RCCJP – Volume 63.2 (2021)
Enquête policière et techniques d’enquête : un regard scientifique
Sous la direction de Nadine Deslauriers-Varin
Numéro thématique de la revue Criminologie 53(2). 2020. 383 p.
Montréal, Presses de l’Université de Montréal (PUM).
Upon this first, and in one sense this sole, rule of reason, that in order to learn you must desire to learn, and in so desiring not be satisfied with what you already incline to think, there follows one corollary which itself deserves to be inscribed upon every wall of the city of philosophy: Do not block the way of inquiry.
–Charles S. Peirce
Quelle place pour la recherche scientifique dans l’enquête policière ? La lecture de ce numéro spécial de la revue Criminologie, nous invite à observer tant la richesse de l’objet d’étude que la pertinence de la contribution que peuvent amener les savoirs universitaires en telle matière. Autour des neuf articles qui le composent et à partir d’éléments choisis de leur contenu, j’ai souhaité proposer une réflexion qui, à mes yeux, permet de répondre à ce questionnement. Au regard de la puissance de l’outil qu’est l’enquête, il est absolument essentiel qu’elle soit disciplinée. D’abord dans le sens d’une unification des savoirs derrière une théorie de l’enquête, seule façon de bien saisir sa nature et les écueils inhérents à cette dernière. Mais également parce que ceux-ci obligent à ce que le processus soit, de l’entame à la conclusion, structuré et, si je puis dire, policé. De ce premier exercice, qui largement fait place au logicien, apparaît la nécessité de l’empirie et de faire de l’enquête criminelle un laboratoire scientifique.
Partie 1 : L’enquête disciplinée
Derrière la formule, deux aspirations. D’abord, de voir les savoirs sur l’enquête unifiés en un tout cohérent, dont les fondements théoriques serviraient de pierre d’assise à la recherche académique sur l’enquête. L’initiative ici proposée sous la direction de Nadine Deslauriers-Varin s’inscrit résolument dans cette conception intégrée de l’enquête, rassemblant et organisant une pensée scientifique en la matière. Mais pour construire un ensemble autant que pour construire ensemble, une nécessité : s’attarder à la théorie de l’enquête. Et c’est une des premières forces de ce volume que d’avoir osé faire une place à l’approche conceptuelle de l’enquête. Cette partie sera consacrée à discuter principalement des deux articles théoriques présentés dans ce numéro, une (sur)attention rendue nécessaire par l’importance de la tâche que se sont fixés certains de leurs auteurs : jeter les bases d’un modèle universel du raisonnement de l’enquête criminelle. L’édifice ne manque pas déjà de solides fondations, les règles de la logique comme de la méthode de l’enquête ont fait l’objet d’inestimables et incontournables contributions (et notamment : Pierce, Popper, Eco ; et assurément Dewey, curieusement absent de ce numéro). Toutefois, c’est de cette logique qui caractérise l’enquête que provient, dans un même temps, le plus grand risque auquel est confronté le détective : l’apparition de biais cognitifs liés à l’utilisation d’heuristiques. Aussi, l’enquête doit-elle impérativement être disciplinée, c’est-à-dire encadrée de manière rigoureuse, au moyen d’un modèle – ou de plusieurs selon les cas – qui garantit l’intégrité du processus d’actions et de décisions.
I Genèse de l’enquête
L’entropie — L’article de Baechler et al., intitulé « Un modèle continu, non linéaire et collaboratif de l’enquête », nous invite à visiter le processus à l’œuvre dans le raisonnement de l’enquêteur afin de dépasser l’entropie qui marque les premiers temps de l’enquête. L’entropie, ce chaos factuel que découvre l’enquêteur à son arrivée sur la scène, cette multitude d’éléments, cet ensemble désordonné de faits dont les relations semblent imperméables au sens et instables. C’est l’embrouillamini confus et la jungle impénétrable de Peirce (1903), la situation indéterminée, l’antécédent de l’enquête dans la pensée de John Dewey (1938). (Re)Créer le/du sens, voilà la tâche qui attend l’enquêteur. Et c’est au travers de son raisonnement qu’il est en mesure de réunifier autant les éléments stables de la situation, c’est-à-dire ceux perceptibles malgré la confusion factuelle, que ceux qu’il sera porté à découvrir au travers des différentes démarches qu’il entreprendra. Confronté à l’inertie des faits observables à même la scène, il doit les animer, démêler un écheveau de fils emmêlés afin de bien comprendre la direction des informations et recomposer la tapisserie.
Une histoire dans l’Histoire — Baechler et al. tout autant que Rossmo dans « Une anatomie d’une enquête criminelle », relèvent que le travail effectué par l’enquêteur s’apparente alors à celui de l’historien (et inversement dans la perspective de Collingwood, où l’historien est comparé au détective). Dans les termes d’Osterburg et Ward (2010), il reconstruit le passé. J’ajouterais que non seulement il le reconstruit mais il en propose une narration. Une enquête est une histoire, dans l’Histoire. Le détective se trouve donc dans un processus d’écriture contrôlée, il doit respecter une trame. C’est particulièrement évident lorsqu’il s’agit de travailler des dossiers non-résolus, qui, parfois, sont appelés à être revisités plusieurs décennies après les faits. La connaissance de ce qui a été – dans une multitude de dimensions : sociale, économique, culturelle, environnementale – est ici primordiale pour conserver un espoir de résolution. Et si ouvrir une fenêtre sur le passé peut permettre à l’enquêteur d’obtenir la conclusion heureuse d’un cas, ce regard en arrière, par le chercheur, est tout autant important pour comprendre, ainsi que le font Chopin, Beauregard et Deslauriers-Varin en matière d’agressions sexuelles d’enfants, les raisons de l’insuccès. D’ailleurs, la première de ces raisons possède une teneur historique : ces échecs sont largement contextuels, attribuables à des techniques ainsi que des conceptions de l’enquête archaïques (Rossmo ; Chopin, Beauregard et Deslauriers-Varin).
