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RCCJP – Volume 68.1

Prévenir le crime et sa récidive :
Approches criminologiques et pénitentiaires

Par Tony Ferri
Paris : Éditions Libre et Solidaire. 2026. 300 p.

Il est des ouvrages qui naissent de l’expérience et s’élèvent à la hauteur de la pensée. Celui que vous tenez entre vos mains appartient à cette rare catégorie. Tony Ferri nous livre ici le fruit d’un quart de siècle passé au contact quotidien des personnes placées sous-main de justice, au sein des Services pénitentiaires d’insertion et de probation. Mais loin de se contenter d’un simple témoignage, aussi précieux soit-il, l’auteur convoque les grands noms de la criminologie — de Lombroso à Lacassagne, de Ferri à Tarde, de Fouillée à Joly — pour interroger cette question qui nous hante collectivement : pourquoi passe-t-on à l’acte et pire, pourquoi récidive-t-on ?

Dès l’exergue emprunté à Michel Foucault, le ton est donné : le juge ne fait plus que juger, et il n’est plus seul à le faire. Nous voici plongés dans les arcanes d’un système pénal qui, malgré ses évolutions, peine encore à prévenir cette « désespérante circularité de l’éternel retour du même transgressif ». L’auteur ne se fait aucune illusion sur l’utopie d’une « délinquance zéro », mais il refuse la résignation. Son propos est clair : si l’éradication totale du crime demeure illusoire, la prévention de la récidive constitue un horizon non seulement accessible, mais impératif.

Ce qui frappe d’emblée dans cet ouvrage, c’est son ambition holistique. L’auteur ne se contente pas d’une analyse unidimensionnelle. Il refuse aussi bien le réductionnisme biologique de l’École positiviste italienne que le déterminisme social absolu. Son approche est résolument plurielle, attentive à la fois aux dispositions individuelles et aux facteurs environnementaux, aux passions et aux calculs, aux accidents de parcours et aux trajectoires délibérées. En cela, il s’inscrit dans une tradition criminologique humaniste qui considère le délinquant non comme un « type-né » figé dans son essence, mais comme un être en devenir, traversé de contradictions, pris dans des chaînes causales et situationnelles complexes.

L’un des apports majeurs de ce travail réside dans sa typologie des délinquants, fruit de milliers d’entretiens — près de 27 800 au total, représentant environ trois années de dialogue ininterrompu — menés avec sens clinique, patience et lucidité. Les « suiveurs », les « impétueux », les « dépravés », les « machiavéliques », les « antisociaux » : autant de figures que l’auteur dessine avec finesse, sans jamais céder à la caricature ni à l’essentialisation. À l’instar des nombreuses typologies criminologiques existantes, l’auteur ne peut s’empêcher de construire un mode de lecture des discours que lui livrent les personnes placées sous-main de justice. De ces derniers se dégagent tantôt les motivations et finalités du passage à l’acte, ses mécanismes ou encore les caractéristiques de la personnalité, tantôt les états émotionnels spécifiques des auteurs. Selon le profil, l’un ou l’autre aspect est plus ou moins marqué, mais l’interaction de tous les facteurs conduit toujours à un mode d’expression spécifique de la délinquance.

Les suiveurs, caractérisés par leur passivité structurelle, se laissent entraîner sans résistance, vulnérables aux influences négatives. Paradoxalement, malgré l’absence d’intention forte, ils comptent parmi les plus récidivants. Les impétueux, dominés par leur réactivité émotionnelle explosive, agissent sous l’effet d’un bouillonnement intérieur face à une insulte, une provocation, une frustration. Leur dangerosité réside dans cette imprévisibilité comportementale. Les dépravés, eux, allient recherche hédoniste et calcul de l’impunité : hypocrites et duplices, ils excellent dans l’art de présenter une façade respectable tout en poursuivant méthodiquement la satisfaction de leurs désirs.

Plus inquiétants encore, les machiavéliques planifient méticuleusement leurs crimes avec froideur et une absence totale d’empathie. Ils disposent tout par avance, arrangent les circonstances, n’hésitent pas à combiner les moyens les plus tordus. Maîtres de la tromperie, ils présentent un vernis de conformité et de rationalité qui les rend particulièrement dangereux. Comme le souligne Jankélévitch, le machiavélique incarne l’habitus chronique de l’être méchant : la méchanceté, la manipulation ou la duperie devient une modalité d’existence permanente. Enfin, les antisociaux — ces « quasi malades » qu’il ne faut pas confondre avec les aliénés — présentent un émoussement des sentiments moraux sans troubles intellectuels majeurs. Leur impulsivité fondamentale, leur insensibilité morale et leur apparente incapacité à ressentir culpabilité ou empathie les distinguent des machiavéliques par leur réactivité immédiate plutôt que par leur planification.

