RCCJP – Volume 63.2 (2021)
La source
Par Félix Séguin et Éric Thibault
Montréal : Les Éditions du Journal. 2020. 283 p.
Il arrive que des criminalistes et des criminologues « lèvent le nez » sur des livres dits populaires qui traitent de sujets liés à la criminalité et au système de justice pénale, car, selon eux, de tels livres non professionnels et/ou non scientifiques ne sont pas utiles, affirment-ils, aux criminalistes et aux criminologues, aux praticiens et aux universitaires. Il s’agit souvent de biographies de criminels ou de livres écrits par des journalistes qui exploitent des sujets de justice pénale de façon « sensationnelle » pour un certain « grand public ». Ces criminalistes et ces criminologues ont souvent raison de juger ainsi de tels livres même si c’est à l’occasion un peu prétentieux de leur part. Toutefois, ils n’ont pas toujours raison car certains de ces livres populaires sont de véritables « mines d’or » au niveau de la réalité criminelle et que de les dénigrer et de les laisser de côté est néfaste car ces livres recèlent des connaissances et des éclairages fort importants pour mieux comprendre cette réalité et mieux orienter les réformes de la justice pénale.
Il en est précisément ainsi à propos du livre que nous recensons, soit le livre de Félix Séguin et Éric Thibault: « La Source ». Ce livre sur le crime organisé à Montréal nous révèle une facette du crime organisé fort originale telle que vue par la lorgnette personnelle d’un des chefs importants du crime organisé à Montréal de 2015 à 2020. Pour la première fois au pays, ou presque, un mafieux de haut rang a brisé l’omerta en se confiant à des journalistes. Dans ce document pour le moins fascinant, les auteurs remontent le temps afin d’éclairer quelques-uns des mystères du monde criminalisé en les remettant en contexte. Félix Séguin et Éric Thibault sont des journalistes d’enquête québécois qui couvrent les affaires policières et le crime organisé au Québec et qui décrivent depuis 20 ans les enquêtes policières et le fonctionnement du crime organisé. Ils ont déjà publié deux autres livres importants; » Gallant / Confession d’un tueur à gages » et « Le livre noir des Hells Angels ». Dans ce troisième livre, « La Source », sur la base de rencontres secrètes multiples avec ce chef de la mafia, appelé Andrew Scoppa, les auteurs lèvent le voile sur la vie – et sur la fin (le décès violent) – d’un des acteurs le plus influents de crime organisé des dernières années. En faisant une incursion privilégiée au cœur des rouages de la mafia nord-américaine, ce livre est le produit de leur dangereuse enquête.
Ce livre se lit évidemment comme un roman puisqu’il est le fruit de rencontres personnelles et d’une description franchement « vivante » de ces rencontres ainsi que d’un récit raconté de façon « dynamique » et « captivant ». Le journalisme est un métier passionnant. Il est fait d’aventures, mais peut s’avérer complexe, surtout quand il s’agit de la confidentialité des sources journalistiques. C’est un aspect fondamental du métier qui amène des dilemmes moraux et éthiques. Au Québec, au Canada, aux États-Unis et dans plusieurs pays européens, ce sacro-saint principe est balisé par la loi. En clair, il protège l’identité des sources des journalistes qui doivent souvent promettre l’anonymat à un collaborateur afin d’en obtenir une information sensible, privilégiée et crédible. Dans ce cas-ci, l’anonymat a été scrupuleusement préservé jusqu’à la mort du mafieux qui avait d’ailleurs permis aux journalistes de publier les éléments le plus intéressants de leurs rencontres. Deux mois avant qu’il soit assassiné, les journalistes avaient demandé sans détour à Andrew Scoppa ce qu’ils pouvaient faire avec le contenu de ses confessions advenant sa mort. Il avait répondu: « Tu fais ce que tu as à faire ». En clair, le choix de publier ou non son récit et son identité reposerait alors entre les mains de ces deux journalistes. L’une des dernières réflexions d’Andrew Scoppa livrée aux deux journalistes est fort intéressante pour souligner le changement important des valeurs internes au crime organisé avec l’arrivée des « recrues » dans ce monde particulier, à savoir: « La mafia, c’est un milieu bien étrange », argue Andrew Scopa d’un air philosophe mais sur un ton pessimiste. « Aujourd’hui, tu es honorable, tu as fait un million de bonnes choses. Mais demain, dès la minute où tu commettras une erreur, ils vont tous se balancer des bonnes choses que tu as faites. Ça ne vaudra plus rien. Tu seras devenu un moins de rien. Personne n’est parfait. Tout le monde a droit à l’erreur. Mais, voilà, j’ai fait un million de bonnes choses mais parce que j’ai fait une erreur dans ma vie, je dois être crucifié pour ça. Pourquoi ? Il n’y a plus d’honneur. Pas pour cette nouvelle génération … » (p. 275-76).
Soulignons que ce livre a aussi été repris en version télévisuelle sous forme de « grand reportage » sous le titre de: « Scoppa et moi ».
À mon avis, tout compte fait, voilà un livre dit populaire qui a le mérite d’éclairer de façon crédible le monde du crime organisé comme bien peu de livres ont réussi à le faire auparavant. Bravo à ces deux journalistes d’enquête qui ont vraiment fait un travail original de qualité.
ANDRÉ NORMANDEAU
UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL
