalent des chapitres consacrés aux mutations qui façonnent l’évolution du régime carcéral et des conditions de vie à Bordeaux, en parallèle à celles qui affectent la société québécoise.

Le récit des émeutes des années 1950-1960 (chapitre 6) est particulièrement bien mené, la fine analyse faisant ressortir leur importance historique devant une administration rigidifiée dans une philosophie pénale en voie de disparition. Dans le sillage de ces évènements, le chapitre suivant sur les bouleversements qu’entraînent les années 1960 (le moment de la « Révolution tranquille » au Québec) donne un aperçu inédit de l’histoire pénale québécoise, où se jouent de nombreux changements dans la condition des prisonniers. Sur fond d’opposition entre la volonté d’une administration réformiste et la résistance d’employés formés sous un modèle disciplinaire, le récit culmine sur un épisode aussi singulier que symbolique, alors qu’un gardien tente d’entraîner le directeur de l’établissement « au trou », l’espace d’isolement de la prison (p. 149).

On peut relever que l’apparition des sujets dans les différents chapitres fait ressortir, à quelques occasions, une inégalité dans le propos et le ton. En outre, on ne peut que regretter que la période plus contemporaine ne soit qu’effleurée en comparaison du reste de l’histoire de la prison. Malgré ces détails, la circonspection des auteurs est à souligner, et en dépit des limites qu’ils croient devoir placer sur la portée de leur ouvrage, sa valeur première est de mettre en lumière la richesse des sources qui jalonnent l’histoire de la prison de Montréal au XXe siècle. Le livre est une invitation aux historiens à y donner suite.

FRANCOIS FENCHEL
Université Laval (Québec)

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