RCCJP – Volume 64.4 (2022)
La victimologie : Science sociale ou travail social?
Par Ezzat A. Fattah
Middletown, DE. 2022. 311 p.
Toujours provocatif, dans ce nouveau livre, le Professeur Fattah continue à tester les frontières de la victimologie. À travers une sélection de ses textes en français, il nous invite à réfléchir à des questions victimologiques fondamentales comme qui est une victime et qu’est-ce que la victimisation. Son travail est toujours d’actualité et a su passer l’épreuve du temps, ce qui témoigne de l’importance de sa contribution à la victimologie.
Fattah est d’abord un criminologue, alors il cherchait à expliquer l’acte criminel et surtout le rôle de la victime dedans. Il a ainsi introduit des notions importantes comme la victime catalyseuse qui « […] a instigué, initié, provoqué, favorisé ou facilité le délit […]» (p.38). Fattah jetait ainsi la lumière sur le rôle effectif de la victime dans la genèse du crime. La critique des féministes auprès de Fattah à ce sujet était féroce; elles l’ont accusé de blâmer les victimes pour leur victimisation. D’un autre côté, Fattah nous rappelle que le syndrome de la femme battue, un concept important de la criminologie féministe, illustre parfaitement la victime catalyseuse : la personne décédée (le conjoint abusif) a incité sa propre mort avec son comportement abusif auprès de la femme (son agresseur). C’est d’ailleurs cet argument qui fut utilisé par les féministes dans l’arrêt Lavallée pour élargir la notion de légitime défense au Canada (Frigon & Viau, 2000).
D’autres exemples de la contribution de Fattah à la victimologie sont son travail sur la victime récidiviste et les rôles interchangeables de victime et de victimiseur. Encore Fattah était critiqué pour vouloir blâmer la victime. Cependant, son travail a bien vieilli, comme le montre les avancées importantes dans la recherche sur la victimisation des enfants qui affirment plusieurs de ses propos. Par exemple, la recherche sur la polyvictimisation démontre la vulnérabilité de la victime et comment cette dernière est à risque de devenir victime de nouveau (Cyr et al., 2017; Finkelhor, et al, 2011). De plus, les personnes ayant vécu la polyvictimisation sont à risque de délinquance (Wemmers et al., 2018). Toutefois, au lieu de blâmer la victime et de cibler son rôle dans la prévention de l’acte criminel, ces études nous démontre plutôt l’importance de l’aide aux victimes. Les constats qui en découlent sont qu’en aidant les victimes, on ne les aide pas seulement à bien guérir de la victimisation antérieure, mais aussi à prévenir, voire à réduire leur risque, de victimisation dans le futur.
Quant à lui, Fattah critiquait le mouvement féministe pour avoir affaibli la victimologie théorique et empirique. Fattah a toujours maintenu une vision élargie de la criminologie, comme illustrée par sa critique de l’hégémonie culturelle et sa réflexion sur la victimologie comparée. Il nous rappelle ainsi qu’il ne faut pas utiliser nos propres normes et nos standards comme une mesure universelle sur laquelle tout comportement devrait être jugé. La vision de Fattah ressemble à l’approche intersectionnelle des féministes postmodernes, laquelle insiste sur le fait que les femmes ne représentent pas un groupe homogène (Barbaret, 2014). Par conséquent, malgré ses critiques envers le mouvement féministe, force est de constater des chevauchements importants entre le travail de Fattah et celui des féministes.
Les sondages de victimisation sont l’une des plus importantes contributions de la victimologie à la criminologie. Ils nous donnent de l’information systématique sur les victimes et les victimisations, sans être filtré par la police. Cependant, ces sondages ne sont pas parfaits et Fattah présente une excellente discussion de leurs forces et de leurs faiblesses.
Le travail du professeur Fattah a également marqué une période importante dans l’évolution de la victimologie, soit pendant la maturation difficile de cette discipline. À l’époque, il y eut – et il y a encore – des conflits entre la théorie et la pratique ainsi qu’entre les universitaires et les praticiens. Selon Fattah, le domaine est passé d’une victimologie de l’acte (la recherche criminologique) à une victimologie d’action (l’intervention). La victimologie a certainement grandi et elle a évolué indépendamment de la criminologie, mais selon moi, elle n’a pas affaibli. Elle a ses propres revues de recherche et des institutions spécialisées dans l’étude des victimes et des victimisations. La victimologie est passée d’un produit de la criminologie à une source de connaissances et d’inspiration pour la criminologie influençant le genre de questions sur lesquelles les criminologues se concentrent désormais (Wemmers, 2009). En témoignant, par exemple, l’émergence de la recherche sur les victimes de crimes de guerre, de génocides et de violations flagrantes des droits de la personne (Hagan, et al, 2005; Parmentier & Weitekamp, 2007).
La science est toujours à risque de manipulation pour des fins politiques et la victimologie n’en fait pas exception. Fattah nous rappelle justement ce risque et il nous invite à développer un regard critique sur la victimologie et à poser des questions critiques. Ce livre est une parfaite introduction pour familiariser les lecteurs à l’œuvre de Fattah. Cette collection de publications offre aux jeunes victimologues et criminologues un excellent survol du travail inoubliable de Fattah.
JO-ANNE WEMMERS
UNIVERSITE DE MONTRÉAL
Bibliographie
Barbaret, R. (2014). Women, Crime and Criminal Justice, London UK: Routledge.
Cyr, K., Chamberland, C., Clément, M.E., Wemmers, J., Collin-Vézina, D., Lessard, G., Gagné, M.H., (2017). The impact of lifetime victimization and polyvictimization on adolescents: mental health symptoms and gender differences, Violence and Victims 32(1): 3-21.
Finkelhor, D., Turner, H., Hamby, S., Ormrod, R. (2011). Polyvictimization: Children’s Exposure to Multiple Types of Violence, Crime, and Abuse, Juvenile Justice Bulletin. Washington D.C.: Office of Justice Programs, Department of Justice.
Frigon, S. & Viau, L. (2000). Les femmes condamnées pour l’homicide et l’examen de la légitime défense (Rapport Ratushny), Criminologie 33(1) : 97-119.
Hagan, J., Rymond-Richmond, W. & Parker, P. (2005). The Criminology of Genocide: Death and Rape in Darfur. Criminology 43(3): 525-562.
Parmentier, S. & Weitekamp, E. (2007). Political Crimes and Serious Violations of Human Rights: Towards A Criminology of International Crimes. In: S. Parmentier & E. Weitekamp (eds.) Amsterdam: Crime and Human Rights. Sociology of Crime, Law and Deviance 9: 109-148.
Wemmers, J.M. (2009). A Short History of Victimology. In O. Hagemann, P. Schâfer and S. Schmidt (eds.) Victimology. Victim Assistance and Criminal Justice (pp. 33-42). Mönchengladbach, Germany : Niederrhein University of Applied Sciences.
Wemmers, J. & Cyr, K. Chamberland, C., Clément, M.E., Lessard, G., Collin-Vézina, D., (2018) From Victimization to Criminalization : General Strain Theory and the Relationship Between Poly-Victimization and Delinquency. Victims and Offenders 13(4): 542-557.