L’auteur prend soin d’illustrer chacun de ces profils par des cas concrets, donnant chair à ces catégories théorisées. Mais il insiste : ces catégories ne sont pas des cases hermétiques, plutôt des points de repère ou encore des tendances pour comprendre les vulnérabilités et des parcours singuliers. Le même individu peut évoluer, glisser d’une catégorie à l’autre, ou en incarner plusieurs simultanément. Cette typologie n’enferme pas, elle vise à donner une feuille de route des mécanismes organisateurs dans des formes de délinquance qui paraissent à première vue exceptionnelles, complexes, démesurées ou tout simplement incompréhensibles, voire difficiles à aborder. Car derrière chaque délit, se cache une histoire singulière composée de vulnérabilités qui font de l’exécution des peines une opportunité de réprimer des personnes en dérive qui ont évolué le plus souvent dans une solitude existentielle plus verrouillée que la prison et de leur permettre de se confronter de manière sécurisée à ce qu’elles ne cessent de fuir ou essayer d’atteindre en vain en commettant des infractions.

Le travail du conseiller pénitentiaire d’insertion et de probation est de ce fait un métier d’accueil inconditionnel et réhumanisant, mais qui doit composer avec l’incompréhension, le déni, l’échec et la répétition que les personnes placées sous-main de justice lui renvoient en permanence. L’incertitude par rapport au meilleur comme au pire fait de lui un funambule qui exerce ses missions d’évaluation des risques et de soutien à la réinsertion en gérant un équilibre précaire, mais tant qu’il y a le doute, il y a aussi l’espoir et toujours un chemin.

L’ouvrage accorde une place centrale à la question de l’âge. Les statistiques sont têtues : depuis deux siècles, c’est entre vingt et un et trente ans que l’on commet le plus grand nombre de crimes. Cette « vingtaine », moment charnière où se télescopent inexpérience, passions vives, pressions sociales et tentations multiples, constitue l’âge critique de la criminalité. Mais l’auteur ne s’arrête pas à ce constat. Il interroge la précocité croissante de la délinquance, cette « prématurité criminelle » qui voit des enfants à peine sortis de l’adolescence déjà pris dans l’engrenage. Et il pointe, avec une lucidité qui dérange, les carences éducatives, familiales et scolaires qui préparent le terrain à ces trajectoires déviantes.

Car c’est bien là l’un des fils rouges de ce livre : l’éducation. Non pas l’instruction au sens étroit, mais cette éducation morale et affective qui forge le sens du bien et du mal, développe l’empathie, cultive le respect d’autrui. En s’appuyant sur les travaux de Kohlberg sur le développement moral, Tony Ferri montre comment bien des délinquants restent bloqués aux premiers stades de ce développement, prisonniers d’un égocentrisme infantile, incapables de se décentrer pour considérer la perspective d’autrui. Et si l’on remonte plus loin encore, vers l’enfance, on découvre souvent un terreau familial délétère, où la violence, le mépris des règles et l’absence d’amour ont façonné des personnalités fragiles, vulnérables à toutes les influences néfastes.

L’analyse de la corrélation entre célibat et criminalité, entre niveau d’instruction et délinquance, entre travail et désistance criminelle, s’appuie sur une connaissance intime des trajectoires individuelles qui donne à ces constats statistiques une profondeur humaine. L’auteur ne compile pas des chiffres : il donne voix aux personnes qu’il accompagne, restitue la complexité de leurs parcours, tout en maintenant une exigence de lucidité qui refuse la victimisation facile comme la diabolisation sommaire.

L’auteur n’épargne pas non plus l’institution carcérale, qu’il décrit sans fard comme un « collège du crime » où, loin de se régénérer, bien des détenus s’enfoncent dans la délinquance. La promiscuité, la stigmatisation, l’oisiveté, le contact constant avec d’autres criminels : autant de facteurs qui transforment la prison en fabrique de récidivistes. À rebours d’une croyance tenace, Tony Ferri démontre que la prison ne protège pas la société, elle la met en danger. Et il rappelle opportunément que les courtes peines, particulièrement, exercent un effet dévastateur : trop brèves pour permettre un travail de fond, assez longues pour corrompre et marquer au fer rouge. Cette critique s’étend à la justice à deux vitesses, où l’indulgence relative dont bénéficient les criminels en col blanc contraste avec la sévérité réservée aux délinquants ordinaires.

