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RCCJP – Volume 63.4 (2021)

Sécurité, liberté et criminalité

Par Maurice Cusson
Québec : Éditions du Septentrion. 2020. 210 p.

Au sein de la littérature criminologique francophone, il est des auteurs prolifiques, au rang desquels Maurice Cusson occupe incontestablement une place de choix. Après la deuxième édition, en 2019, du Nouveau Traité de sécurité intérieure[1] et, un an plus tard, de L’art de l’enquête criminelle[2], M. Cusson, nous gratifie déjà d’un nouvel opus portant cette fois sur les interrelations entre sécurité, liberté et criminalité.

Paru aux éditions du Septentrion, ce point cardinal indiquant le nord géographique avec l’étoile polaire pour repère, ce livre constitue une boussole pour le lecteur soucieux des enjeux liés à l’équilibre, parfois précaire, entre la sécurité et la liberté. Comme l’indique l’auteur (p. 21), « trop de liberté menace la sécurité. Comme trop de sécurité restreint la liberté », et de recourir à cette métaphore : la liberté absolue, « c’est une automobile sans frein ».

Fort heureusement notre véhicule de recension dispose bel et bien d’un système de freinage ainsi que d’une boite de vitesses à 8 rapports. Embrayons dès lors de ce pas et passons la première vitesse afin de nous mener vers le chapitre d’ouverture portant sur la sécurité, la liberté et leurs ennemis. A l’instar du premier rapport, qui doit être assez court pour faciliter le lancement du véhicule sans risque de calage, ce premier chapitre rappelle et appréhende les concepts de (l’action de) sécurité et de liberté, une liberté qui peut revêtir de multiples visages. Mais si liberté et sécurité sont essentielles au bon fonctionnement de toute société démocratique, elles n’en restent pas moins inexorablement confrontées au Dark Side of the Moon, cette face sombre productrice de dérives sécuritaires et libertaires. Le visage (fût-il celui de la sécurité ou de la liberté) du Dr. Jekyll n’est jamais loin de celui de Mr. Hyde. Comme l’identifie M. Cusson, parmi les ennemis de la sécurité et de la liberté figurent – aux côtés des « magistrats et policiers intolérants et punitifs à l’excès » ainsi que des tyrans et dictateurs – les Sapiens, presque tout temps considérés comme des adversaires potentiels de la liberté et de la sécurité, comme en témoigne notamment Yuval Noah Harari dans son best-seller éponyme[3]. Mais « qu’on parte du présupposé du ‘bon sauvage’ de Rousseau [non retenu par M. Cusson] ou de l’homme ‘loup pour l’homme’ de Hobbes, et que par conséquent le problème général sous-jacent soit la désocialisation ou la socialisation, les processus d’acheminement vers différents types de délinquance méritent une bonne part d’attention de la criminologie »[4].

En passant la deuxième vitesse, le lecteur entame la partie de l’ouvrage consacrée à l’influence de l’action de sécurité et de la liberté sur les crimes violents et, de façon concomitante, le deuxième chapitre qui pose la question suivante : pour quelles raisons avons-nous cessé de nous entretuer ? Comme le souligne l’auteur de Sapiens, « la plupart des gens mesurent mal à quel point nous vivons dans une époque pacifique. Aucun de nous ne vivait il y a un millénaire, si bien que nous oublions facilement à quel point le monde était plus violent (…). Dans la majeure partie du monde, les gens vont se coucher sans craindre qu’au milieu de la nuit une tribu voisine vienne entourer leur village et massacrer tout le monde. Les sujets britanniques aisés traversent quotidiennement la forêt de Sherwood pour se rendre de Nottingham à Londres sans craindre qu’une bande de joyeux brigands tout de vert vêtu ne leur tende une embuscade et ne les dépouille de leur argent pour le donner aux pauvres (ou, plus probablement, les trucide et garde l’argent pour elle) »[5]. Dans le même ordre d’idées, la philosophe française Hélène L’Heuillet rappelait que la montée de l’insécurité serait paradoxalement l’effet de la pacification des mœurs[6], se référant – à l’exemple de Maurice Cusson (p. 35) – à Norbert Elias. Plus grande est la sécurité, plus grand est aussi le loisir de penser aux dangers qui la menacent. Pour tenter de répondre à l’interrogation formulée au sein de ce second chapitre, M. Cusson, tel Janus et ses deux visages, opte pour une face tournée vers le passé (en mobilisant les travaux de l’Université de Cambridge relatifs à l’évolution en longue durée des homicides) et l’autre vers le présent et l’avenir (en se référant aux résultats de l’Enquête mondiale sur l’homicide, menée depuis 2010 par un groupe de chercheurs de l’Université de Montréal), démontant au passage – à nouveau par le biais d’une belle métaphore – le Nothing Works lancé par Martinson dans les années septante (ou soixante-dix, selon que vous soyez Belge, Suisse, Français ou Québécois) : « c’est comme si des architectes prétendaient que l’architecture des immeubles n’a rien à voir avec leur résistance aux tremblements de terre et que, quelle que soit l’architecture d’une maison, elle s’effondrerait en cas de séisme un peu fort ». Et de conclure : « aujourd’hui, l’évidence des taux d’homicide s’impose : la criminalité violente grave s’effondre quand les professionnels de la sécurité et de la justice font un travail de qualité, quand ils sont suffisamment nombreux, organisés et compétents » (p. 39).

