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RCCJP – Volume 64.2 (2022)

Le coût de la virilité : Ce que la France économiserait si les hommes se comportaient comme les femmes

Par Lucile Peytavin
Paris : Éditions Anne Carrière. 2021. 206 p.

« La virilité, en tant que construction sociale, est donc la véritable cible de cet essai » (p. 13). Dès le prologue, l’auteure campe sa prémices de base. Ainsi, elle « souhaite engager une prise de conscience collective à la fois sur les origines culturelles de ce phénomène et sur la notion de virilité et sur son coût », ce qu’elle « appelle le coût de la virilité » qui se chiffrerait « à 95,2 milliards[1] d’euros par an » en France (p. 19 et 20).

La première partie intitulée « La fin des mythes » permet à l’autrice de réitérer que « la société reste profondément inégalitaire, tant dans la sphère familiale que professionnelle », de là « la question du pourquoi » (p. 29). Comme il s’agit d’une « construction culturelle », dans le chapitre 2, Peytavin explique que « l’invention des inégalités… se situe au néolithique, lorsque les populations se sédentarisent » (p. 41) permettant un partage des tâches qui n’a « rien de « naturel » » (p. 43).

Dans le chapitre 3, Peytavin déboulonne la théorie étayant que la testostérone est à l’origine de « la violence des hommes et leur agressivité » (p. 48). Dans la même veine, dans le chapitre suivant, elle s’attaque au cerveau et à ses prétendues disparités pour conclure qu’« il n’existe pas de déterminisme neurologique conduisant à la violence, que ce soit chez les hommes ou chez les femmes » (p. 53).

Ainsi, c’est dans la deuxième partie ayant pour titre « Les racines éducatives de la violence », que l’autrice s’attache à démontrer comment l’éducation familiale et scolaire contribuent à la différenciation des comportements selon le sexe. Ultimement « les filles sont encouragées à développer des comportements de sollicitude et d’aide, les petits garçons sont rapidement détournés de leur sensibilité, de leur empathie, et dans le même temp poussés à dominer » (p. 80). C’est ainsi que la virilité est exacerbée et qu’« À l’inverse, l’éducation dispensée aux filles développe chez elle un savoir-être permettant une meilleure gestion des émotions, une plus grande maîtrise de leur corps et des comportements plus altruistes ». En résumé, « On ne nait pas femme pacifique, on le devient » (p. 99). Ceci n’est pas en soi une idée originale ou nouvelle.

Par ailleurs, la troisième partie vise à déterminer « Le coût de la virilité ». Pour évaluer ce coût, Peytavin prend en compte les statistiques de la criminalité, majoritairement imputable à des hommes, par catégorie d’infraction, en soustrait celles des femmes, qui est la plupart du temps nettement moindre, pour établir « le coût de la virilité » qui est « le surcoût induit par la délinquance des hommes par rapport à celle des femmes » (p. 120). C’est ici que la criminologie est interpellée. En effet, l’analyse, même si elle peut paraître logique, manque de rigueur dans son approche du phénomène du crime. Elle affirme que « Ce sont toujours en très grande majorité les hommes, de tous âges et de tous milieux sociaux[2] , qui sont les principaux responsables des crimes, de la délinquance, des incivilités et des comportements à risque » (p. 109-110), pour ensuite constater que le « Le profil des détenus est le suivant : des hommes (pour 96%) dont l’âge moyen est de 31,7 ans, issus de milieux populaires, dont 48% n’ont pas de diplôme et 80% ont au mieux un niveau CAP[3] » (p. 110). N’y a-t-il pas là une contradiction?

D’autant plus qu’elle souligne que « les données sexuées manquent s’agissant des atteintes aux finances publiques, des infractions à la santé publique, des atteintes à l’environnement, de la fraude fiscale et de tous les autres types d’infractions[4] » (p. 109). Par conséquent, elle exclut ces crimes de « cols blancs » de ses calculs sans s’interroger sur la dimension politique de la définition de crime de celle d’infraction, le premier étant plus sévèrement sanctionné (souvent par la prison) que la seconde.