Les fils d’Ariane — L’issue de l’enquête commande à celui qui la mène de choisir un chemin au travers d’une multitude de possibles. En effet, il n’est pas qu’une seule route qui conduise à la conclusion d’un cas, et cette dernière s’avère tout autant plurielle. Si certaines conclusions sont évidemment plus souhaitables que d’autres, entre le strict échec ou le plein succès, l’aboutissement de l’enquête est souvent plein de nuances. Or, pour choisir la bonne voie, il faut dérouler les bons fils. Contrairement à Thésée qui débobine le présent d’Ariane à mesure qu’il s’enfonce au cœur du dédale pour mieux retrouver son chemin, le détective doit choisir parmi ceux qui s’offrent à lui lesquels il suivra afin de le traverser…avec le risque évident de se voir conduit dans des culs-de-sac. Errer durant une enquête, c’est quasiment la condamner à l’échec (au-delà du principe du golden hour qui soumet le détective à la pression de rapidement prendre des décisions stratégiques pour éviter la dégradation des traces, indices et témoignages, l’enquête qui s’éternise risque fort de connaître une lente agonie). À ces maux, un remède : la logique. Une logique fondée sur la création d’hypothèses structurantes. Et une formulation qui devrait être gravée sur tous les frontons des maisons d’enquête : Refuser de prendre l’hypothèse pour guide est se condamner à prendre le hasard pour maître (Le Bon, 1918). Mais, ainsi que le soulignent Baechler et al., aux premiers temps de l’enquête (et plus généralement lorsque les faits manquent) le détective est confronté à des hypothèses équiprobables. Alors, s’il est entendu que l’enquête doit comporter une prise très minimale de risques, afin de ne pas s’engager sur une voie qui pourrait en menacer l’intégrité, certains moments du processus ne peuvent en être exempts. Et c’est particulièrement le cas à son entame. L’enquêteur doit choisir celle de ses hypothèses qu’il suivra en premier.
Un logicien intuitif — Là encore, le détective ne peut s’en remettre au hasard quant à savoir quelle hypothèse il doit privilégier et il ne possède pas les ressources pour les travailler toutes de front. Baechler et al. expliquent que la phase de création d’hypothèses sollicite le recours à l’abduction et la confirmation ou l’infirmation de celles-ci pousse le détective vers un modèle déductif. À mesure que l’enquête progresse, elle doit s’ancrer dans une approche plus informée, fiable et donc [notre ajout] déductive (p. 50). Autrement dit, le raisonnement abductif interviendrait dans les premiers temps de l’enquête pour ensuite, alors que l’entropie s’étiole, être relégué au fond de la remise à outils. Je vois trois raisons qui peuvent motiver cette distance avec la posture abductive. La première, plus générale, la méfiance qu’encore elle inspire – quant à sa rigueur, l’instabilité de son interprétation. La seconde, est la volonté avouée des auteurs d’affirmer le caractère scientifique de la démarche de l’enquête criminelle. Le modèle hypothético-déductif en demeurant une incarnation, suggérer d’en prendre le chemin semble fort stratégique. Finalement, et autre souhait exprimé : unir les chapitres de l’enquête au travers d’un processus logique non cloisonné. En ce sens, le modèle hypothético-déductif fournirait l’occasion d’unifier tant le raisonnement du détective que celui de l’analyste, du policier scientifique, du profileur. À cette dernière explication, l’univers des cinq coauteurs – toutes et tous acteurs reconnus des sciences forensiques – n’est probablement pas indifférent. L’enquête n’est certes pas le seul fait du détective et sa conclusion dépend largement des interactions harmonieuses et profitables qui lient tous ses acteurs, toutefois, l’inférence abductive mérite qu’on lui réserve un meilleur traitement.
Pour sortir de la situation indéterminée, résoudre le cas curieux, il s’agit d’imaginer, à partir des éléments disponibles, une explication plausible des événements. Dewey, judicieusement, marque deux temps au travail de l’hypothèse, l’un créatif et l’autre de sélection. D’abord, le détective doit formuler toutes les hypothèses ayant pu conduire au résultat, sans égard pour les critères de possibilité ou de plausibilité (Détermination de la solution du problème). Suit la phase spéculative (Le Raisonnement), au cours de laquelle chaque hypothèse est évaluée, passée au rasoir d’Ockham afin de rapidement orienter le détective vers celle des plus vraisemblables qui présente également le moins de résistance à l’expérimentation (autrement dit, la plus économique). Et à l’instar de Baechler et al., ce raisonnement peut survenir alors même que l’enquêteur n’a pas encore mis un pied sur la scène de crime, à partir des maigres informations dont il dispose via l’appel ou le rapport qui l’amènent sur les lieux. Ce qui l’y autorise, c’est la souplesse de fonctionnement de l’abduction, nature étrangère mais pour des raisons différentes aux deux autres formes d’inférences.
Il ne faut pas voir cette souplesse comme un manque de rigueur car, si l’abduction implique la sélection spontanée d’une hypothèse et exprime une préférence (Levesque, 2015), elle ne repose pas pour autant seulement sur l’instinct et encore moins sur la chance. Ce qui vient appuyer le choix de l’hypothèse, c’est la connaissance (combinaison de savoirs et d’expérience) qui implique la capacité de reconnaissance. Le choix de l’hypothèse n’est donc ni arbitraire ni mécanique, il est raisonnable car fondé sur une opération cognitive : Inusité Ü Habitude. Autrement dit, la réponse ne vient pas d’une pensée « j’ai déjà vu quelque chose de semblable et sais ce que je dois faire » mais bien plutôt du développement d’une habitude d’action, « je n’ai jamais vu ce résultat mais suis en mesure d’en interpréter certains signes ». Comme la qualifie Ayim (1974), l’abduction est une opération d’instinct rationnel. Elle est instinctive car parmi plusieurs hypothèses, une est rapidement choisie. Elle est rationnelle car derrière le choix se trouve à l’œuvre un processus faisant appel à un raisonnement argumentatif. Le détective est ainsi un logicien intuitif qui procède non en toute conscience à l’étude simultanée de plusieurs voies possibles mais, rapidement, est porté à en écarter la plupart.
Plutôt que de considérer l’enquête criminelle comme s’inscrivant dans une approche hypothético-déductive dans laquelle l’abduction est cachée (volontairement ou non) derrière le préfixe, il apparaît opportun de la mettre de l’avant pour marquer son importance. En son absence, il n’y a tout bonnement pas d’enquête criminelle possible, même sous la forme très contrôlée du roman policier, les brillantes déductions de Sherlock Holmes sont en fait des abductions (Eco et Sebeok, 1984). Affirmer que l’abduction sert de canevas à l’enquête ne vient nullement remettre en question l’absolue nécessité des épisodes déductifs qui sous-tendent la démonstration des hypothèses. Plus encore si l’on considère la nature itérative de la démarche mise de l’avant par Baechler et al. qui oblige bien souvent le détective à replonger dans les affres de l’entropie et conséquemment de la logique abductive. Dans le même esprit, lorsque les épisodes déductifs soutiennent les hypothèses, l’enquêteur se saisit de ces éléments vérifiés et reformule l’hypothèse-cadre en lui retirant sa forme interrogative. Il propose alors une narration vraisemblable du passé, une croyance provisoire qui demande encore à être défendue par un autre acteur – le procureur – cette fois via une affirmation avant, éventuellement, d’être fixée dans le cadre d’une assertion garantie (par une décision judiciaire définitive). Puisqu’elle poursuit le sens plus que la vérité (croyance fixée), l’enquête criminelle est résolument abductive.
Le recours à l’abduction est-il proportionnel à l’entropie ? Voilà la dernière dimension que nous souhaiterions aborder dans cette réflexion entourant la logique de l’enquête criminelle. Dans le volume des enquêtes criminelles s’en trouvent qui sont résolubles et d’autres insolubles (Cusson et Louis, 2018). Parmi les premières, un nombre significatif de dossiers demandent un effort minimal d’investigation. C’est le principe de l’enquête éclair ou quasi autoélucidée dans laquelle l’enquêteur hérite d’une narration déjà très avancée. Il y a peu de questionnements, peu de zones d’ombre, peu d’entropie donc et un travail essentiellement tourné vers la corroboration et l’organisation des éléments présents. Ces dossiers, force nous est de l’admettre, s’accordent moins bien avec la place que nous avons réservée à l’abduction. À l’opposé, sont des dossiers qui offrent un triste potentiel de résolution. Ce segment n’est pas homogène s’agissant du type de crimes mais il l’est quant à la pauvreté factuelle qui imprègne ces affaires. Et l’absence de faits est un obstacle évident au raisonnement. Même l’abduction créatrice ne peut en venir à bout. Car à la différence du récit romanesque, l’enquêteur ne peut jouer dans l’histoire, la plier à sa volonté (ni poser d’actes qui certes pourraient offrir quelques réponses mais sont tout bonnement inadmissibles). En l’absence d’un fait nouveau, et nous le disons à regret, ces enquêtes sont condamnées. Abduction, donc, mais limitée par ces deux frontières.
II We are not objective surveyors of our worlds (Rossmo)
C’est parce que la logique de l’enquêteur repose sur l’abduction qu’un danger omniprésent le guette. Ainsi que nous l’avons observé, le raisonnement abductif n’est pas strictement mécanique puisqu’il repose pour partie sur un raisonnement argumentatif. Toutefois, il n’est pas purement logique car il n’est pas totalement conscient. Et il ne l’est pas car il s’appuie sur les perceptions. Dès lors, il n’est pas parfaitement objectif car ces dernières sont influencées par les croyances. Or les croyances sont une recomposition du réel, une manière pour nous de l’entrevoir dans toute sa complexité. Comme nos capacités cognitives ne nous offrent pas la possibilité de prendre la mesure d’un tel algorithme mais également parce que l’enquête est soumise à certaines contingences qui précipitent l’action (temps, ressources organisationnelles), la rationalité des choix de l’enquêteur ne peut être que limitée. Cette rationalité limitée, qui met hors de notre portée la vérité objective et la réalité que nous tentons d’épurer afin de nous la rendre accessible. C’est là l’absolue nécessité des raccourcis mentaux, des heuristiques, notre interface pour saisir des fragments du réel et en recomposer une représentation approximative. Inévitablement s’y logent des risques quant à la perception et l’interprétation des signes tout comme dans la reconstruction de leurs interactions.
