RCCJP – Volume 63.3 (2021)
Mouvements sociaux et émeutes en prison : A l’heure du sacrifice
Par Louise Fines
Paris : L’Harmattan. Questions contemporaines. 2020. 192 p.
Comment mettre en discussion des cas de mouvements sociaux très variés en gardant à l’esprit que des dynamiques similaires quant aux formes de répression et de jeux politiques peuvent potentiellement les traverser ? Comment rapprocher sans pour autant confondre les émeutes dans les prisons qui se fondent sur une dénonciation des abus subis par les détenus et les protestations conventionnelles qui, comme l’exprimeraient Luc Boltanski et Laurent Thévenot (1991), mettent en scène une véritable confrontation de plusieurs mondes par la justification de différents ordres de grandeurs des valeurs présentes dans la société ? Enfin, comment analyser dans une perspective composite, les manifestations sociales et carcérales en tenant compte du rôle et des intérêts des différentes parties en présence et sans pour autant tomber dans une analyse simpliste des mouvements sociaux qui opposeraient les élites économiques, politiques et juridiques aux protestataires ? Toutes ces questions trouvent de riches échos et des analyses éclairantes dans ce livre. Celui-ci constitue une tentative plutôt réussie d’offrir un regard panoramique des dynamiques socio-politiques constitutives de certaines mobilisations sociales et carcérales depuis les années 1970. Après avoir fait un rapide survol des principaux axes de développement du livre, nous détaillerons dans les paragraphes suivants quelques contributions notables à la littérature sur les mouvements sociaux avant de soulever finalement quelques critiques constructives.
Dans les deux premiers chapitres de l’ouvrage, sont présentées et justifiées neuf études de cas qui ont été relevées et documentées à partir de sources médiatiques et/ou institutionnelles. Une classification est formulée autour de trois axes : (1) les contestations sociales qui remettent en cause le pouvoir et les politiques publiques (Gilets Jaunes, Femen, Extinction Rebellion et les manifestations anti-confinement qui ont été tenues en Pennsylvanie et au Michigan en 2020); (2) les contestations à l’encontre des sociétés commerciales et de leurs activités (L’affaire Rio Tinto et le cas Dakota) et enfin, (3) les émeutes en milieu carcéral (The August Rebellion et les émeutes dans des prisons pour hommes en Russie et au Venezuela en 2020). Le chapitre 3 fait ensuite état des contextes déclencheurs et du cadrage des différents mouvements de protestation (Goffman, 1986; Kingdom, 1984) avant que le chapitre 4 vienne documenter et aborder la question des réponses ou des repressions engendrées par les autorités. Puis, le chapitre 5 analyse les feuilletons judiciaires, lorsque qu’il y en a eu. Le chapitre 6 développe une analyse des dynamiques du jeu politique entourant les différents mouvements avant que ne soit proposée dans le chapitre 7, une typologie qui met en évidence que « certains mouvements parviennent à engranger des victoires, parfois ponctuelles, parfois durables » (p. 115) tandis que d’autres dossiers, comme l’affaire Rio Tinto, s’apparentent à des « causes perdues » du fait que la « voie juridique se présente comme la seule voie possible (et) que les procédures sont beaucoup trop longues et beaucoup trop incertaines » (p. 122). Enfin, le chapitre 8 discute à la lumière de chacune des affaires du concept de crime systémique et de sa portée (Fines, 2017; 2018; 2019; 2020), ce qui permet un examen des manifestations sociales et carcérales qui laisse entrevoir une lecture « sacrificielle » des mobilisations sociales où « il n’y a pas (en bout de ligne) de véritable changement en profondeur des structures du système, lequel ne souhaite pas vraiment changer » (p. 169).
Trois contributions du livre retiennent particulièrement l’attention à la lecture. D’abord, la subtile mise en discussion des mobilisations sociales avec les mobilisations carcérales. En ce sens, la thèse portée est audacieuse bien que peu novatrice car on la retrouve dans des textes classiques (Foucault, 1975), à savoir que les violences carcérales ne sont que le reflet de la violence que l’on retrouve, sous d’autres formes dans la société et donc qu’il doit en être autant sur le plan des protestations et des soulèvements dans les prisons. Cette démonstration visant à rapprocher mouvements sociaux et émeutes carcérales est particulièrement bien conduite dans le cas de l’affaire The August Rebellion, richement documentée par l’auteure. Ensuite la deuxième contribution notable relevée a trait à la formulation d’une typologie sur la portée des mobilisations sociales. Bien que l’on retrouve pléthore de typologies des mouvements sociaux dans la littérature en science politique (Touraine, 1978; Tilly, 1986) et que l’idée ne soit pas particulièrement novatrice là-encore, la nature, la justification et les analyses faites autour de la typologie proposée dans le livre constituent une contribution certaine aux discussions. Enfin, l’arrimage des mouvements sociaux et carcéraux avec le concept de crime systémique est particulièrement solide et forme la contribution la plus notable et qui témoigne d’un véritable travail d’appropriation par l’auteure, par ailleurs spécialiste de ces questions. Là se situe la force du livre qui, dans une perspective pour le moins critique, emboite le pas à une fine analyse sur le plan interdisciplinaire, enjoignant des réflexions et des concepts communément mobilisés d’une part en science politique et en politiques publiques et d’autres part, en criminologie. En ce sens, cet ouvrage ne devrait pas intéresser que les criminologues.
