RCCJP – Volume 66.1
L’homme et la machine : La criminologie face aux défis contemporains
Par Alfred Fouillée
Paris : Les Éditions du Cicérone. 2024. 272 p.
Cet ouvrage d’Alfred Fouillée (1838-1912), que les Éditions du Cicérone publient, se présente comme on ne peut plus utile, salutaire et indispensable. Ce n’est pas seulement une manière de réhabiliter un auteur injustement oublié ou par trop méconnu. A cet égard, il est en effet à remarquer que peu de philosophes ou de juristes le citent ou ont lu ses travaux ; qu’il n’est pas étudié ou même suffisamment mentionné à l’Université. Pourtant, ce philosophe du droit et de la morale est l’auteur d’une œuvre profonde, originale et puissante. A la fois ancien et moderne, Fouillée livre, à partir d’une analyse qui s’enracine dans le dix-neuvième siècle finissant, une pensée fort riche et très actuelle.
L’un des traits avantageux de ce livre est qu’il réunit, en un volume à la fois dense et limpide, quatre de ses textes clés qui ont paru, dans la Revue des deux mondes, entre 1880 et 1897, qui éclairent le statut de la criminologie contemporaine et qui interrogent les rapports entre la philosophie, le droit comme conception et application des peines, et l’éthique. Quatre articles étonnants et stimulants sont donnés à (re-)découvrir ici dans toute leur vigueur d’analyse et dans toute leur acuité de perception sociale. Il s’agit de : 1/ La fraternité et la justice réparative (1880) ; 2/ L’homme automate (1886) ; 3/ Les Jeunes criminels (1897) ; 4/ L’idée de justice sociale d’après les écoles contemporaines (1899). Il est à noter que l’éditeur a fait le choix audacieux d’articuler ici ces textes, non pas chronologiquement, mais logiquement, aux seules fins d’établir une cohérence entre eux et d’en faciliter une lecture à la fois pédagogique et dynamique. De sorte que, à la découverte de ce matériau dense, il est possible de dégager, dans une première approche, les grands axes de la réflexion de l’auteur, ainsi que ses différents niveaux d’argumentation, de la manière suivante :
A/ Avec « Les Jeunes criminels », l’ouvrage s’ouvre sur la présentation par Alfred Fouillée des statistiques criminelles alarmantes de l’époque, en France, notamment celles qui concernent les jeunes gens, et même les enfants. L’auteur observe que le nombre des jeunes criminels a augmenté tout particulièrement pendant la période où l’instruction obligatoire se répandait au sein de la société française. Fort de ce constat, il se demande si l’école, au sens large, est responsable de la « démoralisation », voire de la criminalisation des jeunes, ou si elle est tout bonnement, et à tout le moins, impuissante à les corriger. Il lui paraît important de considérer que la société ne peut être vue comme parfaitement juste et qu’elle porte une certaine responsabilité dans la montée des infractions.
Bien qu’il ne souscrive pas à l’idée que la société établit elle-même un « budget du crime », il reconnaît que la collectivité doit assumer sa part des obligations et des conséquences qui découlent des transgressions, en particulier lorsqu’il s’agit des enfants et des jeunes.
De fil en aiguille, il en vient à examiner les causes profondes de la criminalité juvénile. C’est alors qu’il distingue trois catégories de jeunes criminels, à savoir celles qui peuvent se résumer ainsi : les « dégénérés », les « pervers » et les « égarés ». Les dégénérés sont ceux qui ont hérité d’une constitution physique ou morale défavorable, souvent en raison d’une absence d’éducation, de l’alcoolisme ou d’une pathologie congénitale héritée de leurs parents, comme par exemple à la suite de la contraction de la syphilis, qui était une des maladies contagieuses de l’époque. Les pervers sont ceux qui ont une tendance relativement innée au mal, selon des degrés divers, qui est susceptible de se manifester dès l’enfance par des actes d’insensibilité ou de cruauté. Enfin, les égarés sont ceux qui ont été influencés par un milieu social corrompu, par un environnement immédiat délétère ou par des lectures malsaines, voire dangereuses. Les dégénérés apparaissent comme des criminels pathologiques (biologiquement ou psychologiquement), les pervers comme des délinquants immoraux, et les égarés comme des déviants sociaux.