C’est au travers du prisme de nos croyances que nous observons le monde. C’est à partir de la règle existante que l’abduction et la déduction se déclinent. Ainsi que l’énonce Popper, an observation always presupposes the existence of some system of expectations (1979, p. 344). Ce projecteur que nous braquons en direction de ce que nous voulons comprendre dessine les contours de ce que nous pouvons voir laissant parfois dans l’obscurité des éléments pourtant essentiels. Les biais cognitifs sont de nature à se présenter tout au long du processus de l’enquête mais la vigilance est de mise particulièrement dans les premières heures et avant même que débute le travail de l’hypothèse. Cette phase de l’enquête, qui fait suite à la survenance de la situation indéterminée, est désignée par Dewey comme celle de « l’institution d’un problème ». C’est la première opération cognitive de l’enquête : estimer qu’une investigation est nécessaire afin de donner du sens là où il semble nous fuir. Dit simplement, c’est poser les bases du problème, le définir grossièrement, en dessiner plus ou moins précisément les contours à partir des éléments constitutifs et stables repérables dans la situation originelle. Étape essentielle mais qui recèle son propre biais cognitif : le biais d’ancrage. Comme le bateau ne peut dériver au-delà du cercle défini par la longueur de la ligne de mouillage et la profondeur marine, comme nous ne percevons que ce qui est dans la lumière, le périmètre déterminé au premier temps de l’enquête peut ne pas couvrir la totalité du cas ou au contraire être par trop large. C’est le biais de culpabilité qui porte le détective à chercher assurément la commission d’un crime, à l’image de l’enquête réalisée autour d’une plainte pour le cambriolage d’un entrepôt qui néglige la possibilité que les objets aient seulement été mal disposés dans les rayons (ce qui serait pourtant la première hypothèse abduite). L’enquêteur ne doit jamais présupposer que des vérifications minimales ont été effectuées afin de réduire l’entropie car, ce faisant, il réduit lui-même la focale au travers de laquelle il observe la situation.
Puisque le cas comme le résultat sont envisagés à partir d’une règle existante, ancrée, les préjugés altèrent perceptions et jugements et devancent le détective où qu’il aille et quoi qu’il fasse. Ces biais, fort généraux, modèlent l’enquête tout au long de ses phases. S’il est un auteur particulièrement marquant dans l’étude des effets délétères des biais cognitifs sur l’enquête, c’est bien Kim Rossmo. L’auteur de Criminal Investigative Failures (2009), une contribution incontournable, revisite dans l’article qui ouvre ce numéro spécial ce qui façonne succès et échecs des enquêtes criminelles. On y retrouve la plume classique de Rossmo, un savant mélange de formules et d’histoires de cas avec suffisamment de liant théorique et conceptuel pour articuler le tout. Malgré une légère impression de déjà-vu (pour qui suit l’auteur), ce texte de qualité rappelle le caractère crucial de l’enjeu : trop de pièges attendent le détective au détour de son enquête pour ne pas inscrire cette dimension au cœur d’une théorie de l’enquête. S’il souligne que dans une large proportion des cas, les échecs dans l’enquête peuvent trouver explication dans des biais individuels, certains relèvent de problématiques plus diffuses. Il en livre une triste illustration via ce qu’il désigne comme les crimes passés sous silence, c’est-à-dire ceux que la police, et malgré des signes évidents d’une action criminelle, décide de ne pas traiter comme tels. L’auteur cite le cas de Theresa Allore, jeune québécoise ayant trouvé la mort en 1979 dans des circonstances plus que suspectes, dans lequel les autorités ont longuement attribué le décès à une surdose de stupéfiants. Et si des erreurs stratégiques sont observables dans le dossier (notamment s’agissant de l’analyse de la scène), elles sont à mettre sur le compte d’un biais d’ancrage en quelque sorte culturel et non pleinement inconscient. Le nombre considérable de dossiers non-résolus impliquant le décès de jeunes femmes dans les années 1970 à 1990 sur le territoire du Québec est une invitation à nous interroger sur la présence d’une cause profonde qui dépasse la complexité spécifique de certains dossiers.
Un autre article apporte une claire illustration de l’importance à attacher aux biais cognitifs. Dans « Perceptions des pratiques en matière d’audition de suspects. Une évaluation auprès des agents des douanes françaises », Noc et Ginet mettent en exergue la prévalence inquiétante d’un biais de culpabilité chez les douaniers avec pour conséquence une surutilisation de stratégies problématiques dans le cadre de l’entrevue (surjouer la carte de l’autorité, commencer l’audition par des questions fermées, utiliser la manipulation, etc.). Et, même si les auteurs reconnaissent que la composition de leur échantillon – exclusivement des agents intervenant dans le cadre de flagrants délits – explique relativement cette présomption de culpabilité, cela n’atténue pas pour autant l’incidence du lien entre la présomption et l’emploi de stratégies d’entrevue dont la littérature a suffisamment démontré qu’elles sont inopportunes.
Ce court regard sur les biais cognitifs nous a porté à considérer qu’ils peuvent se manifester dès l’entame de l’enquête (voire même constituer un obstacle à sa mise en marche) et la hanter jusqu’à son terme. Et leur incidence sur l’issue de celle-ci s’avère toujours catastrophique, soit parce qu’ils affectent, aux heures cruciales de l’investigation, la récolte des traces et indices ou bien car leur seule présence suffit à faire tomber la cause une fois cette dernière devant les tribunaux. En effet, encrés dans la narration que fourniront les enquêteurs, ils s’opposent à l’idée même de justice.
III La discipline du modèle.
Il est difficile de bien circonscrire le champ des compétences et qualités que doivent présenter les enquêteurs tant ces dernières sont multiples et variées. L’abduction fait appel à la curiosité, l’imagination et la créativité mais les sombres côtés des raccourcis mentaux obligent à ce qu’elles soient contrôlées. Les dernières décennies du 20e siècle ont souvent tenu lieu de tribunal de l’action policière et ce qu’il en est ressorti est l’absolue nécessité de discipliner les pratiques. Voilà ce qui sous-tend la réflexion autour des modèles. De toutes les initiatives policières, la plus aboutie est celle proposée à compter du début du 21e siècle par l’Association of Chief Police Officers et le National Center for Police Excellence au Royaume Uni. Ayant, à l’image de Rossmo, procédé à l’autopsie de dossiers d’enquêtes problématiques, ces organisations sont devenues très prolifiques dans l’élaboration de manuels et guides à destination des forces policières. Et il faut reconnaître que leur production est de qualité. D’ailleurs, en certains aspects, le contenu se rapproche de celui discuté par Baechler et al. mettant notamment l’emphase sur la nature itérative de la démarche, la place toujours plus centrale de l’analyse et des sciences forensiques, ainsi que des grilles d’aide à la décision.
Cependant, l’intérêt du cadre proposé par Baechler et al. ne tient pas tant dans ces dimensions (qui finalement se retrouvent dans une pluralité de modèles) que dans leur articulation autour du raisonnement de l’enquête. Et c’est bien cela qui fait prendre de la hauteur à leur proposition, intégrer logique et processus. Ce faisant, ils offrent un support favorisant une approche réflexive de l’enquête, dans laquelle le détective développe une conscience éclairée, vecteur de choix plus judicieux. Et malgré les réserves énoncées plus haut quant à la réalité de la logique transversale de l’enquête, je souscris généralement à cette vision. L’interaction avec le terrain continue à définir l’image du détective mais au travers d’une action pensée, réfléchie. L’on comprend dès lors que l’utilisation d’un tel modèle outre qu’il favorise une meilleure intégration des informations et savoirs, vient limiter la dissémination d’une pluralité de biais cognitifs qui peuvent être désamorcés avant qu’ils n’aient trop affecté l’enquête. Les points de décision mis en relief dans l’article sont en effet autant de points de contrôle qui assoient l’intégrité du processus. Ils constituent en quelque sorte une trame à partir de laquelle s’arrime le raisonnement argumentatif. D’ailleurs, leur formulation sous une forme interrogative est un véritable cadre à la prise de décision.
L’enquête porte à la résolution d’une équation à n inconnues. Pour ce faire, il faut donc i) déterminer le possédé (indices et traces issus de la situation originelle = qu’est-ce que j’ai ?), afin ii) d’en reconstruire les relations, le su (qu’est-ce que je sais ?), pour finalement iii) projeter les démarches qui seraient à même de solidifier les relations et faire découvrir l’inconnu présumé via l’abduction (qu’est-ce que je n’ai pas et qu’est-ce que je ne sais pas ?). Impérativement, la logique doit être présente dans chacune de ces opérations car l’enquêteur doit en tout temps apprécier la nécessité et l’opportunité de la démarche envisagée ainsi que de ses éventuelles alternatives (en prenant en considération de nombreuses dimensions : cadre juridique, facteur temps, contingences organisationnelles, etc.). Ainsi, l’enquêteur doit avant tout être passé maître dans l’art de s’interroger.
Bien évidemment, l’arbre décisionnel n’est pas toujours d’une intense complexité (enquête éclair). Toutefois, même dans les cas qui affichent le moins d’entropie, la vigilance reste de mise car certains biais cognitifs font leur lit de l’extrême simplicité. Mais pour ceux dans lesquels elle est importante, l’approche suggérée tant par Rossmo que Baechler et al. est essentielle, bien qu’insuffisante. En effet, si un modèle doit discipliner le raisonnement, il en faut un autre pour organiser l’action et ses résultats. Car l’enquête appelle la collaboration, et donc l’acquisition de résultats via des vecteurs et services multiples, l’information, pour demeurer vivace, doit être enregistrée dans un modèle tout aussi continu que l’est celui proposé par Baechler et al. De forme plus traditionnelle, ce cadre comporte une section visant la planification des démarches envisagées, une autre assurant le suivi des différentes actions et demandes effectuées par l’enquêteur et finalement une dernière servant de registre pour les éléments obtenus. Sur l’organisation des manières de penser et de faire reposent les chances de succès de l’enquête.
Si nous nous sommes attachés jusqu’à présent à l’articulation des savoirs, la seconde partie, elle, porte sur la nécessité de nourrir continuellement ceux-ci, en considérant la police comme un laboratoire scientifique.
Partie 2. L’enquête policière, laboratoire scientifique.
Ainsi que le souligne Deslauriers-Varin dans la présentation de ce numéro sur l’enquête, l’intérêt des milieux scientifiques pour l’étude du microsome policier s’est révélé relativement tardivement. D’une approche plus classique, fonctionnaliste, centrée sur le rôle et la place de la police et portée à la considérer comme un tout, la recherche s’est progressivement intéressée à certaines dimensions spécifiques de l’activité policière, se heurtant toutefois à l’hermétisme du milieu. Et naturellement, ce dernier a conduit à ce que l’enquête soit, de toutes les dimensions touchant la police, celle qui a été la moins étudiée. Le policier ayant, somme toute, bien plus longtemps porté les habits du watchman que ceux de l’enquêteur, c’est le travail du patrouilleur qui avait d’abord attiré l’attention. Mais c’est surtout le différentiel dans l’accessibilité à l’observation qui a longtemps été un obstacle évident aux recherches centrées sur l’enquête. Là où la visibilité des pratiques policières en matière de patrouille et gendarmerie facilite relativement l’étude, le secret qui habille l’enquête la rend non directement observable. L’accès aux données, dès lors plus complexe, repose sur le bon vouloir des organisations policières ou, à défaut, sur un accès public aux arcanes des enquêtes.
Les nouveaux visages de la police — Le voile d’opacité qui longtemps avait rendu l’étude délicate s’est peu à peu dissipé dans les dernières décennies du 20e siècle, chassé par une attention médiatique toujours plus soutenue entraînant dans son sillage un cortège de commissions publiques. L’appareil policier dévoilé, le chercheur pouvait alors espérer mieux percevoir les contours de son objet d’étude. Ce faisceau d’attention, qui plaçait dans la lumière certains rouages dont on reprochait l’incurie, s’il ne permettait que de révéler un instantané distant et figé de l’ensemble a eu une vertu corrective. Et c’est sous l’effet de cette dernière que la police a été transfigurée, la poussant à s’ouvrir au monde extérieur. Une ouverture certes consentie d’abord du bout des lèvres mais dont l’opportunité a finalement été intégrée par l’institution.
Un des premiers signes a été l’amélioration transversale de la formation et ainsi un pont établi entre les milieux académiques et la police. À mesure que les savoirs, savoir-faire et savoir-être se sont enrichis de cette nouvelle collaboration, le profil des recrues s’est transformé, s’éloignant toujours un peu plus de l’archétype de l’enquêteur-artisan (craft-detective) pour un autre idéal-type, celui de l’enquêteur scientifique (Reppetto, 1978 ; Tong et Bowling, 2006). Héritage de la lente constitution des corps publics d’enquête autour des premiers « privés », l’enquêteur-artisan inscrit son action dans la connaissance intime du milieu. Bien que son efficacité soit alors étroitement liée à la stabilité du monde interlope – ce qui ne saurait caractériser les sociétés contemporaines, ni géographiquement ni en termes de diffusion de nouvelles pratiques criminelles – il est demeuré très longuement le modèle à partir duquel étaient formés les nouveaux policiers et enquêteurs. Avec les inévitables échecs que l’on peut anticiper. C’est ce visage qui a fait l’objet des critiques et c’est à lui que l’on doit le leg d’une bonne partie des dossiers non-résolus. Mais ça n’est pas celui de l’enquêteur actuel – et encore moins celui de demain – de plus en plus proche de l’image du scientific detective qui place au centre de sa démarche une méthode disciplinée, une bonne gestion de la scène de crime, des éléments de preuve et de l’entrevue.
Les visages de la police, formule que nous empruntons bien sûr à Jean-Paul Brodeur (2003), n’ont plus les mêmes traits que ceux qu’il dépeignait. Cela dit et malgré des progrès considérables, l’accent à mettre sur l’amélioration de la formation des enquêteurs est toujours aussi essentiel. Dans leur article sur les pratiques en matière d’audition des suspects chez les douaniers français, Noc et Ginet concluent que ces agents sont encore largement sous-formés et que ce déficit de savoir théorique est à l’origine de pratiques déficientes dans les entrevues. Bien qu’elles soulignent que les enquêteurs expérimentés évitent certains pièges et de manière générale conduisent de meilleures auditions, l’expérience ne saurait plus constituer, en matière d’enquête, un modèle d’acquisition du savoir. L’expression consacrée « apprendre sur le tas » a une fâcheuse tendance à signifier apprendre sur le tard, avec entre-temps une propension rédhibitoire à l’erreur. Deslauriers-Varin, dans « Facteurs explicatifs de la confession en contexte d’interrogatoire policer : une analyse d’arbres décisionnels », suggère une conclusion allant dans le même sens. Utilisant une approche méthodologique innovante construite autour d’analyses d’arbres décisionnels, l’auteur est à même de distinguer des profils de confesseurs et non-confesseurs. Plusieurs dimensions sont déterminantes dans l’obtention d’aveux et particulièrement la capacité du policier d’établir les bases d’une saine interaction avec le suspect et la perception qu’à ce dernier de la qualité de la preuve qui peut lui être opposée. Ces deux éléments peuvent certes reposer pour partie sur des qualités intrinsèques de l’enquêteur mais il faut également que le modèle institutionnel en normalise l’utilisation via l’implantation d’un cadre et de formations. À cet égard, la méthode PEACE, développée dans le début des années 1990 au Royaume-Uni, toujours précurseur en matière de police, fournit une illustration de ce qui caractérise aujourd’hui le nouveau visage de la police. Sous l’effet conjugué de l’amélioration des pratiques, du renouvellement du profil de l’enquêteur (et progressivement du gestionnaire) et de l’incorporation de civils dans les organisations s’est produit un changement de l’intérieur qui permet désormais de travailler l’objet in vivo. L’article de Laforest, Rioux-Turcotte et St-Yves, « Détecter l’appelant dissimulateur au service d’urgence 9-1-1 », en constitue un fort bel exemple: à l’origine de la contribution, la demande d’un praticien d’un corps de police québécois. Ainsi que le notent les auteurs, l’appel initial a longtemps été négligé dans l’enquête alors même qu’il peut contenir des informations passablement intéressantes. Dans cette première narration de l’événement, encadrée par le preneur d’appel et qui ouvre le processus, Laforest et al. sont en mesure d’observer que des traces de dissimulation peuvent être identifiées. Plus encore, leur analyse démontre que l’exercice n’est pas d’une complexité telle qu’il requerrait nécessairement l’intervention d’experts. La continuité de leur travail – la constitution d’un outil d’analyse – sera sans contredit une avancée majeure susceptible de diminuer au plus tôt l’entropie.
