Pour elles toutes : femmes contre la prison
Par Gwenola Ricordeau
Montréal : Lux éditeur. 2019. 238 p.
Gwenola Ricordeau revendique haut et fort son abolitionnisme et son féminisme, l’un et l’autre constamment imbriqué dans ses analyses. Elle est une des rares universitaires qui ose avec audace à porter sur la place publique des thèses qui, de prime abord apparaissent inconciliables. Avant d’exposer ma réflexion que suscite son livre, en voici l’essentiel.
Dans l’Avant-propos et l’introduction intitulé Mon cœur a ses raisons, Ricordeau explique que ce sont ses contacts directs avec la prison, comme visiteuse de parents incarcérés, qu’elle a pris conscience, dans un premier temps, de ce qu’est réellement la prison, et dans un deuxième temps, de la place attribuée aux femmes par ce système de répression. Ainsi, à travers ses visites, son militantisme se déploie de deux façons : elle adhère d’abord à l’abolitionnisme du système pénal, et ensuite, elle devient féministe[1]. Elle précise qu’elle écrit à partir de son expérience personnelle avec la prison, de son militantisme qui en a découlé et de ses connaissances acquises à titre de chercheuse. Ainsi, le défi de l’autrice est d’arrimer ces deux théories en apparence antinomique. En effet, mettre en évidence la situation spécifique des femmes face au système de justice pénale comme levier pour soutenir la perspective abolitionniste ne va pas de soi. Elle reconnaît d’entrée de jeu que sa démarche n’est pas simple : les femmes sont moins nombreuses en prison, par contre, les conséquences sociales de leur emprisonnement, « en particulier sur les enfants » (p. 11), sont plus graves, tout en étant moins visibles.
Le chapitre 1 (L’abolitionnisme pénal) s’inspire d’un corpus de travaux de la criminologie critique et de recherches réalisées aux États-Unis, en France et au Canada, afin de présenter les différentes « analyses abolitionnistes développées à partir des années 1970 ». Pour le néophyte, il s’agira d’un passage obligé pour constater leurs évolutions et leurs imprégnations nationales, parce qu’il faut saisir que l’abolitionnisme ne s’est pas enclenché de la même manière en Europe, au Canada et aux États-Unis. Ainsi, la notion de crime, la peine, la prison et le système de justice criminelle et pénale, ont tour à tour constitués des objets d’intérêts dans la perspective abolitionniste. Le mouvement ICOPA (Conférence internationale sur l’abolition du système pénal), constitué à Toronto en 1983, a changé « de nom lors de la conférence de Montréal (1987) : prison abolition est remplacé par penal abolition. Cette modification reflète l’évolution de l’abolitionnisme, à l’origine exclusivement préoccupé de la prison » (p. 35).
Dans le chapitre 2 (La victimisation des femmes), Ricordeau dresse d’abord un portrait de l’ampleur des agressions et des violences dont les femmes sont l’objet, en concédant que la classe sociale n’est pas le seul facteur à prendre en considération dans l’analyse. Ensuite, elle expose les réponses très insatisfaisantes que le système criminel et pénal apporte aux plaignantes et les résultats négatifs qu’engendrent les condamnations.
Le chapitre 3 décrit la situation des femmes judiciarisées avec les nuances qui s’imposent dans une telle description. En effet, les femmes ne constituent pas un groupe homogène, de sorte qu’aux abus dont elles ont été victimes en amont de leur prise en charge par le système de justice criminel et pénal, s’ajoutent les discriminations et le traitement différencié. Ultimement, « les femmes sont plus stigmatisées par leur passage en prison que les hommes » (p. 104).
Tiré de son expérience personnelle et de ses propres recherches, le chapitre 4 (Les femmes aux portes des prisons), « décrit les divers aspects de l’expérience des femmes qui ont des proches incarcérés et la manière dont elles sont affectées par l’existence de la prison » (p. 117). Ces femmes, angle mort des politiques publiques, jouent pourtant un rôle crucial dans leur soutien tant financier qu’émotionnel, devenant ainsi des « victimes secondaires » qui assument de surcroît les frais des visites, des communications téléphoniques, etc., avec les répercussions que ce statut d’oubliées entraine tant au plan personnel et que social.
Le portrait du système criminel et pénal ainsi dessiné est très bien connu de toutes celles et ceux qui le côtoient peu importe à quel titre. Comment resté coi? Ce n’est pas Gwenola Ricordeau qui s’éternise sans réfléchir. Comme elle l’écrit : « Le jour où la prison a cessé d’être une abstraction pour [elle], [elle a] été convaincue qu’il fallait l’abolir » (p. 9). C’est maintenant, selon l’autrice, qu’il devient impératif de tisser les liens entre « Abolitionnisme pénal et féminisme » (chapitre 5), tâche néanmoins hautement périlleuse. En effet, comment concilier certains mouvements féministes, qui revendiquent plus de criminalisation et plus de répression, avec l’abolitionnisme pénal? Sans compter que la plupart des groupes progressistes se tiennent éloignés de tout ce qui touche de près ou de loin à la prison.
