La science au service de la pratique : Enquêtes, procès et justice
Sous la direction de Vincent Denault
Montréal : Éditions Yvon Blais. 2020. 477 p.
Policier, avocat ou juge, vous souhaitez une petite astuce pour rapidement déterminer si une personne est coupable ? La voici. Demandez à la personne suspectée de prendre une poigné de riz, de la mâcher pendant quelques instants, puis de la recracher devant vous. Si le riz est humide, la personne est innocente ; par contre, si le riz est toujours sec, cela indique sa culpabilité… Cette illustration peut prêter à sourire mais cette “technique” a été, par le passé, utilisée pour déterminer la culpabilité de personnes (Trovillo, 1938). Depuis, la science s’est développée et s’est penchée sur les processus mis en oeuvre lors des procès. Qu’en est-il aujourd’hui ? La science a-t-elle vraiment fait évoluer les pratiques du système judiciaire ?
Un point majeur de l’amélioration des pratiques concerne l’accès des professionnels à des connaissances issues de la science. Toutefois, les écrits scientifiques peuvent demeurer peu accessibles. En effet, les études restent bien souvent cantonnées au monde académique puisque pour y accéder, il est nécessaire d’en payer les droits d’accès généralement très coûteux. Néanmoins des initiatives voient le jour comme le mouvement de la science ouverte (open science) qui plaide pour rendre le travail académique accessible à tous. De plus, les études scientifiques sont généralement écrites par des chercheurs pour des collègues dans un style académique. Ce qui peut rendre la lecture des études assez peu attractive pour les professionnels sur le terrain souhaitant s’informer.
Faciliter l’accessibilité des connaissances scientifiques passe alors par leur promotion et leur diffusion auprès des professionnels de la police et de la justice. Cet ouvrage initié par Vincent Denault, avocat et docteur en communication, s’inscrit dans cet objectif, et ambitionne de rendre les travaux académiques plus disponibles et intelligibles aux professionnels. Pour ce faire chaque chapitre de l’ouvrage commence par présenter un rapide état de l’art de la thématique abordée, avant de présenter les aspects étudiés par les auteurs, et d’apporter une réflexion au regard de l’utilité de ces connaissances pour le milieu de la police et de la justice.
L’organisation de l’ouvrage suit temporellement, le processus judiciaire classique. Balayant les enjeux survenant avant, lors et après le procès. Il se compose en quatre grandes parties, chacune regroupant plusieurs chapitres que nous détaillons ci-dessus.
La première partie porte sur les enjeux d’avant procès. Le premier chapitre, rédigé par Nadine Deslauriers-Varin, Michel St-Yves, et Claudele Gagnon, dresse un état de l’art des méthodes d’entrevues d’enquêtes, comme la présentation du protocole NICHD utilisé dans le cadre d’auditions d’enfants, ainsi que l’entretien cognitif spécifique dans l’interrogatoire de témoins adultes. Les auteurs balaient les idées reçues que l’on pourrait avoir, et mettent en avant l’importance de la création du rapport dans la conduite des auditions. Les études présentées sur ce sujet transforment les représentations, et ambitionnent de faire évoluer les pratiques professionnels, notamment dans le cadre de l’entrevue d’enquête. Dans le second chapitre, Marty Laforest aborde le mensonge et présente les résultats d’une étude terrain menée sur les appels au service d’urgence 9-1-1. Cette partie sur l’avant procès se clôture par un chapitre de Julien Plante-Hébert sur la phonétique légale, et en particulier sur l’identification des individus par leur voix (chapitre 3).
La deuxième partie porte sur des enjeux apparaissant lors des procès comme la communication, la preuve, la violence et la profession des témoins. Concernant les enjeux liés à la communication, Elizabeth Allyn Smith présente les effets de la formulation des questions sur les réponses des témoins (chapitre 4). Ensuite, Pierrich Plusquellec met en lien la notion d’empathie avec l’observation des comportements non-verbaux (chapitre 5). Puis François Cooren donne un nouveau regard sur la pratique du droit en l’analysant avec l’approche ventriloque de la communication. Une théorie développée au Département de communication de l’Université de Montréal depuis un peu plus de dix ans (chapitre 6).