(R)Affiner l’algorithme décisionnel — Si l’enquête, ainsi que nous l’avons présentée, est une fenêtre ouverte sur le passé, la mission de la recherche poursuit et prolonge cette vision temporelle. De l’analyse des dossiers par le chercheur est extrait du savoir et celui-ci est réintroduit ensuite dans l’enquête sous diverses formes et manières. C’est ce savoir, nouveau ou affiné, qui désormais guide l’enquêteur dans son raisonnement abductif, car, ne l’oublions pas, c’est sur la croyance qu’il forge ses choix. Peu à peu, sont implémentés de nouveaux modules dans l’algorithme décisionnel universel du détective ouvrant la faculté de penser des hypothèses jusqu’alors inconcevables. C’est, tout simplement l’œuvre du déroulement des séquences abductives-déductives-inductives qui, dans un fonctionnement récursif, façonne une compréhension toujours un peu plus juste de la réalité. Chaque enquête est un grain de sable. À mesure qu’ils s’amoncellent, ils s’amalgament, constituant un savoir brut à partir duquel sont définis des idéaux-types (typologies, heuristiques, etc.), dont la justesse est appréciée par de multiples mises à l’épreuve et ultimement offrent la possibilité de reconnaître des signes. Le souci de l’empirisme qui se dégage de ce numéro spécial est donc des plus légitimes, il est impératif que le milieu de la recherche puisse nourrir la boucle.
Autour du mode opératoire — Un intérêt majeur réside dans la compréhension des caractéristiques qui sous-tendent le mode opératoire déployé par le criminel dans la réalisation de son crime. Pris dans son sens le plus strict, le modus operandi désigne les actes nécessaires à la réalisation du scénario criminel et dans une conception plus élargie inclut également les éléments des phases pré et post crime. À partir d’indices épars, la narration de l’enquêteur tend à le recomposer. Comme le hasard ne peut guider les pas du détective dans sa recherche, l’identification des éléments d’intérêt suppose, comme nous en avons discuté, l’antériorité de la règle-hypothèse sur l’observation du cas. Établir à posteriori ce qui se cache derrière certains signes permet de nourrir la capacité perceptuelle de l’enquêteur tout comme sa lecture des interactions entre ces signes. En ce sens, il importe de conserver à l’esprit que la première implication d’une recherche est la connaissance qu’elle génère
L’analyse de Chopin, Beauregard, Gatherias et Oliveira-Christiaen, « L’influence des comportements paraphiliques sur le mode opératoire des agresseurs commettant des viols », réalisée autour d’un échantillon conséquent de délinquants coupables de viols, laisse entrevoir que la présence de paraphilies teinte le mode opératoire. Comme la satisfaction, le succès de l’agression tient dans le plaisir sexuel qu’ils en retirent, ils sont entièrement tournés vers l’atteinte de celui-ci et dès lors qu’ils l’obtiennent sont bien moins investis que les autres agresseurs dans la phase post-crime. Typiquement organisés dans les premières séquences (victimes ciblées, agression dans un lieu familier, propension à utiliser la ruse plutôt que la violence ou la surprise), ils sont bien moins attentifs après l’agression (ils sont ainsi plus enclins à laisser du matériel biologique sur la scène, ont peu recours à des stratégies pour camoufler leur identité, tentent d’influencer la victime par des menaces afin qu’elle garde le silence). Autre élément d’intérêt, les agresseurs paraphiliques adoptent durant l’agression des comportements sexuels plus diversifiés (tels que masturbation, fellation, pénétration anale). Plusieurs de ces informations sont pertinentes d’abord pour reconstruire le scénario, l’histoire mais également parce qu’elles peuvent donner lieu à l’utilisation de stratégies d’enquête (intérêt accru pour le lieu de commission de l’agression, attention à porter à l’entrevue de la victime, analyse de regroupement de cas, etc.). Toutefois, l’étendue de la fenêtre de temps sur laquelle est construite l’échantillon, entre 1979 et 2018, n’est pas sans poser de difficultés au regard des idéaux-types de l’enquêteur présentés plus haut.
De manière générale, la précision de la narration de l’enquête s’est considérablement améliorée dans ces 40 dernières années : l’effet de la boucle Abduction-Déduction-Induction sur l’observation et l’interprétation des signes conduit à ce que les dossiers actuels soient largement plus riches en informations, en soient plus chargés (ce que j’imagine être particulièrement le cas en l’espèce s’agissant de signes de paraphilies notamment parce que le signifié a connu des évolutions importantes durant les décennies que couvre l’étude). L’on peut bien sûr interpréter rétrospectivement mais encore faut-il qu’il y ait trace, qu’elle ait été consignée. Outre cette éventualité où la somme de tous les signes ne figure pas également dans les dossiers, la codification de ceux-ci sous la forme de variables peut également s’avérer problématique. Toutefois, à ce titre, il faut saluer le soin apporté par les auteurs afin de limiter les effets d’un différentiel dans l’interprétation effectuée par les multiples évaluateurs-analystes.
Ces mêmes remarques s’appliquent pour l’article de Chopin, Beauregard et Deslauriers-Varin, « Les agressions sexuelles d’enfants non résolues par la police : une analyse du processus de passage à l’acte ». Si une attention particulière a été portée au travail de compilation et codification des données (par des analystes spécialisés et formés), la recherche qui couvre les années 1985 à 2015 entraîne certains questionnements. Alors que sur la période 1985 à 1999, 14 des 67 dossiers retenus sont non-résolus, la proportion augmente considérablement par la suite (69 sur 168 entre 2000 et 2009 et 26 sur 74 entre 2010 et 2015). En dehors des limites classiques identifiées par les auteurs (quant aux techniques d’enquête, aux progrès des sciences forensiques), certains facteurs contextuels semblent à l’œuvre. Il est possible d’imaginer, par exemple, que la police ait aujourd’hui une plus faible propension à formellement identifier un témoin important comme suspect (et par voie de conséquence à ce qu’il puisse être mis en cause). Malgré cela, la pertinence de l’article ne fait aucun doute, offrant un regard éclairant sur certaines dimensions qui viennent compliquer le travail policier. Malgré une tendance des agresseurs sexuels d’enfants à ne pas user de stratégies élaborées visant à compliquer leur identification, les choix effectués par certains d’entre eux nuisent au travail de l’enquête : sélection des victimes sur une base situationnelle et non à partir d’un profil spécifique ; lieu du point de contact et de l’agression identique ; faible engagement dans les interactions avec la victime. Les trois conduisent une pauvreté factuelle quasi-insurmontable. En dehors d’espérer l’éventualité d’une correspondance de profils génétiques ultérieure, les auteurs rappellent à juste titre l’importance à accorder à une entrevue adéquate de la jeune victime.