Particulièrement stimulante est la discussion sur le « penchant au crime ». Rejetant fermement toute conception innéiste, l’auteur montre comment une inclination criminelle peut néanmoins se construire progressivement, à travers l’intériorisation de comportements déviants, la fréquentation de milieux interlopes, l’absence de cadre structurant. Cette « inclination acquise » n’annule pas la responsabilité individuelle — et c’est là un point essentiel —, mais elle invite à une approche plus nuancée de la prévention et de la prise en charge pénale.

Faut-il pour autant désespérer ? L’auteur refuse ce nihilisme. Il appelle de ses vœux une refonte profonde du système pénal, orientée vers la prévention, l’éducation, la réinsertion véritable. Il plaide pour des programmes qui ne se contentent pas d’occuper les détenus, mais qui travaillent en profondeur sur leurs dispositions morales, leurs schémas de pensée, leur rapport à autrui.

Plus concrètement, l’auteur propose une approche différenciée selon les profils : développement de l’autonomie et résistance à la pression du groupe pour les suiveurs ; identification des déclencheurs et gestion émotionnelle pour les impulsifs ; travail sur la conscience morale pour les dépravés ; évaluation rigoureuse du risque et vigilance accrue pour les machiavéliques ; soins psychologiques spécialisés pour les antisociaux. Cette personnalisation de l’intervention exige des professionnels une compréhension fine des dynamiques criminelles, une adaptation constante de leur approche, une vigilance face aux manipulations, mais aussi une humilité quant aux limites de l’action.

L’objectif ultime, rappelle-t-il, est de « tisser avec eux des liens à la fois proches et distants, permettant de favoriser une prise de conscience progressive, un désir de conversion intérieure, une reconnexion avec les potentialités positives qui sommeillent en eux, et une découverte des enjeux d’une existence plus épanouie, plus saine, plus heureuse ». Cette vision humaniste requiert persévérance — car « la multiplication et la durée » des dispositifs sont essentielles — et collaboration étroite entre tous les acteurs du champ pénal et social.

L’auteur insiste également sur la nécessité d’intervenir tôt, auprès des familles à risque, dans les quartiers où se transmettent de génération en génération les codes de la délinquance. Il rappelle que le crime n’est pas une fatalité inscrite dans les gènes, mais le produit d’une alchimie complexe entre tempérament individuel et influences sociales.

On pourrait reprocher à Tony Ferri son optimisme pédagogique, sa foi peut-être excessive dans les vertus de l’éducation morale. Peut-on vraiment « sauver » tous les délinquants ? Les « machiavéliques » décrits dans ces pages, froids calculateurs du mal, insensibles à toute considération éthique, sont-ils amendables ? L’auteur lui-même reconnaît les limites de son approche et admet que certains individus semblent irrémédiablement perdus. Verrouillage défensif ou conformisme de façade, il est parfois difficile de nouer une alliance de travail authentique. Mais il refuse de baisser les bras, convaincu que l’effort éducatif vaut toujours la peine d’être tenté, ne serait-ce que pour cette minorité qui pourra en bénéficier.

Ce livre dense, nourri de références scientifiques et d’observations de terrain, s’adresse autant aux professionnels de la justice qu’aux citoyens préoccupés par les questions de sécurité et de cohésion sociale. Il arrive à point nommé : à l’heure où les discours sécuritaires simplistes se multiplient, où la tentation du tout-répressif dispute à celle du tout-excuse, il offre une troisième voie — celle d’une criminologie éclairée, attentive aux causes profondes comme aux responsabilités individuelles, soucieuse d’efficacité autant que de justice. Il rappelle qu’on ne combat efficacement la délinquance qu’en comprenant ses ressorts multiples et en agissant simultanément sur tous les fronts : éducatif, social, institutionnel, moral.

En refermant cet ouvrage, on ne peut qu’être frappé par l’ampleur du défi. Mais on en sort aussi moins résigné, plus lucide, mieux armé intellectuellement pour appréhender ces « chemins obscurs du crime » que Tony Ferri a eu le courage et la patience d’explorer. Car c’est bien de courage qu’il s’agit : celui de regarder en face l’abîme humain sans céder au dégoût ni au désespoir, celui de maintenir envers et contre tout une exigence de dignité et de justice.

Puisse ce livre trouver les lecteurs qu’il mérite et contribuer, si modestement soit-il, à faire évoluer notre regard sur la délinquance et nos pratiques pénales. L’enjeu n’est rien de moins que la construction d’une société plus juste et plus humaine.

ASTRID HIRSCHELMANN
UNIVERSITÉ DE CAEN

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