Finalement, pour ce qui est des pistes de critiques, je m’en tiendrais à trois axes en particulier. En premier lieu, c’est sur le plan méthodologique que l’on peut avoir quelques regrets à la lecture. Bien que l’approche documentaire soit clairement assumée et en soi très bien défendue en introduction comme en conclusion, on peut toutefois s’interroger sur la justification des cas retenus et sur leur caractère représentatif de l’ensemble des questionnements couverts par le livre. Un exemple serait le choix d’affaires très récentes pour aborder la question des réponses gouvernementales et du dénouement des feuilletons judiciaires. Dans le cas des Gilets Jaunes, des instructions sont toujours en cours (La Croix, 2021) et dans le cas des émeutes carcérales au Venezuela comme en Russie en 2020, celles-ci semblent trop récentes et pourraient faire l’objet d’une recrudescence médiatique et donc de suites. Ensuite, certaines affirmations demeurent délicates sur le plan empirique et auraient pu ou dû être mieux appuyées ou défendues à l’aide de la littérature ou sinon de données plus précises. Par exemple au chapitre 6, il est affirmé que « plus un mouvement s’inscrit dans la durée et plus il a de chance de rallier de sympathisants » (p. 103). Or, dans le cas des Gilets jaunes, des sondages ont montré un essoufflement du capital sympathie à l’endroit des manifestants à mesure que les actes étaient réitérés (Les échos, 2019). Finalement, dans les derniers chapitres, il aurait été intéressant dans la discussion autour du concept de crime systémique de nuancer quelque peu l’approche en distinguant notamment l’instrumentalisation de l’arbitrage judicaire pour mieux tenir compte, dans certains dossiers, de véritables retournements à la faveur des protestataires tel que relevé et très bien discuté dans l’affaire du Dakota où les droits culturels et ancestraux ont primé sur les droits commerciaux.
En définitive, il s’agit d’un livre important qui apporte des réflexions non seulement très riches mais surtout très originales pour saisir dans un même élan, mouvements sociaux et soulèvements carcéraux et pour discuter largement du concept de crimes systémiques. Le livre est particulièrement bien documenté et très bien écrit. On y plonge sans vraiment en sortir la tête. Les choix méthodologiques et empiriques, bien que parfois discutables, ne retirent rien à la grande qualité de la recherche conduite et à la très grande finesse des discussions présentées. Nul doute qu’il s’agisse d’un livre à déconfiner du simple champ de la Criminologie, tant il apporte aux débats à la fois en Sociologie, en Science politique ou encore en Administration publique.
JULIEN DORIS
UNIVERSITÉ D’OTTAWA
Références
Boltanski, L. et Thévenot, L. (1991). De la justification. Les économies de la grandeur. Paris.
Fines, L. (2017). Cartographies corporelles, conflits de temporalités et continuum de violences. Femmes meurtries et médicaments nocifs. L’Harmattan. Collection Questions contemporaines. Série Questionner le genre.
Fines, L. (2018). Par-delà le sacrifice nécessaire et le tueur absent : l’importance d’étudier les crimes en col blanc sous l’angle de crimes systémiques. Revue Organisations et Territoires, Vol.27, No.1. 17-28
Fines, L. (2019). Les systèmes d’abus au pouvoir. Les abuseurs veulent maintenir l’ordre des choses. L’Harmattan. Collection Questions contemporaines. Série Questionner le genre.
Fines, L. (2020). Enfants au travail : le paradoxe de la nécessité et du choix. L’Harmattan. Collection Questions contemporaines.
Foucault, M. (1975). Surveiller et punir. Paris, Éditions Gallimard.
Goffman, E. (1986). Stigma: Notes on the management of spoiled identity. Touchstone Edition, New York.
Kingdom, J.W. (1984). Agendas, alternatives, and public policies. Boston: Little, Brown.
La Croix (mars 2021). « Antoine Boudinet, gilet jaune mutilé : une enquête et des questions ».
Les Échos (novembre 2019). « Un an après, que sont devenus les ‘’Gilets jaunes’’ ».
Tilly, C. (1986). The Contentious French: Four Centuries of Popular Struggle. Cambridge.
Touraine, A. (1978). La voix et le regard. Paris. Éditions du Seuil