Parmi les différentes dimensions qui façonnent le mode opératoire d’un criminel, les interactions du délinquant avec l’environnement se traduisent en véhicules d’inférences particulièrement utiles dans l’enquête. L’article proposé par Hewitt, « Profil spatial des infractions sexuelles à Austin, au Texas », met en relief l’existence dans la ville d’Austin de microlieux dans lesquels s’observent une concentration importante d’actes criminels de nature sexuelle. Ces microlieux (hotspot) ont fait l’objet de nombreux travaux et ont été liés entre autres au concept de victimisation répétée. L’analyse de Hewitt démontre que l’âge de la victime affecte la répartition des agressions. De manière générale, et car les délinquants greffent largement leur action sur les activités routinières des victimes, les agressions visant les enfants, qui comptent un moins grand nombre d’espaces d’activités, sont plus concentrées dans quelques lieux sensibles. En outre, le type d’agressions emporte également des conséquences sur le choix des lieux autant pour les agressions visant les adultes (les cas d’exhibitionnisme sont enregistrés dans un plus petit périmètre) que les enfants (les agressions avec pénétration sont plus dispersées dans la ville mais concentrées sur des segments de rue où avaient déjà été répertoriées des agressions). Ces observations s’avèrent essentiellement pertinentes dans le contrôle de la criminalité (transformation de l’environnement afin de réduire le potentiel criminogène inhérent à certains lieux, intensification de la surveillance par des patrouilles ou par caméras). Pour l’enquêteur, les inférences permises sont limitées et relativement dépendantes de l’implantation des deux derniers mécanismes de surveillance évoqués (inclure des informations spatiales sur les lieux de domicile des suspects pour les dossiers résolus aurait peut-être permis de discuter de l’emphase particulière à mettre sur l’enquête de voisinage). La très forte concentration relevée par cette étude porte à considérer qu’elle est un frein à l’utilisation de données spatiales dans le cadre d’un profilage géographique ou d’une analyse de regroupement de cas.
L’étude réalisée par Keating, Rossy et Esseiva, « L’identification des rôles dans un trafic de stupéfiants par la géolocalisation des données téléphoniques recueillies au cours de l’enquête », offre une autre illustration d’un travail de reconstruction de l’activité criminelle autour d’une analyse spatio-temporelle, cette fois centrée sur l’utilisation des données téléphoniques de protagonistes d’un réseau de stupéfiants. Leurs résultats très encourageants non seulement viennent solidifier des conclusions, obtenues par d’autres moyens, s’agissant de la structure des réseaux mais autorisent également à inférer les rôles des participants via l’identification de patterns d’utilisation de ces données. Puisque le cellulaire est ici étroitement lié à l’activité criminelle et constitue dès lors un des éléments du mode opératoire tant au niveau individuel qu’à celui du groupe criminel, la possibilité offerte de le reconstituer en partie par les traces exploitables via l’analyse spatio-temporelle est d’une grande richesse pour l’enquête.
Conclusion
L’enquête criminelle exerce une fascination dans la culture populaire comme dans les milieux scientifiques, mais le mystère qui l’entoure tient finalement plus à sa nature qu’aux intrigues – parfois bien triviales – qu’elle est vouée à démêler. Et c’est bien pour cette raison qu’un travail théorique est absolument nécessaire. La réflexion entamée ici, autour des propositions contenues dans ce numéro spécial, n’a que l’ambition modeste d’en rappeler l’importance. Qui aspire à nourrir la réflexion de l’enquêteur doit comprendre les mécanismes logiques sous-jacents à la démarche de l’investigation. Pour autant, une telle élaboration ne peut se concevoir de manière désincarnée et doit être supportée par un contact de plus en plus étroit avec les réalités de l’enquête. La conception des activités de l’enquêteur qui prévalait jusqu’au tournant du siècle est en partie entachée autant par certaines errances caractérisant une police d’un autre âge et réfractaire aux leçons que pouvaient avoir à donner les milieux universitaires que par la volonté de ces derniers de travailler un objet d’étude qui échappait à leur juste perception. Cette distance qui se résorbe progressivement, entre les milieux académiques et policiers, est gage d’études de qualité, telles que celles présentées dans cet ouvrage. À n’en pas douter, cette collaboration féconde des deux champs d’expertise est aujourd’hui ancrée dans les mentalités de ces nouveaux partenaires.
Malgré la longueur de cette réflexion, bien des dimensions couvertes par le recueil n’ont pu être abordées, mises en valeur. Le défi fixé était de taille et mon choix s’est orienté vers un texte qui rendrait hommage à l’esprit de ce numéro collectif, plutôt que de m’arrêter à la lettre des différents articles. Beaucoup d’originalité marque la démarche des auteurs, dans leurs choix méthodologiques particulièrement. Nombreux sont les résultats proposés déjà utiles pour les enquêteurs et plus encore peuvent être légitimement attendus. Ce numéro présenté sous la direction de Nadine Deslauriers-Varin souligne la richesse à trouver dans l’osmose de deux mondes de l’enquête, l’un scientifique et l’autre policier. Pourquoi s’en étonner ? Quelque forme qu’elle prenne, l’enquête est par nature créatrice de sens à partir de savoirs existants.
GUILLAUME LOUIS
UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL
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