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RCCJP – Volume 67.2

Structures de pouvoir et aliénation

Par Louise Fines
Paris : L’Harmattan. 2024. 187 p.

Notre compréhension de la violence a connu des raffinements importants au fil des dernières décennies. Le mouvement général de ces avancées a été de mettre en évidence les causes systémiques de la souffrance humaine. Il va sans dire que les racines de ces réflexions plongent profondément dans l’histoire de la philosophie politique et des sciences sociales. Les analyses de classes, les portraits du colonialisme, les dénonciations des inégalités entre les genres, la description dans le menu détail de l’aliénation psychologique associée à la modernité sont des thèmes fondateurs de longues traditions critiques qui persistent jusqu’à nos jours. Cependant, c’est surtout à partir de la seconde moitié du vingtième siècle que nous verrons une sorte de théorie unifiée de ces dynamiques se consolider autour du concept de violence. Un terme qui, jusque-là existait sans qualificatifs autres que ceux marquant son intensité se verra peu à peu décliné en une série de variantes de plus en plus nombreuses et spécialisées.

La violence, naguère comprise comme relevant presqu’exclusivement de coups et blessures, se verra déployée dans l’après-guerre en une typologie qui demeure aujourd’hui en pleine expansion. Nous parlons ainsi de violence qui peut être institutionnelle, structurelle, psychologique, verbale, économique, symbolique, culturelle, ontologique, et beaucoup d’autres choses. Il y aurait beaucoup à dire sur cette arborescence conceptuelle, mais au moins deux constats assez consensuels en émergent. Le premier est que malgré la multiplication des formes de violence identifiées, cette dernière reste largement unitaire. Être exposé à une forme de violence est un prédicteur généralement fiable qu’une personne ou un groupe seront aussi exposés aux autres formes de violence. Pour cette raison, malgré la pluralité de concepts développés on parlera moins « des » violences au pluriel et davantage de « la » violence subie, tout en concevant que cette dernière soit protéiforme, puisse changer de visage sans que ses effets s’en trouvent nécessairement amoindris. Le second constat est que le développement du concept de violence s’est surtout fait dans le sens d’un dévoilement des violences invisibles inscrites dans le fonctionnement-même des sociétés, le dévoilement de violences normalisées. Ce sont elles qui, pour des raisons évidentes, se donnent moins directement à voir par l’observation empirique. Un recul par rapport aux normes existantes est nécessaire pour y arriver. Leurs effets sont insidieux, parfois lents à se manifester et souvent davantage détectables à l’échelle populationnelle qu’individuelle.

Ce mouvement général vers l’étude de la nature systémique ou structurelle de la violence dans une formation sociale donnée, pour souhaitable et productif qu’il soit, a un peu laissé en suspens une question qui a déjà été au cœur des réflexions sur la violence, c’est-à-dire celle de la responsabilité des acteurs individuels dans sa perpétration et sa reproduction. Si cette question a pu être maintenue à l’avant-plan dans certains domaines comme le droit, qui demeure encore plus à l’aise à traiter des « dérapages » au sein de systèmes plutôt que de la nature violente de ces systèmes eux-mêmes, la question de l’articulation entre les acteurs violents et les systèmes violents, elle, demeure largement sous-théorisée. En cela, le livre de Louise Fines fait une contribution importante.

Le concept central de Structures de pouvoir et aliénation est celui de la « marge de manœuvre », c’est-à-dire le degré d’autonomie dont bénéficient des acteurs en position de pouvoir – policiers, gardiens de prison, médecins, cols blancs – par rapport aux cadres institutionnels régissant leurs conduites. Même si l’ouvrage sera beaucoup plus attentif aux manières dont cette marge de manœuvre est utilisée pour exacerber les violences du système social lui-même, notons tout de même que l’auteure considère aussi le cas de figure où certaines personnes en position d’autorité – notamment des enseignantes et enseignants du primaire au Royaume-Uni – utilisent leur marge de manœuvre par rapport à leur employeur pour dénoncer les aberrations qu’elles et ils constatent dans la mise en œuvre de réformes mal conçues. Mais ce qui intéresse l’auteure ici est surtout la répression qui plane sur ces lanceurs d’alerte. Dans les rapports entre les institutions vectrices de discriminations systémiques et les personnes qui travaillent dans ces institutions, la marge de manœuvre dont bénéficient ces dernières semble plus facilement utilisée pour exacerber les discriminations que pour les atténuer. Du moins, pour une auteure qui a déjà écrit un nombre considérable d’ouvrages consacrés à l’étude du fonctionnement et de la reproduction des structures de domination dans nos sociétés, c’est d’abord le camouflage et l’impunité dont bénéficient les acteurs qui rendent des institutions violentes encore plus violentes qui exige notre attention immédiate.