Sur cette base, Alfred Fouillée analyse, en profondeur, le rôle de l’école dans la formation de la personnalité des jeunes et l’essor de la démoralisation. Sans être catégorique, il note que l’augmentation de la criminalité juvénile coïncide avec la généralisation de l’instruction obligatoire. S’il reconnaît que l’école a pour but, de jure, de développer l’intelligence, la culture et le savoir, il déplore qu’elle néglige, de facto, l’éducation morale et civique. Il critique, avec audace pour l’époque, le système scolaire français, dans l’exacte mesure où il repose, à ses yeux, seulement sur la compétition, la notation-évaluation, l’examen et le bachotage. De sorte qu’il relève comment ce système favorise, dans son principe même, le développement de l’individualisme, de l’ambition, de la vanité et même du mensonge chez les élèves maintenus en concurrence et dans des états d’hostilité. Il regrette également que l’école soit trop abstraite et viscéralement hors-sol, trop uniforme aussi, et qu’elle ne tienne pas compte des aptitudes réelles et des besoins particuliers de chaque enfant. Permettons-nous de poser cette question : que pourrions-nous dire de l’institution scolaire et universitaire d’aujourd’hui ? Les problèmes que soulève Alfred Fouillée ne sont-ils pas ceux d’aujourd’hui, à ceci près qu’ils se sont décuplés depuis, dans des proportions inquiétantes et incontrôlables ?
Par extension, et parallèlement au mode d’influence de « l’institution de transmission du savoir », Fouillée se demande si la presse de l’époque ne joue pas non plus un rôle négatif dans la diffusion des idées immorales et des sentiments hostiles chez les jeunes ; et par conséquent, si, avec la diffusion généralisée des journaux et des romans, elle ne joue pas un rôle prépondérant dans la montée de la délinquance juvénile. Il observe déjà que la presse tend à devenir un moyen d’instruction substitutif à l’école dont le développement s’accomplit, ainsi que nous l’avons vu, selon une fonctionnalité ou une tonalité asymptotiquement dégradée, et que le peuple est plus à même de s’en emparer promptement plutôt que de se consacrer à l’étude, étant donné son faible coût, sa facilité d’accès, le jeu et le plaisir de débauche qu’elle offre, et sa puissance d’homogénéisation et de dressage au conformisme ambiant. S’il convient que la presse a des effets positifs, puisqu’elle permet, dans une certaine proportion, la propagation de la culture, de la science et du progrès, il dénonce aussi et surtout ses implications négatives, comme la vulgarisation, la banalisation, la falsification et l’exagération des faits. Il accuse la presse de stimuler les passions et les instincts bas des gens, notamment par la description détaillée des crimes et l’étalage incessant des scandales. Il reproche donc à la presse de ruiner toute autorité morale et sociale, ainsi que de déconsidérer les institutions, les traditions, les croyances. A nouveau, interrogeons-nous : que pourrions-nous en effet observer de nos médias actuels (TV, radio, Internet, réseaux sociaux) ?
Alfred Fouillée ne manque pas d’achever son analyse en faisant des propositions de réforme aux fins d’améliorer l’état moral des jeunes, de prévenir le crime, d’assurer une assistance éducative aux enfants et de garantir l’autonomie progressive des gens. Ainsi suggère-t-il en particulier de modifier profondément le système scolaire, en y introduisant plus de variété, plus de liberté, plus d’activité pratique, plus d’éducation civique. Il recommande au public de recourir à l’exercice citoyen d’un contrôle de la presse, visant à veiller à ce qu’elle respecte des règles déontologiques et à lui interdire qu’elle publie incessamment, dans une perspective lucrative, des détails inutiles ou choquants sur les affaires criminelles qui sont impropres à la cohésion sociale. Il insiste évidemment sur le rôle essentiel de la famille dans l’éducation des enfants, et rappelle les parents à leur obligation de remplir leurs devoirs et leurs responsabilités en cette matière. Il forme enfin le vœu de mettre en œuvre une réforme sociale plus large, qui cherche à réduire les inégalités sociales, à combattre l’alcoolisme perçu comme l’un des fléaux de la criminalité extensive (avec ce qu’il nomme l’essor de la « débauche ») et à promouvoir la solidarité. Ainsi que l’écrit Fouillée : « Ajoutez donc à l’alcoolisme la débauche, et vous aurez les deux grandes sources de la criminalité croissante » (p. 55). Et d’ajouter : « Il naît des »monstres » au moral, comme il en naît au physique, mais les fous criminels et les criminels-nés ne représentent, à vrai dire, que le quart tout au plus du total. En ce qui les concerne, ce qu’il importe de combattre, ce sont les causes de dégénérescence. Les principales sont, d’abord l’insuffisance de sélection, résultat d’un ralentissement exagéré et volontaire de la population, puis la débauche, l’alcoolisme et enfin l’extrême misère. C’est de ce côté que devrait se porter l’effort d’un parlement plus soucieux des destinées de la race » (p. 89).