L’enclenchement de la troisième vitesse nous permet d’accéder au chapitre ‘frère’ du précédent, déjà publié sous une forme préliminaire il y a dix ans[7] et qui traite des phases de l’évolution des taux d’homicide au Canada et aux USA. Avec un regard principalement porté sur les rétroviseurs, qu’ils soient central ou latéraux, Maurice Cusson met en exergue le caractère cyclique de l’évolution de la criminalité, des contrôles sociaux et de la liberté, faisant ainsi Echoes (pour nous référer à une autre production floydienne) à l’introduction de son opus : « les moyens actuels de créer la sécurité trouveraient leur origine dans un long processus de recherche de solutions par essais, erreurs et correctifs tout au long de l’histoire » (p. 10).

Quittant la route des crimes violents, la deuxième partie consacrée à la création de la sécurité, nous permet de prendre de la vitesse et d’enchainer le quatrième chapitre, quantitativement le plus important, consacré à dix stratégies modérées (anciennes et nouvelles) pour garantir la sécurité… sans compromettre la liberté. Si cette étape ne porte pas sur la pandémie à laquelle nous sommes confrontés depuis mars 2020, il n’en demeure pas moins que celle-ci est de nature à rapidement résonner chez le lecteur : « durant les périodes de paix et de prospérité, les gens supporteront mal les mesures de sécurité qui limitent leur liberté et refuseront que les politiciens et autres acteurs de la sécurité fassent du zèle. A l’inverse, en période de crise – épidémie, guerre – les citoyens inquiets accepteront que les pouvoirs publics prennent des mesures d’exception qui limiteront les libertés : quarantaine, confinement, conscription. Le pouvoir évoquera l’état d’urgence pour limiter la liberté de circulation et de réunion. La conciliation entre la sécurité et la liberté apparaît donc comme l’un des grands défis des démocrates, et, à leur suite, des professionnels de sécurité » (p. 73). A l’instar d’Alexis Tocqueville dans son De la démocratie en Amérique, si l’on s’accorde sur le fait qu’en situation de crise, « l’esprit marche dans les ténèbres », la boussole, que nous évoquions en préambule de cette recension, nous semble constituer un instrument d’orientation précieux.

L’histoire des peines, écrivait Georges Kellens, « ressemble davantage à une longue suite d’essais et d’erreurs dans des contextes sociaux divers, plutôt qu’à la conquête progressive du progrès (…) ; les essais et erreurs ne se succèdent pas dans un ordre linéairement logique, mais dans une sorte de circularité complexe, où l’expérience n’a que la très relative valeur des enseignements de l’histoire, et est très peu prise en compte »[8]. Qu’en est-il du champ de la sécurité (devenue, selon Cusson (p. 35), « un art »[9]) et quels enseignements les professionnels de ce secteur tirent-ils de leurs échecs ? Tel est l’objet du chapitre cinq. Quant à l’évocation de l’art (de la sécurité), rappelons les propos de l’écrivain, peintre et critique d’art, John Berger : « quelquefois l’échec est nécessaire à l’artiste. Cela lui rappelle que l’échec n’est pas un désastre définitif. Et cela le libère de la tapageuse contrainte du perfectionnisme ».

Après avoir fait la part belle à la criminalité et à la sécurité (symbolisée, au niveau de la couverture de l’ouvrage, par un bouclier), la troisième et dernière partie se concentre, quant à elle, sur la défense de la liberté (représentée sur cette même couverture par l’illustre statue offerte par le peuple français aux États-Unis, en signe d’amitié entre les deux nations, pour célébrer le centenaire de la Déclaration d’indépendance). En passant l’antépénultième vitesse, nous découvrons un singulier chapitre où se succèdent les noms et pensée respective de grands défenseurs de la liberté, des précurseurs (tel John Locke) aux plus contemporains (Alain Peyrefitte et Amartya Sen), en passant par John Stuart Mill ou Friedrich Hayek. Après avoir envisagé les différentes conceptions de la liberté, le septième chapitre s’intéresse ensuite à la défense de cette même liberté. Parmi les solutions préconisées par Maurice Cusson, nous nous attarderons sur celle du polycentrisme, au sein duquel s’inscrit l’éparpillement et la diversité des organismes de sécurité. Si nous sommes d’avis que les structures organisationnelles décentralisées sont davantage susceptibles de permettre une mise en œuvre efficace et efficiente de certaines stratégies de sécurité, nous sommes néanmoins plus réservés quant à la place prédominante qui semble devoir être attribuée à la décentralisation de la police et, plus largement, des services de sécurité. Répondre à brûle-pourpoint à la question de savoir si la démocratie est mieux protégée par un système de police qui ne comprend qu’un seul corps de police ou par un système de police comprenant plusieurs services indépendants les uns des autres paraît en effet de nature à atténuer la complexité existante entre l’institution policière d’une part, et la démocratie, d’autre part. Or, pour la réalisation et le maintien de la démocratie, « il ne s’agit pas tant de savoir si un pays a besoin d’un système de police comprenant un ou plusieurs corps de police, mais de savoir comment le contrôle (le pouvoir) administratif, judiciaire et le cas échéant militaire exercé sur la police ou le(s) service(s) de police – sur l’appareil policier – est organisé et assuré, notamment en temps de crises politiques »[10]. En d’autres termes, une police transparente et démocratique nous semble se reconnaître davantage à la façon qu’ont les autorités à conserver le contrôle sur leur appareil policier qu’à son caractère dual, pluraliste ou moniste.