L’ouvrage est divisé en trois grandes parties. La première viendra définir ce qui est entendu ici par l’idée de « marge de manœuvre » et du « jeu » qui existe entre les règles d’une institution et le libre-arbitre de ses représentants. On croirait à tort que cette discussion s’oriente vers une reprise des enjeux liés à la soumission à l’autorité et l’obéissance aux ordres. Mais la discussion est plus nuancée ici et d’une grande actualité. Les discriminations systémiques codifiées dans les institutions demeurent un problème central à nos sociétés. Les effets d’histoires locales, nationales et globales de racisme, de sexisme et de discriminations de classes, notamment, continuent de résonner dans les biais « normalisés » au sein de plusieurs institutions. Mais ce qui intéresse plus particulièrement l’auteure ici c’est avant tout, pourrait-on dire, l’inertie des acteurs de pouvoir en tant qu’individus ou groupes d’intérêts au sein d’institutions en transformation.

Il faut faire preuve de beaucoup de prudence avant de parler d’une diminution de certaines violences institutionnelles. Nous sommes souvent aveugles aux transformations des modalités de la violence et sommes beaucoup plus aptes à voir les biais des époques antérieurs que les nôtres. Mais il n’en reste pas moins que les institutions changent, et parfois même sous l’action des pressions exercées par les mouvements revendicateurs de droits. Louise Fines nous rappelle ici un fait troublant, voulant que si ces changements partent souvent de la base, par la dénonciation et la contestation des discriminations racistes, sexistes, classistes, ou autres vécues au quotidien, ils s’opèrent souvent à partir du haut des institutions, par des modifications à leur cadre formel de fonctionnement. Redescendant vers les acteurs de ces institutions sous la forme de nouvelles directives, de nouveaux règlements disciplinaires, ces transformations se buttent souvent aux « vieilles » manières de penser. C’est ici que l’idée de marge de manœuvre avancée par l’auteure est particulièrement productive. Elle nous permet non seulement de constater cette inertie, mais bien d’en saisir les mécanismes dans leur détail empirique.

La seconde partie de l’ouvrage, à laquelle le plus grand nombre de pages est consacré, nous présente une variété de cas empiriques illustrant cette dynamique au sein d’institutions du Royaume-Uni, des États-Unis et du Canada, qui font toutes encore l’objet de critiques pour continuer d’être des vecteurs de discrimination systémique plus ou moins prononcée. Les exemples les plus probants avancés par l’auteure sont les cas de stérilisation forcée de femmes autochtones ou de femmes nigérianes atteintes du VIH, les cas d’abus commis par des policiers municipaux étatsuniens à l’égard de personnes afro-américaines, notamment dans les affaires Rodney King et George Floyd, ainsi que les abus – encore une fois aux États-Unis – commis par les gardiens de prison à l’égard des jeunes prisonniers. Dans tous ces cas, Louise Fines met en relation des faits dévoilés soit par des enquêtes journalistiques, soit par des procédures judiciaires, pour définir un espace d’étude et de réflexion nuancé. Les interprétations limites – qui sont souvent les plus faciles – sont écartées. Les abus de pouvoir à l’encontre de personnes marginalisées ne sont pas le fait de quelques « pommes pourries ». Ils ne sont pas, non plus, simplement attribuables à un « système » impersonnel et diffus. Il y a ici, notons-le, une critique intéressante d’une distinction conceptuelle qui a été importante dans la phase initiale du raffinement du concept de violence à la fin des années 1960, soit la distinction entre les violences agentielles (qui impliquent une action d’une personne contre une autre) et les violences non-agentielles (où les souffrances sont des effets de système à échelle populationnelle). Louise Fines nous rappelle ici que même les violences les plus « systémiques » transitent par des personnes et des choix et que, inversement, même les réformes institutionnelles les plus progressistes dépendront toujours de l’adhésion des agents de ces institutions pour réussir.