B/ Dans le texte intitulé « La Fraternité et la Justice réparative selon la science sociale contemporaine », Alfred Fouillée se propose d’interroger, pour les exposer à une critique documentée et sérieuse, les théories socialistes qui font de la fraternité le principe fondateur de la société idéale. Selon lui, ces théories sont utopiques et irréalistes, car elles négligent la notion d’une justice effective et concrète, qui est essentielle pour régler les conflits sociaux, réparer les dommages causés par les inégalités et combattre le crime. Il propose donc de distinguer deux formes de justice : d’une part, la justice distributive, qui concerne la répartition des biens et des charges entre les membres de la société, et, d’autre part, la justice réparative, qui vise à compenser les victimes des injustices subies, passées ou présentes. Il défend l’idée que la fraternité est moins un dogme religieux ou un principe politique qu’un idéal moral, qui ne peut s’exercer qu’après avoir satisfait aux exigences de la justice, telle qu’il la définit.
D’emblée, Alfred Fouillée amorce son analyse par des rappels utiles sur l’histoire du concept de fraternité, depuis son origine religieuse jusqu’à son apparition dans le champ politique à la fin du XVIIIe siècle. Il souligne comment les révolutionnaires français de 1789 et de 1848 ont invoqué la fraternité pour fonder et légitimer la reconnaissance d’un minimum de droits sociaux, tels que le droit au travail, le droit à l’instruction ou le droit à l’assistance. Il admet toutefois que ces droits n’ont pas été effectivement réalisés, faute de moyens financiers et de volonté politique. Le récit de ces rappels historiques lui permet ensuite d’examiner les systèmes socialistes qui ont fait de la fraternité le principe organisateur de la société en devenir. Ce faisant, il est intéressant de noter qu’il distingue trois courants principaux qui enveloppent ces systèmes : premièrement, le socialisme humanitaire, qui est emblématiquement représenté par Louis de Rouvroy de Saint-Simon et Charles Fourier, et qui se caractérise par le fait de prôner l’harmonie entre les catégories sociales et les intérêts de classes ; deuxièmement, le socialisme autoritaire, dont les parangons lui paraissent être Gracchus Babeuf et Louis Auguste Blanqui, et qui se laisse appréhender par le fait de préconiser l’égalité absolue ; et le socialisme scientifique, qui émane de Karl Marx et Friedrich Engels, et qui est connu pour annoncer, à l’intérieur du mouvement du matérialisme historique, la fin de l’exploitation capitaliste et l’avènement d’une société sans classes. Fouillée répudie l’ensemble de ces systèmes, au motif de leur caractère utopique, dogmatique ou simpliste, et parce qu’ils lui semblent faire fi des complexités et de la diversité de la réalité sociale. Il incline à penser que le point commun à l’ensemble de ces systèmes dits égalitaires réside dans le fait qu’ils sacrifient la liberté individuelle au nom de l’intérêt collectif, et qu’ils méconnaissent le rôle essentiel de la justice dans la résolution des conflits sociaux et la lutte contre la criminalité.
