skip to Main Content

RCCJP – Volume 63.2 (2021)

Alternatives à la prison

Par Sylvain Lafleur
Paris : Editions Divergences. 2020. 112 p.

« Comment caractériser la logique pénale contemporaine eu égard aux mesures probatoires ? Qu’en est-il du traitement des illégalismes ? » 

Voici la question posée par Sylvain LAFLEUR en introduction de l’ouvrage (p.7). Cette question n’est nullement un hasard, puisqu’elle fait écho à la Conférence de Michel FOUCAULT à l’Université de Montréal le 15 mars 1976. Par-delà cette conférence déjà publiée pour la première fois en 1990 dans Actes. Les cahiers d’action juridique (n°73), l’ouvrage ci présent exige de nous en cent pages à penser après FOUCAULT, exigence déjà posée en 2009 dans Theory, Culture and Society (vol.26, 6). Dans les 32 pages de FOUCAULT issue de l’entrevue publiée par Jean-Paul BRODEUR, FOUCAULT ne creuse pas la généalogie, à l’image nietzschéenne. Dans un exercice moins habituel, il donne des exemples actuels et les analyse au regard des fonctionnements déjà observés dans de précédentes réflexions.

FOUCAULT entrevoit deux hypothèses de réponse à la question initiale. La première possibilité serait que « la prison apparemment disparaît », mais ses fonctions sont prises en charge « par de nouveaux mécanismes, au fond ça ne changerait rien. » (p.21) La deuxième possibilité est la disparition réelle de l’organe principal, la prison, et de ses fonctions petit à petit après une période de régression (p.22) De ces deux hypothèses, FOUCAULT retient essentiellement la première. Et « ce n’est pas pire sans doute, […] il n’y a rien qui soit véritablement alternatif par rapport à un système d’incarcération. […] Il s’agit toujours de variations sur le même thème. » (p.20-21). Cette idée était également présente dans le dossier thématique de Dany LACOMBE dans la revue Criminologie (vol.26, 1) : « toute tentative d’amélioration du système, en particulier du système pénal, ne sert qu’à la dispersion et à l’expansion de contrôle dans le corps social. » Dans l’ouvrage, à la suite du texte de FOUCAULT, nous pensons l’après FOUCAULT. Pour cela, deux navires s’élancent sur les flots de sa réflexion. Le premier navire de réflexion est Tony FERRI, Conseiller Pénitentiaire d’Insertion et de Probation, philosophe spécialiste de la question de l’(hyper)surveillance. Tony FERRI répond aux questionnements contemporains des fonctions de contrôle à travers la surveillance électronique (p.68), rappelant Surveiller et Punir (p.55 puis p.60). Le second navire de réflexion navigue sur la question du traitement des illégalismes, par Sylvain LAFLEUR (sous l’angle foucaldien dès la p.43 et relié au présent à partir de la p.48) et par Anthony AMICELLE sur les mécanismes de contrôles (p.87), spécialiste de la gestion des délits économiques.

L’alternative à la prison donne une seule certitude, il y a toujours punition.
Aucune alternative à celle-ci, seulement un choix proposé entre « le fouet ou la privation de dessert ? » Nous revenons ici à FOUCAULT et à ses mots, c’est le sens de l’ouvrage, et à sa réaction enfantine face à l’alternative à la prison. L’alternative n’a rien de nouveau ou de positif, « ce n’est donc pas sous les coups de boutoir d’une philanthropie nouvelle, ce n’est pas à la lumière d’une criminologie récente que l’on commence maintenant à accepter parfaitement de démolir les murs des prisons […], pour la première fois, ses avantages commencent à s’effacer. » (p.37) L’alternative à la prison est reçue comme une question fausse ou partielle, car peut-être nous voudrions nous pas être puni du tout ? Que cela signifie-t-il donc, finalement, être puni, et est-ce nécessaire ? Voici la vraie question de l’alternative. Sans cela, la question ne peut disparaitre. C’est le sens de la réponse de FOUCAULT : « Je n’ai pas du tout l’impression que la prison a fait faillite. J’ai l’impression qu’elle a parfaitement réussi. » (p.10) « Je ne crois pas à la faillite de la prison, je crois à sa réussite […] elle est simplement mise en liquidation normale puisqu’on n’a plus besoin de ses profits. » (p.38) Comment en venir à une telle conclusion ? L’ouvrage vous évoquera divers exemples, comme l’illustration suédoise de la fin des années 60 sur un projet d’établissement panoptique, la prison de Kemela et son évasion en 1971 signifiant que i) l’évasion est toujours possible et donc la sécurité demeure défaillante, et, ii) que les prisonniers libres ont poursuivi leur vie délinquante, donc que l’amendement n’a pas lieu. En 1973 les suédois avaient donc proposé un programme alternatif à la prison, à l’image des propositions très contemporaines, mais pour quelle réalité, ou plutôt quelles fonctions ? « Au fond, tout simplement des fonctions qui ont été jusque-là les fonctions de la prison elle-même. » (p.13)