Dans l’ultime chapitre 13 titré « Le sommet de l’iceberg : qu’en est-il du coût humain et matériel », au thème des « Atteintes à la sûreté de l’État (attentats terroristes du 13 novembre 2015 à Paris), dont elle évalue les coûts à 2,2 milliards d’euros, elle note qu’il y a « d’autres formes d’atteintes à la paix publique » comme les manifestations, qui à l’occasion dégénèrent en dépravations. Et de citer deux exemples qui méritent d’être cités intégralement:

« le 23 novembre 2019, près de 50 000 personnes, pour la quasi-totalité des femmes, ont défilé contre les féminicides à Paris, sans aucun débordement. En comparaison, le 8 décembre 2018 manifestaient à Paris 10 000 Gilets jaunes[5] , dont le mouvement est composé à environ 55 % d’hommes; il y a eu 1 082 personnes interpellées, principalement des hommes de moins de 40 ans, sans antécédents judiciaire. Au niveau national, on a enregistré de façon supplémentaire au cours de cette journée 605 faits de port d’armes illégales, 551 dégradations de biens publics, 246 incendies de bien publics, 1 042 violences envers des forces de l’ordre. S’il n’existe pas de chiffres officiels sur le sexe des personnes mises en cause, les leaders du mouvement arrêtés par la police sont tous des hommes, et les images des affrontements laissent peu de doute à ce sujet » (p. 152).

Cette façon de présenter les « d’autres formes d’atteintes à la paix publique » est assez sidérante lorsque l’on sait que l’Affaire Benalla, dite de la Contrescarpe, une affaire de violence policière complexe, qualifiée de « graves dérapages », survenues au Jardins des plantes et à la Place de la Contrescarpe, le 1er mai 2018 à Paris, peut être considérée comme une « forme d’atteinte à la paix publique[6] » . Alexandre Benalla, chargé de mission auprès de la présidence de la République française, était le coordinateur des différents services affectés aux déplacements officiels et privés d’Emmanuel Macron.

Cette affaire a donné lieu à des audiences publiques devant la commission des Lois de l’Assemblée nationale et celle du Sénat[7]. Le rapport du Sénat qui en a découlé, a été rendu public le 20 février 2019[8] , et dans celui-ci il est précisé : « Nous avons d’abord enquêté sur la manière dont les dérapages constatés en marge des manifestations du 1er mai 2018 ont été traités par l’Exécutif. De nombreuses anomalies ont pu être mises en évidence au fil de nos travaux » (p. 111). Dans leur conclusion, les sénateurs enquêteurs notent qu’« il aurait suffi que les règles du fonctionnement normal de notre état de droit républicain soient respectées pour que les dysfonctionnements constatés soient évités » (p. 112).

De plus, les sénateurs « ne compren(nent) pas non plus qu’après avoir appris les fautes commises le 1er mai 2018 par Alexandre Benalla, le Président de la République lui-même ait, comme il l’a dit publiquement, pris la décision de ne pas mettre fin à sa collaboration » avec lui, alors que « la sécurité du Président de la République, pourtant essentiel à la continuité de l’État » était en jeu (p. 114).

De la part d’une historienne, ce manque de recul de l’autrice par rapport aux enjeux politiques, sinon ce parti pris par rapport aux revendications sociales, suscitent un questionnement légitime à propos de la rigueur de sa méthodologie.

À propos de l’insécurité routière, dont elle évalue les coûts à 13,3 milliards d’euros par an, il ne vient pas à l’esprit de l’autrice de proposer que la vitesse des automobiles soit mécaniquement limitée au maximum permis par le Code de la route pour en diminuer les impacts.

En conclusion, elle revient sur la solution plutôt simple qu’elle préconise c’est-à-dire « éduquer nos garçons comme nos filles » (p. 177). Sans nier que l’éducation est certainement un moyen utile et nécessaire pour favoriser des rapports harmonieux entre les personnes, quels que soient leur genre, leur origine, leur religion, etc., et peut-être le meilleur, on ne peut pas occulter, sans paraître simpliste, que d’autre mesures sociales mériteraient d’être prises en considération dans cette équation.

JEAN CLAUDE BERNHEIM
UNIVERSITÉ DE SAINT-BONIFACE (MANITOBA)


[1] Soit environ 141 milliards de dollars canadiens.

[2] Nous soulignons.

[3] Le CAP (certificat d’aptitude professionnelle) est plus ou moins l’équivalent du DEP (diplôme d’étude professionnel) au Québec.

[4] Nous soulignons.

[5] Le mouvement des Gilets jaunes, ainsi nommé selon la couleur du gilet porté par les manifestants issus des classes populaires rurales et périurbaines, est apparu en France en octobre 2018, lors de manifestations spontanées, entre autres, sur les ronds-points, pour contester l’augmentation des prix du carburant.

[6] Un pays qui se tient bien sage, au cœur des manifestation des gilets jaunes, un documentaire réalisé par David Dufresne, peut-être certainement considéré comme une illustration d’une forme particulière « d’atteinte à la paix publique ».

[7] https://www.senat.fr/rap/r18-324-1/r18-324-11.pdf

[8] Pour une synthèse de cette affaire politique : https://www.franceculture.fr/emissions/mecaniques-du-journalisme-les-saisons-dete/mecaniques-du-journalisme-du-mardi-06-juillet-2021

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