RCCJP – Volume 66.1
Brique par brique : une histoire de l’abolitionnisme pénal
Par Joël Charbit, Shaïn Morisse et Gwenola Ricordeau
Montréal : Lux Éditeur. 2024. 307 p.
Voilà un tour d’horizon de l’abolitionnisme européen et étatsunien, à partir des années 1960-1970 à nos jours, plus que pertinent. En effet, un historique des grandes étapes et une présentation des principaux acteurs (dont Angela Davis aux États-Unis, Louk Hulsman aux Pays-Bas, Nils Christi en Norvège, Jacques Lesage de La Haye et Thierry Lodé en France) à l’origine du concept et de l’analyse (chapitre 1), permettent de faire le point sur l’approche contemporaine et d’envisager ce que pourrait être l’avenir à court et moyen terme.
Les abolitionnistes n’y apprendront probablement peu de chose, mais auront une synthèse fort utile et des références soient oubliées, soient récentes. Pour les novices, ça sera un cours accéléré indispensable pour mieux saisir ce qu’est la prison, et que « le système pénal échoue à atteindre ses propres objectifs » (p. 264). La prévention des crimes et la récidive, entre autres, s’expliquent en parti du fait que le système n’intervient « pas sur les causes, mais (seulement) sur les symptômes » (p. 267).
Les exemples d’organisation de luttes, particulièrement ceux des pays scandinaves, sont très instructifs et des rappels qui peuvent s’avérer pertinents pour des actions à courts et moyens terme (chapitres 2, France; 3, Europe occidentale; 4, États-Unis). Les expériences antérieures peuvent être des guides à moduler dans le contexte actuel. Si des gains on pu être obtenus, il n’y a pas de raison qu’il soit illusoire d’en entamer aujourd’hui. Mais il est clair que les stratégies d’autrefois, ne sont pas applicables telles quelles aujourd’hui. Les contextes socio-politiques ont considérablement changé, et les rapports de force ne peuvent s’établir de la même manière.
C’est dans le chapitre 5 que sont présentés « les nouveaux fronts » de luttes et de réflexions : « le genre et les sexualités, le validisme et la psychophobie, et enfin l’écologie » (p. 208). C’est ainsi qu’il est possible de distinguer trois vagues dans l’histoire de l’abolitionnisme : la première allant des années 1970 aux années 2000; la deuxième s’inscrit « dans un contexte bien installé d’intensification pénale et de déclin des États-sociaux »; finalement, la troisième vague, qui se forme au milieu des années 2010, époque de Black Lives Matter, au cours de laquelle se « clarifie que les cibles de l’abolitionnisme sont bien la prison, les tribunaux et la police, en tant qu’institutions animées d’une logique d’ensemble » (p. 232 et 233).
De fait, la critique qui pourrait être soulevée est que les auteur-e-s mettent l’accent sur la police qui « a longtemps constitué un angle mort de l’abolitionnisme » (p. 74), plutôt que sur le Code criminel qui est la pierre angulaire du système.
Comme le soulignent les auteur-e-s, « il n’y pas une histoire, mais des histoires de l’abolitionnisme pénal » (p. 31), c’est pourquoi il serait urgent de traiter de l’histoire de l’abolitionnisme au Québec. C’est à Montréal, en 1987, que l’International Conference on Prison Abolition a modifié son appellation en International Conference on Penal Abolition (ICOPA), suite à une réflexion sur la cible à privilégier. Il faut reconnaître que malgré cette prise de position, rarement les analyses et les actions ont visé directement l’instrument clé du système : l’abolition du Code criminel.
Les auteure-s veulent « en finir avec le système pénal » (p. 14), mais à aucun moment il n’est question de mettre en évidence que les Codes criminels sont la résultante de l’adoption de lois par les différentes législatures nationales. Cette incapacité à reconnaître que l’abolitionnisme doit se concentrer, d’abord et avant tout, sur l’abolition du Code criminel, tient probablement au fait que les militant-e-s sont happé-e-s par les événements et polarisés sur les victimes du système pénal.
C’est dans ce que l’on peut considérer comme une annexe, intitulée Questions fréquentes sur l’abolitionnisme, que l’on trouve un condensé de faits qui permet de mieux visualiser qui sont les personnes happées par le système et pourquoi. Ensuite, sont exposés le comment et le pourquoi de l’abolitionnisme, avant de conclure par la finalité de celui-ci : « construire des modes d’intervention collective et de faire advenir, dès aujourd’hui, un ordre social désirable à partir de l’ancien » (p. 280).
JEAN CLAUDE BERNHEIM
EXPERT EN CRIMINOLOGIE – QUÉBEC
