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RCCJP – Volume 64.1 (2022)

La crise d’Octobre, le monde et nous

Par Anne Legaré. Préface de Catherine Fournier.
Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal. 2021. 224 p.

Les grandes causes mettent en exergue, la plupart du temps, quelques noms, qui pour une raison ou une autre, deviennent les portes flambeaux qui marquent l’imaginaire collectif. C’est ainsi que certains acteurs demeurent plus ou moins dans la pénombre. Si le nom d’Anne Legaré est connu de certains, c’est parce qu’elle se trouve à être partie prenante, à son corps défendant, à l’enquête sur la mort de Mario François Bachand, à Paris en mars 1971. Nous y reviendrons.

Sous sa lorgnette, son livre aborde avec une toute nouvelle perspective de la crise d’Octobre 1970. En effet, à partir des points de vue de deux philosophes incontournables du 20e siècle, Albert Camus (1913 – 1960) et Jean-Paul Sartre (1905 – 1980), elle examine le concept de violence sous deux formes : la violence imaginaire et la violence réelle. À cette prise en compte de la philosophie, se rajoute le contexte international qui prévalait dans les années 1960 et 1970.

À cette approche originale, se rajoute le fait qu’Anne Legaré soit une actrice de la mouvance « révolutionnaire », implication influencée par la lecture de Camus, qu’elle décrit dans le chapitre 1 de la première partie intitulée : La violence imaginaire. Implication anecdotique par rapport à la violence réelle, néanmoins qui illustre la sincérité et la naïveté avec laquelle une certaine jeunesse s’est investie pour conscientiser les plus mal pris par le biais de « l’animation sociale » au sein de la Compagnie des jeunes canadiens (1967 – 1970). Pendant ce temps, en parallèle, Anne Legaré complète une maîtrise à l’université de Montréal, ce qui l’oriente vers un retour en France pour entreprendre un doctorat, sans pour autant mettre un terme à son engagement militant.

Membre de l’Association générale des étudiants québécois en France (AGEQF), elle est amenée à répondre à la demande conjointe de la CSN et du Comité de défense des prisonniers politiques du Québec (CDPPQ), d’obtenir une entrevue de Jean-Paul Sartre pour commenter et dénoncer la Loi sur les mesures de guerre. Ce n’est que plus tard qu’elle a en « compris les liens avec sa pensée » (p. 100).

La deuxième partie du livre titrée La violence réelle, commence par le chapitre 5 nommé La violence d’État, au regard de la War Measures Act[1] (Loi des mesures de guerre). Ce chapitre est la clé de voute de l’analyse d’Anne Legaré. Elle détaille comment Ottawa est, qu’on le veuille ou non, le lieu où se situe l’État (la nation) et que « Trudeau e(s)t l’État », c’est-à-dire celui qui ultimement incarne le pouvoir et celui qui l’exerce. Ainsi, après avoir décortiqué les tactiques politiques pour en arriver à adopter la Loi sur les mesures de guerre, Legaré conclu que : « l’expression État québécois ne fait que donner aux Québécois l’illusion qu’ils ont déjà un État en occultant que leur consentement s’exerce en même temps à l’endroit de la domination fédérale qui institue l’État canadien » (p. 139).

Après cette mise au point, l’auteure aborde (ch. 6,) l’affaire « Bachand, victime d’une époque », en apportant quelques précisions sur des faits déjà connus, et en déclinant son analyse sur cet assassinat (ch. 7, « Le poids du monde »). Encore une fois, c’est cette analyse qui inscrit ce meurtre dans un contexte international, qui suscite un réel intérêt. Comme le mentionne Legaré : « Pour donner à Octobre sa juste dimension historique, il importe donc d’élever la compréhension au niveau du lien entre le local et l’international » (p. 169). Pour clore ce dernier chapitre, elle souligne que « Les meurtres extrajudiciaires doivent être avalisés par l’opinion publique, c’est-à-dire mis au compte de la responsabilité des assassinés, ce qui facilite l’occultation de la quête de leur véritable origine », et pose la question cruciale : « N’est-ce pas ce qui a été fait à propos du meurtre de Bachand? » (p. 198).

En conclusion, Legaré revient sur les influences qu’ont eu Camus et Sartre sur « la formation des forces de gauche au Québec » (p. 202), aspect que je n’ai pas suffisamment exposé dans cette recension, j’en conviens. Ensuite, elle souligne l’importance qu’a pris le droit « comme forme nécessaire de tout changement » (p. 206). Mais ce qui importe pour Legaré, c’est « l’objectif de souveraineté » comme « un moyen pour adhérer à une société de plus en plus autonome, c’est-à-dire en phase avec une conscience réflexive de sa propre complexité » (p. 210-211).

Pour conclure, je dois constater que son analyse s’inscrit également dans le prolongement de ses écrits antérieurs portant sur les relations de l’État du Québec avec ses alliés[2] dont le fil conducteur est manifeste dès l’introduction : « faire coïncider imaginaire et réalité » (p. 9). En d’autres mots, pour faire du Québec un État, il faut « partager une conscience lucide sur une vaste échelle, une conscience non seulement de gains à obtenir, mais aussi des obstacles à surmonter » (p. 10-11). Par conséquent, « compter seulement sur sa chance pour ne pas avoir à dire le vrai et croire qu’on va obtenir gain de cause à la faveur des circonstances est un choix de faible… Mais ce n’est pas dans nos habitudes qu’un dirigeant politique nous alerte sur les difficultés qui encombreront son objectif » (p. 11 et 12). Finalement, le clou est planté dès l’introduction.

JEAN-CLAUDE BERNHEIM
UNIVERSITÉ DE SAINT-BONIFACE (MANITOBA)


[1] Son application a été interrompue le 3 décembre 1970 par l’adoption du projet de loi Turner connu sous le nom de Public Order Temporary Measures Act!

[2] Par exemple, Le Québec otage de ses alliés, Montréal, VLB éditeur, 2003; Le Québec, une nation imaginaire, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 2017.

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