La dernière étape de ce périple au tracé original et sortant quelque peu des sentiers battus propose enfin un examen des émeutes et rébellions sous l’angle d’un triple registre : conceptuel, spatial (le cas de la France et, dans une mesure moindre, celui de la Côte d’Ivoire) et temporel (les rebellions de l’Ancien Régime telles qu’analysées par l’historien Jean Nicolas vs les émeutes françaises contemporaines). Un ultime chapitre qui ouvre la voie à la postface de Laurent Lemasson traitant du mouvement des Gilets jaunes et du « maintien de l’ordre à la française » dont ce dernier s’est vu fortement imprégné.

Ainsi que nous l’évoquions précédemment, ce Sécurité, liberté et criminalité fournit au lecteur, qu’il soit issu ou non du secteur de la sécurité publique ou privée, de solides balises permettant de se questionner sur des valeurs aussi essentielles que celles de la liberté et de la sécurité et de leurs interactions réciproques, et ce afin d’éviter de désaccoupler la transmission du moteur démocratique (à savoir, pour demeurer dans l’univers automobile, la mise au point mort).

Mais la balise n’est pas pour autant synonyme de ce qui pourrait, par d’aucuns, être qualifié d’œillères dogmatiques : arpenter les champs de la sécurité et de la liberté, c’est aussi savoir s’orienter soi-même et ne pas aveuglément ou déraisonnablement suivre un chemin que l’on s’obstine – ou que l’on nous serine – à prendre pour bon. Car voyager aveuglement, c’est un peu comme rouler avec ses feux de croisement allumés en hiver : « les pleins phares transforment la neige qui tombe en un mur blanc scintillant »[11]. C’est prendre le risque d’une mauvaise direction. Gageons qu’avec cet ouvrage, l’écueil de s’engager dans une trajectoire erronée – qu’elle soit libertaire ou, a contrario, sécuritaire – soit circonscrit.

VINCENT SERON
UNIVERSITÉ DE LIÈGE


[1] Cusson, M., Ribaux, O., Blais, E. et Raynaud, M.M. (dir.) (2019). Nouveau Traité de sécurité intérieure. Sécurité intérieure et sécurité urbaine, Montréal, Éditions Hurtubise.

[2] Cusson, M. et Louis, G. (2020). L’art de l’enquête criminelle, Paris, Nouveau Monde Éditions.

[3] Harari, Y.N. (2015). Sapiens : Une brève histoire de l’humanité (trad. française), Paris, Albin Michel.

[4] Kellens, G. (1986). Qu’as-tu fait de ton frère ? Études de criminologie spéciale, Bruxelles, Mardaga, 1986 : 8.

[5]  Harari, Y.N., op. cit., 359.

[6] L’Heuillet H. (2003). La généalogie de la police, Cultures & Conflits [En ligne], 48 | hiver 2002, mis en ligne le 27 avril 2003, URL : http://journals.openedition.org/conflits/907.

[7] Cusson, M. (2011). Les cycles de la criminalité et de la sécurité, Revue internationale de criminologie et de police technique et scientifique, vol. 64 (2) : 131-154.

[8] Kellens, G. (1991). Précis de pénologie et de droit des sanctions pénales. La mesure de la peine, Liège, Collection scientifique de la Faculté de droit de Liège : 23.

[9] Voy. à cet égard l’excellent ouvrage du même auteur : Cusson, M. (2010). L’art de la sécurité. Les enseignements de l’histoire et de la criminologie, Montréal, Éditions Hurtubise.

[10] Fijnaut, C. (1991). Démocratie et structure du système de police en Europe, Les Cahiers de la sécurité intérieure, vol. 7 : 115.

[11] King, S. (2017), Fin de ronde, Paris, Albin Michel : 27.

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