Un vieux meuble que l’on rafraîchit.
A travers les illustrations d’alternatives, FOUCAULT décrit une modernisation d’une idée d’époque, en quelque sorte, sous trois angles, la rétribution, la prévention, l’amendement. Toujours la même trinité fonctionnelle. Premièrement, la rétribution sociale de l’infraction… c’est le travail, au moins depuis la fin du 18e siècle ; un travail qui se substitue au supplice et à l’exil. « C’est le travail qui a en lui-même une fonction essentielle dans la transformation du prisonnier et dans l’accomplissement de la paix. » (p.14) Deuxièmement, la prévention avec le principe de refamilialisation. « L’idée que la famille, c’est l’instrument essentiel de la prévention et de la correction de la criminalité. » (p.15), depuis le 19e siècle déjà, à travers des aumôniers ou encore des visiteurs de prisons. Enfin, troisièmement, le principe de l’amendement à travers l’acceptation de la culpabilité, depuis le 19e siècle, mais surtout la gestion de sa propre culpabilité, de sa punition, « de rechercher à faire participer l’individu puni aux mécanismes mêmes de sa punition. » (p.16)

L’alternative à la prison : que cela signifie-t-il pour FOUCAULT ?
En même temps que nous pensons libérer le délinquant de l’emprise de la prison ou de la délinquance même, nous libérons autre chose : les fonctions carcérales. Cela revient à « diffuser ces vieilles fonctions dans le corps social tout entier. » (p.17) « Cette dénonciation de la prison, […] ce n’est en soi ni révolutionnaire, ni contestataire ni même progressiste. » (p.38) Est-ce nouveau donc que proposer une alternative à la prison, et surtout une alternative aux fonctionnements d’une certaine rétribution est-elle nouvelle ? Non, il existe de nombreux exemples : suppression de droits comme le retrait du permis de conduire, de se déplacer, l’obligation du travail, le sursis, la détention partielle… Mais pour certains exemples, il ne s’agit pas d’alternatives à la prison, car point de prison en jeu, ou bien entendons-nous sur une dette qui fonctionnerait comme une alternative possible à la liberté si non-respect de la mesure, et pour d’autres il s’agit davantage de retarder la survenue de la prison. « Ce n’est pas réellement un autre système qui ne passerait pas par la détention. » (p.19) Ce qui était propre à la prison semble se « diffuser comme un tissu cancéreux, au-delà même des murs mêmes de la prison. » (p.20) Ce que nous nommons le « Sur-pouvoir carcéral » (p.20) est de faire assurer les fonctions de la prison par d’autres mécanismes que la prison ; des fonctions qui restent, de fait, présentes.

Le traitement des illégalismes.
Entreprendre l’analyse des dispositifs et des fonctions carcérales, c’est laisser FOUCAULT aiguiser notre esprit à la question de la tolérance ou de la répression des illégalismes. Voici un exemple de traitement des illégalismes. Le développement de la bourgeoisie capitaliste et la mise en disposition du capital d’une partie de la population à une autre conduit cette population au risque d’être volé, et ainsi à des dégâts économiques conséquents. L’évolution industrielle a ainsi mené la société révolutionnaire du 19e siècle à exercer un contrôle des illégalismes populaires. En même temps qu’un risque se présente, un instrument de contrôle se met en place et la prison devient une formation professionnelle. Pourquoi ? Il y eut ici en même temps le besoin d’un groupe de délinquant à constituer et contrôler, un professionnalisme à développer : les illégalismes de type trafics illégaux profitables à la classe au pouvoir (p.31). « La prison, ce n’est donc pas l’instrument que le droit pénal s’est donnée pour lutter contre les illégalismes ; la prison, elle a été un instrument pour réaménager le champ des illégalismes, pour redistribuer l’économie des illégalismes, pour produire une forme d’illégalisme professionnel… » (p.32). Une autre illustration ? Le profit prélevé par le plaisir sexuel des individus via le système prostitutionnel (p.33), soit le rôle de la délinquance dans les profits sur la sexualité à partir du 19e siècle. Au 21e siècle, ce plaisir est canalisé par d’autres mécanismes et la professionnalisation de ces illégalismes n’est plus rendue nécessaire, nous constatons dès lors un traitement différent de ces illégalismes. « Si la prison entre en régression et si les gouvernements acceptent que la prison entre en régression, c’est qu’au fond le besoin en délinquants a diminué au cours des années dernières. » (p.35). « Les petits illégalismes font partie maintenant des risques sociaux acceptables. » (p.36).

La criminologie aime-t-elle le crime ?
Je ne peux que conseiller ce magnifique ouvrage qui saisit profondément le lecteur, nous demandant finalement s’il est possible de concevoir une société, un pouvoir, sans un besoin d’illégalismes ? Ainsi ne pas « relayer ces contrôles par d’autres, qui sont des contrôles plus fins ; et c’est le contrôle par le savoir… » (p.37) FOUCAULT répond avec ironie mais synthétise ici le problème central : « peut-il y avoir un pouvoir qui n’aime pas l’illégalisme ? » (p.41) Et vous, qu’en pensez-vous ?

ERWAN DIEU
SERVICE DE CRIMINOLOGIE (ARCA), FRANCE

Back To Top
×Close search
Rechercher