Mais alors, précisément, qu’entend-il par « justice » ? Alfred Fouillée en vient à exposer, à l’occasion d’une argumentation serrée et dynamique, sa propre conception de la justice sociale, qu’il fonde, non pas sur l’idée de distribution ou d’égalité, mais sur celle de réparation. Il commence par distinguer deux formes de réparation : la réparation individuelle, qui consiste à indemniser les victimes des dommages causés par autrui ; et la réparation collective, qui vise à corriger les inégalités sociales résultant de l’histoire, de la naissance ou du hasard. Il montre comment la justice réparative est une forme supérieure de justice, non seulement parce qu’elle dépasse la simple égalité formelle pour se rapprocher des réalités individuelles, mais aussi parce qu’elle sert à restaurer l’équilibre moral entre les hommes par une prise en charge collective compensatrice : « On voit par ce qui précède que la fonction réparative, dans l’ordre social, ne saurait incomber à un homme seul ni à quelques-uns ; elle incombe à tous les membres de la société : elle est du ressort de l’action collective et doit être exercée par l’État » (p. 154). Fouillée soutient fondamentalement la thèse que la justice réparative est compatible avec la fraternité, à la condition expresse que celle-ci soit comprise comme une vertu morale. En concevant et en présentant la fraternité, non pas comme un moyen, mais comme une fin, il affirme qu’elle ne saurait être atteinte, du moins recherchée, qu’après que la justice réparative a été réalisée. D’où l’utilité pour Fouillée de fonder la justice sur l’idée de fraternité, tout en la distinguant de celle de charité. Si, en effet, la charité est une notion qui trouve ses racines dans les traditions chrétiennes et bouddhistes, si elle repose sur la recherche du soulagement des souffrances immédiates, la fraternité est moins un sentiment qu’une idée, moins une compassion ou une générosité envers les autres qu’un principe d’égalité et de solidarité ancré dans la devise de la République française : « Liberté, Égalité, Fraternité ». La raison lui paraît venir de là : « Il est dangereux, écrit-il, de chercher en dehors de l’humanité le lien de l’homme avec l’homme ; on réduit alors la charité, comme le droit même, à une grâce, la grâce à une élection, et si tous sont appelés originairement à faire partie de la grande famille, il ne reste pourtant à la fin que peu d’élus : la charité humaine, comme la charité divine, finit par laisser en dehors de soi les réprouvés » (p. 110).
C/ Dans le chapitre suivant, consacré à la question de la justice sociale (et non plus réparative), l’auteur se demande dans quelle mesure et sous quelles conditions la répartition équitable des richesses et des droits entre les membres d’une même société peut se matérialiser et contribuer à prévenir le crime. Selon sa méthode, il commence par recourir à l’histoire des écoles contemporaines qui se sont intéressées à ce sujet, et par classer leurs conceptions en trois catégories principales : d’abord, il présente les fondamentaux des « écoles individualistes », dont le caractère propre consiste, selon lui, dans la défense de la liberté individuelle, le respect des droits naturels, et l’opposition à toute forme d’intervention de l’État dans l’économie politique. Ces écoles se distinguent par la conception selon laquelle la justice sociale se réalise automatiquement, par le libre jeu du marché et par l’ouverture à la concurrence. Sous ces écoles, se subsument les « libéraux », les « utilitaristes », les « anarchistes individualistes ». Ensuite, il dévoile les tenants et les aboutissants des « écoles socialistes », qui se signalent par une critique politique et sociale du système capitaliste ainsi que de ses inégalités intrinsèques, et par la volonté de remplacer, in fine, la propriété privée des moyens de production par une forme de propriété collective. Ces écoles se démarquent, selon lui, par leurs considérations d’une justice sociale adossée à la condition d’une transformation radicale des institutions et de la société tout entière. Parmi ces écoles, on peut compter les « communistes », les « collectivistes » et les « socialistes d’État ». Enfin, il expose les particularités des « écoles dites intermédiaires », qui cherchent, à ses yeux, à concilier les principes de liberté et d’égalité, et qui acceptent une certaine régulation de l’économie par l’État. Il les perçoit sous le prisme d’une justice sociale qui est susceptible d’être atteinte par des réformes progressives et des mesures correctives. Parmi ces écoles, se rassemblent les « solidaristes », les « historiques » et les « catholiques sociaux ». Dans un second mouvement important, Fouillée s’attache à fixer les critères qui peuvent servir à définir la justice sociale. Il les regroupe en deux catégories majeures :
– D’une part, il relève les « critères objectifs », dont la caractéristique fondamentale est qu’ils se fondent sur des normes qui sont tout à la fois universelles et rationnelles, et indépendantes des circonstances ainsi que des préférences individuelles. Parmi ces critères, peuvent se rapporter le « droit naturel », le « mérite », le « travail », les « besoins réels » et l’ « utilité sociale ».
– D’autre part, il mentionne les « critères subjectifs », qui reposent, quant à eux, sur des conventions sociales et historiques, qui sont variables selon les époques, les lieux et les cultures, et qui tiennent compte des intérêts, des convictions et des aspirations des individus. Parmi ces critères, on peut trouver le « consentement », le « contrat social », la « coutume » ou la « légalité ».