C’est avec aplomb que Ricordeau choisit, dès lors, de poser les bonnes questions, dont : « Qui est le sujet politique du féminisme? » (p. 147). En réponse à cette question, elle ose dénoncer que « La cause des femmes sert de prétexte à l’extension de la catégorie des crimes et délits, à l’allongement des peines, mais aussi à des innovations pénales (comme le bracelet électronique, les prélèvements systématiques d’ADN, etc.) ». Ce qui l’amène à s’interroger : « Tout cela profite-t-il vraiment aux femmes? Ces mesures permettent-elles réellement de réduire les préjudices? » (p. 153).
Au terme de la description des différents groupes féministes en action, elle se demande ensuite « Qui est le sujet politique des luttes abolitionnistes? » (p. 166), et préconise une réelle intégration des femmes dans le mouvement abolitionniste afin que la lutte soit ramenée dans la sphère politique.
Dans le dernier chapitre (S’émanciper du système pénal et construire l’autonomie), elle aborde les stratégies à adopter en privilégiant la justice transformative tout en étant consciente de ses limites. C’est pourquoi elle incite, tous et chacun, à faire preuve d’initiative et de créativité.
Après ma lecture, je crois que son analyse est plus féministe qu’abolitionniste, sans nier l’importance de celle-ci, parce qu’elle fait une démonstration détaillée des impacts du système pénal et plus particulièrement du système carcéral sur les femmes victimes comme celles qui sont judiciarisées, et celles qui accompagnent les hommes incarcérés. Comme dans sa dénonciation justifiée : « si le système pénal, en laissant largement impunis les crimes des hommes, sert les intérêts du patriarcat, il utilise aussi le prétexte des femmes pour servir ceux de la bourgeoisie et du suprémacisme blanc », elle oublie de mentionner, comme le soulignait déjà Beccaria (1764)[2] que « La plupart des lois ne représentent d’ailleurs que des privilèges et ne sont qu’un tribut imposé à tous, en faveur d’un petit nombre » (p. 153).
Je ne peux m’empêcher de souligner que l’accent mis sur la justice transformative me laisse pantois face au constat que Ricordeau ne manque pas de souligner : « L’État canadien a été pionnier en matière de récupération de la justice restaurative, avec la mise en place, dans les années 1990, des cercles de guérison et des cercles de sentence » (p. 197). Ce qui m’apparaît incompatible avec une perspective abolitionniste.
En effet, comment penser atteindre le but de l’abolition sans mener une lutte politique clairement annoncée? Peut-être parce que l’analyse de Ricordeau porte essentiellement sur les « crimes » ayant une personne pour victime, alors que le système criminel et pénal (qui mène éventuellement à l’emprisonnement) prend également en compte une quantité de comportement sans victime (certaines infractions au code de la route), ou « victimise » une corporation (vol à l’étalage) ou l’État lui-même (certaines fraudes fiscales et pas d’autres).
L’abolition de l’esclavage est l’exemple par excellence de cette nécessaire perspective abolitionniste : elle s’est concrétisée par une mesure législative radicale. Évidemment, dans la pratique, elle ne s’est pas réalisée du jour au lendemain, mais le retour en arrière n’était plus possible une fois la loi adoptée, même si l’esclavage a pris un nouveau visage. On peut considérer cette avancée politique et sociale comme déterminante dans les changements sociaux vers plus grand humanisme. Il faut envisager l’abolition du système criminel et pénal dans le même genre de paradigme.
Malgré cette divergence d’analyse à certains égards, je réitère : il faut saluer l’audace d’une universitaire ayant le courage de soulever de réelles questions face au système de justice criminelle et pénale sur la place publique[3], ce qui en soit est plutôt exceptionnel au Canada.
JEAN CLAUDE BERNHEIM
UNIVERSITE DE ST-BONIFACE, WINNIPEG
[1] Comme Michel Foucault devient critique de la prison suite à son implication dans le Groupe information prison (GIP). [2] Beccaria, Cesare, Des délits et des peines, traduction André Morellet, Paris, Flammarion, Champs #53, 1991. [3] Voici deux liens intéressants. Il s’agit de deux vidéos de séances publiques en présence de l’autrice : https://www.youtube.com/watch?v=meK9996dh2k,
https://www.facebook.com/BruxellesLaique/videos/572105456957963/UzpfSTEwMDAwMTIzMjA3Njc3MDozMTUzODE3Mjk0NjY5MzA5/