Vient ensuite le temps de la preuve. Emilie Paul-Savoie offre aux lecteurs des éléments de compréhension pour mieux évaluer la douleur (chapitre 7). Rémi Boivin fait le point sur l’utilisation des caméras corporelles (i.e. caméras portatives) par les policiers, et notamment leur usage comme élément de preuve (chapitre 8). Vincent Mousseau éclaire les lecteurs pour se dégager des idées reçues concernant la criminalistique et les traces matérielles (chapitre 9).
Au sujet des enjeux de violence, Noémie Allard-Gaudreau et Mireille Cyr s’emparent du sujet sensible des agressions sexuelles. Les auteurs se penchent sur les raisons pouvant expliquer l’écart observé dans la littérature entre le nombre élevé de victime d’agression sexuelle et le faible taux de condamnation des agresseurs (chapitre 10). Quant à Annie Gendron et ses collègues, ils évoquent l’intervention policière auprès des personnes suicidaires, et notamment le cas particulier des suicides par policier interposé (suicide by cops, chapitre 11). Pour terminer, Frédéric Malette et ses collègues exposent les connaissances disponibles sur la violence au travail et utiles pour le monde juridique (chapitre 12).
L’ouvrage aborde ensuite les différents enjeux auxquels font faces certaines professions tels que le journalisme et la gouvernance d’entreprise. Colette Brin expose un compte rendu des pratiques de vérification de l’information de journalistes au Québec et en Ontario (chapitre 13). Puis Nadia Smaili et Julien Le Maux s’intéressent au rôle de la gouvernance dans, notamment, la prévention et la détection de la fraude en entreprise (chapitre 14).
La troisième partie présente les travaux portants sur l’après procès. Dans un premier temps, la problématique des fausses confessions et des faux plaidoyers est présentée par Nadine Deslauriers-Varin et Chloé Leclerc (chapitre 15). Dans un second temps, Chloé Leclerc et ses collègues abordent le durcissement pénal au Canada à travers la thèse du virage punitif (chapitre 16). Dans un troisième temps, la prédiction du comportement criminel et l’évaluation du risque sont présentés par Jean-Pierre Guay et Alexandre Dumais (chapitre 17).
Enfin, la quatrième et dernière partie porte sur l’influence des caractéristiques des justiciables et notamment sur l’effet de leur âge. Isabelle V. Daignault et ses collègues s’intéressent à la violence envers les enfants et la prise en compte des connaissances scientifiques pour améliorer leur expérience judiciaire (chapitre 18). Stéphanie Luna termine cet ouvrage sur la prise en compte des aînés comme un enjeu spécifique à considérer dans le milieu de la justice au regard du vieillissement de la population (chapitre 19).
La promotion et la diffusion des connaissances scientifiques sont des étapes nécessaires à l’évolution des pratiques professionnelles. Cet ouvrage relève le défi qu’il a ambitionné : rendre disponible des connaissances scientifiques sur divers domaines liés à la justice. Cette transmission des savoir est possible lorsque les chercheurs font l’effort de rendre leurs travaux accessibles au plus grand nombre, mais aussi lorsque des praticiens se rapprochent de la recherche, permettant alors une véritable transposition des connaissances en savoir-faire. C’est par exemple, le cas dans cet ouvrage où Michel Saint-Yves de la Sureté du Québec et Bruno Poulin de l’École national de police du Québec ont participé à la rédaction de chapitres. Par conséquent, c’est à la fois par des chercheurs diffusants leurs travaux, et des praticiens se rapprochant de contenus scientifiques que les liens entre le monde académique et le terrain peuvent être totalement finalisés. In fine, ces passerelles bénéficieront sans aucun doute à la justice.
HUGUES DELMAS
DOCTORAT EN PSYCHOLOGIE
Références
Trovillo, P. V. (1938). History of lie detection. Am. Inst. Crim. L. & Criminology, 29 : 848.