Parmi les dynamiques dont traite ici l’auteure, notons certaines caractéristiques institutionnelles qui, en effet, laissent beaucoup de marge de manœuvre aux acteurs de pouvoir. La première de ces dynamiques, et peut-être la plus fondamentale, est celle des « sous-cultures » institutionnelles, des solidarités au sein de certains groupes d’acteurs qui sont parfois plus fortes et structurantes que la solidarité de ces acteurs envers l’institution pour laquelle ils travaillent. Ici, le cas des policiers et du « mur bleu » de silence et de non-dénonciation des abus dont ils s’entourent est flagrant et bien mis en évidence. Plus largement, l’auteure décrit aussi de manière convaincante les effets problématiques de groupes professionnels ayant le mandat d’enquêter sur les agissements de leurs membres avant toute autre procédure disciplinaire. Les analyses de l’auteurs sur la manière dont cette position permet de cadrer et de définir les termes mêmes qui seront utilisés pour parler des abus commis sont particulièrement fines et pertinentes pour comprendre les glissements fréquents vers l’interprétation minimaliste n’attribuant les violences commises qu’à des « dérapages » attribuables à quelques mauvais éléments.

La troisième section du livre propose de systématiser les résultats de ces études de cas. Elle s’ouvre sur une classification idéal-typique des acteurs en position d’autorité. Celle-ci est utile et introduit encore des nuances dans notre compréhension de la reproduction des violences institutionnelles. Comme mentionné plus haut, il aurait été intéressant que cette classification fasse une place plus grande aux acteurs qui utilisent leur marge de manœuvre pour atténuer les effets des discriminations systémiques plutôt que de les accentuer. Mais on comprend ici que l’attention de l’auteure porte sur la domination et ses rouages. Dans les deux chapitres suivants, l’analyse est située en rapport avec d’autres cadres théoriques déjà abordés, et dans certains cas développés, par l’auteure dans des ouvrages antérieurs. L’espace manque pour entrer dans le détail de ces développements, mais notons tout de même que dans cette section l’idée de marge de manœuvre est mise en relation avec les notions de crimes systémiques, du syndrome du seigneur des mouches (i.e. de dominations qui se déploient dans les interstices infra-juridiques, non codifiés des institutions) et de la « domination », entendue ici dans un sens particulier que l’auteur a développé dans ses quatre ouvrages précédents. En peu de mots, la proposition ici est de prendre pour matrice les « crimes en cols blancs » pour comprendre la manière dont des acteurs en position d’autorité dans une institution se comportent à l’égard des normes et règlements de cette dernière.

L’ouvrage ne se donne pas comme propos de définir un cadre qui limiterait les effets délétères de ces « structures parallèles de domination », de ces institutions dans les institutions qui isolent les lieux de pouvoir par rapport aux processus démocratiques. Néanmoins, on y voit s’esquisser des pistes de changement, ne serait-ce que par antithèse par rapport aux problèmes qui ont été décrits et analysés tout au long du livre. Une plus grande imputabilité serait sans doute le fil rouge qui traverse ces pistes explicites et implicites de réforme. Les condamnations qui ont été prononcées dans le cas du décès de George Floyd sont discutées abondamment ici et vues par l’auteure comme annonciatrices de transformations importantes dans le fonctionnement des institutions policières, et possiblement au-delà. La mort de cet afro-américain brutalisé par les policiers de Minneapolis avait d’abord été expliquée par les policiers comme étant due à une insuffisance respiratoire causée par l’état d’intoxication du prévenu. La surveillance citoyenne, notamment une vidéo de l’arrestation de Floyd filmée par une personne témoin de la scène, aura permis de montrer que la mort fut plutôt liée à un usage abusif de force lors de l’arrestation. La proactivité des tribunaux viendra ensuite condamner non seulement l’agent direct de cette violence – Derek Chauvin – mais aussi ses collègues qui ne l’ont pas confronté. En d’autres termes, l’analyse qui nous est présentée ici – contrairement aux lectures habituelles de la discrimination systémique – ne voit pas nécessairement une incompatibilité entre le pouvoir citoyen et celui des institutions dominantes de la société. Ici le système judiciaire, et même certains pouvoir formels des forces policières, ont travaillé de concert pour répondre à l’indignation citoyenne face à des policiers se croyant protégés par la « marge de manœuvre » qu’ils s’arrogent dans l’exercice de leurs fonctions.

Structures de pouvoir et aliénation nous rappelle ainsi l’importance de lier concrètement et de manière empiriquement rigoureuse les violences directes et les violences systémiques entre elles. Il est facile de présupposer ces liens, mais nous avons ici une bonne illustration des avenues d’analyse – et des possibilités de solutions – qui s’ouvrent lorsque la recherche reste ouverte à la nature plurielle des institutions et de leurs rapports avec la société.

MARTIN HÉBERT
UNIVERSITÉ LAVAL

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