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RCCJP – Volume 63.4 (2021)

Le petit traité d’analyse criminelle

Par Rémi Boivin
Montréal : Presses de l’Université de Montréal (PUM). 145 p.

Avant d’être professeur agrégé à l’École de criminologie de l’Université de Montréal et directeur du centre de criminologie comparée de l’Université de Montréal, l’auteur a été analyste au service de police de la ville de Montréal.

Foncièrement, ce livre a comme objectif de faire connaître le travail et les outils de l’analyse criminelle. Il est divisé en sept parties, une introduction, cinq chapitres et une conclusion. Les chapitres trois, quatre et cinq se terminent par une étude de cas, ce qui permet d’aborder les notions d’un point de vue pratico-pratique.

L’Introduction présente la discipline de l’analyse criminelle. Sur le plan méthodologique, elle s’apparente à la recherche scientifique. Cependant, elle s’en distingue par les exigences liées à la démonstration scientifique. Le plus souvent, elle se réalise dans le contexte d’un projet ou d’une enquête criminelle. Dans l’analyse criminelle, les résultats doivent être diffusés à des décideurs praticiens qui ont des formations et des compétences autres, et qui doivent être en mesure d’exploiter ces produits de l’analyse dans le cadre d’un projet ou d’une enquête. Dans ce contexte, l’analyste agit comme un expert des données.

Le chapitre un et deux traitent de diverses sources de données auxquelles l’analyste a accès pour alimenter son travail d’analyse. Le chapitre un aborde les statistiques criminelles policières. Au Canada, il s’agit de la déclaration uniforme de la criminalité (la DUC). On décrit ses composantes, la méthode de collecte présente des avantages et des limites. Les données de la DUC sont complétées par l’enquête sur la déclaration uniforme de la criminalité. Quant à la DUC2, elle compile des données plus détaillées concernant les événements criminels enregistrés, les personnes et les véhicules impliqués.

Le chapitre 2 décrit quatre autres sources auxiliaires de données criminelles. 1) Les appels de services et les informations à l’origine de celles-ci, (conditions météo, la répartition géographique etc.). 2) Les interpellations. Celles-ci concernent les contacts entre policiers, et, tous les cas figures possibles. En réalité, il s’agit ici de données de renseignement. Elles servent à documenter la proactivité policière. 3) Les saisies. Elles peuvent renseigner sur la circulation de divers trafics illégaux (drogues, armes), sur les façons de faire des trafiquants (route, moyens de transport, mode de dissimulation). Cela dit, seulement 10% des produits seraient saisis. Elles donnent donc un portrait très limité des trafics.

4) Les sondages offrent une solution de compromis lorsqu’il est impossible de questionner une grande population. On discute de stratégies pour atténuer leurs principaux aléas comme le problème des non-réponses. Pour chacune de ces sources auxiliaires, on discute des limites, des précautions, des mises en garde envers leur utilisation et des biais qu’elles peuvent engendrer.

Le chapitre trois, quant à lui, traite de l’analyse comparative qui représente la forme la plus fréquemment utilisée. Tous les humains comparent. On traite des diverses formes de comparaisons (de structures, de contextes), de deux approches, celle centrée sur des cas opposés et celle des méthodes quantitatives. On discute des taux de criminalité, ceux-ci étant une autre forme d’étude comparative conceptuellement simple (facilité de calcul). Ils établissent une forme de risque de victimisation. On fait état de ces avantages, mais aussi de ses importantes limites, notamment la sursimplification des phénomènes. On rappelle que la criminalité est largement modulée par les opportunités de crimes qui sont variables dans le temps et l’espace (contexte), que la population à risque n’est pas statique, mais dynamique. Les taux de crimes ne sont de bons indicateurs que dans certains cas.

Le chapitre quatre aborde la géocriminologie, une méthode d’analyse qui étudie la géographie des problématiques criminelles. On rappelle que la répartition des crimes est influencée par diverses variables contextuelles. Des notions de base empruntées à la géographie au principe de la criminologie appliquée, comme la règle du moindre effort (traverser des distances suppose des efforts). L’aménagement des routes a un impact majeur sur les trajectoires criminelles. La concentration géographique des crimes, les points chauds (hot spots), occupation entre 5% et 30% d’un territoire urbain, criminels spécialisés (entre 2 et 5 crimes). On explique les recours et la compatibilité des notions de la théorie de la désorganisation sociale et de celle des activités routinières. On fait état des limites de cette forme d’analyse. On termine en soulignant l’importance de la géocriminologie pour l’analyse criminelle, mais que ce champ d’études est le parent pauvre de la formation des futurs analystes.

Le chapitre 5 aborde l’analyse temporelle. La question de la détermination de la perpétration d’un crime est importante à la compréhension de celui-ci. Lorsque l’heure d’un crime est inconnue comme pour les cas de vols par effraction, minuit est inscrit par défaut, ce qui crée une anomalie dans les données temporelles. L’analyse temporelle se juxtapose à la géocriminologie. On aborde la perspective de la victimisation répétée, fondée sur les observations voulant qu’un petit nombre de victimes subissent un nombre important de crimes (10%/40%) et que le fait d’avoir été victime une première fois augmente temporairement la probabilité de l’être une deuxième foi. La variable temporelle est importante, car cette probabilité accrue de victimisation persiste selon des heures, et des jours. On aborde la saisonnalité associée à une forme de cycle, qui sous-tend une forme de prédiction, par exemple, on observe plus de crimes lorsque la température est douce, les humains seraient plus violents lorsqu’il fait chaud. Cependant, un trop grand nombre de variables incontrôlables nuit à l’analyse. On indique que l’analyse temporelle est peu répandue dans les analyses tactiques des services de police ce qui pourrait  permettre une meilleure répartition des effectifs en fonction des concentrations temporelles des crimes.

Dans la conclusion, on invoque la reconnaissance sociale des analystes en criminalité. On plaide pour qu’ils soient reconnus comme de véritables experts. On fait état de la transformation de la criminalité traditionnelle vers une criminalité technologique reliée aux évolutions en informatique. Les statistiques officielles qui n’ont pas suivi cette évolution ne représentent pas adéquatement ces phénomènes criminels. Cette nouvelle criminalité pose aussi défi aux analystes car les traces qu’elle laisse sont diffuses ou cachées et exige de nouveaux outils et de nouvelles méthodes qui sont à développer.

La principale valeur de ce livre est sa concision. Traiter de la diversité des notions propres et pertinentes à l’analyse criminologue, dans un livre de 145 pages, est un exploit en soi. Le style est dynamique. Le langage utilisé est accessible aux novices et aux experts. Les synthèses de fin de chapitre et les propositions de lectures pour approfondir la thématique sont des atouts. En tant que spécialiste de l’analyse criminelle, que j’enseigne depuis plus de vingt-cinq ans, les chapitres 4 (géocriminologie) et 5 (analyse temporelle) sont les plus intéressants pour leur pertinence académique. Je vais en recommander la lecture à mes futurs étudiants.

LUC HÉBERT
UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL

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