Au terme de son analyse, si Fouillée admet qu’il n’existe pas de critère absolu et incontestable de la justice sociale, il souligne, au demeurant, l’importance que chaque école ou système puisse choisir celui qui lui semble le plus conforme à sa conception du bien commun. Car il en va de la coexistence durable et pacifique, de la sécurité et du bien-être des citoyens. En même temps qu’il reconnaît que cette diversité peut être source de conflits, il estime qu’elle peut aussi être facteur de progrès, dès l’instant où elle est force de stimulation à la réflexion et au dialogue constructif entre les différentes parties, où elle sert les vertus démocratiques et où elle permet de faire reculer la délinquance.
D/ L’ouvrage se conclut par un texte saisissant, qui a pour titre « L’homme automate », et qui traite de la question du libre arbitre et du déterminisme dans la conduite humaine. Tout l’effort de l’auteur va consister à montrer l’absurdité de la thèse, qui est héritée de René Descartes et qui trouve bien des échos aujourd’hui dans les neurosciences, selon laquelle l’homme serait une espèce d’automate, c’est-à-dire un être dont les représentations et les actions seraient entièrement déterminées par des causes extérieures ou mécaniques, sans que le jugement, la volonté ou la conscience n’interviennent ou ne jouent quelque rôle efficient. Fouillée s’emploie, au contraire, à souligner ici combien l’homme est capable de se déterminer lui-même, en fonction de ses idées, de ses sentiments et de ses fins ; combien il est au fondement de ses pensées et de ses actes, combien donc il est doué d’auto-position. L’enjeu concerne l’imputation des responsabilités dans l’action criminelle et les perspectives de la réhabilitation.
Dans le cadre de sa démonstration, Fouillée commence par examiner les arguments des partisans de l’automatisme, qui se fondent sur les progrès des sciences naturelles et physiologiques. S’il reconnaît que ces sciences ont permis de découvrir les lois qui régissent les phénomènes naturels et les fonctions organiques, il conteste cependant qu’elles puissent rendre compte de la réalité psychique et morale de l’homme. Il lui apparaît nettement que la conscience, la pensée et le sentiment ne sont pas des effets passifs des causes matérielles, mais des forces actives qui agissent sur le corps et sur le monde. Il en vient à critiquer la théorie du cerveau comme organe producteur de la pensée, qu’il compare à une absurdité logique.
L’auteur expose ensuite sa propre conception de l’homme comme être libre et responsable. A cet égard, il distingue entre les actes involontaires, qui sont le résultat de l’instinct ou de l’habitude, et les actes volontaires, qui sont le fruit d’une délibération rationnelle et d’un choix moral. Il cherche à mettre en exergue à quel point la volonté n’est pas une simple impulsion aveugle, mais une faculté qui se dirige vers un but conscient et qui se règle sur des principes universels. Il veut ainsi montrer que la liberté n’est pas incompatible avec un certain déterminisme, et que, si elle implique une forme de nécessité, c’est toutefois celle de la raison et du devoir. Il soutient alors que la liberté est la condition de la dignité humaine et de la justice sociale. Fouillée poursuit son analyse en s’attachant à réfuter les objections que l’on pourrait faire à sa thèse. Il répond aux arguments tirés des théories du hasard, du fatalisme, du pessimisme ou du scepticisme, qui nient ou relativisent la valeur de la liberté humaine. En excellent dialecticien, il montre dans quelle mesure ces arguments sont fondés sur des confusions ou des paradoxes, et comment ils conduisent à des conséquences absurdes ou immorales. De ce point de vue, il se réfère à une « loi psychologique » selon laquelle l’homme ne peut concevoir un idéal sans le vouloir, car toute pensée contient implicitement, selon lui, une tendance à l’action et cherche naturellement à se réaliser. En d’autres termes, lorsqu’un individu imagine quelque chose ou se figure une grande idée, cette pensée est liée à une volonté directrice sous-jacente, elle s’accompagne d’une impulsion à agir en accord avec cette représentation. Ainsi Fouillée veut-il défendre l’idée que la liberté est une réalité positive et féconde, en ce sens qu’elle permet à l’homme de se perfectionner lui-même et de contribuer au progrès de l’humanité.
TONY FERRI
UNIVERSITÉ CATHOLIQUE DE LILLE (UCL)
