RCCJP – Volume 64.4 (2022)
Chronique de la violence. Une généalogie de l’intimidation scolaire
Par David Gaudreault
Québec : Les Presses de l’Université Laval. 2022. 240 p.
David Gaudreault est doctorant au Département de sociologie de l’Université Laval. Son livre, Chronique de la violence. Une généalogie de l’intimidation scolaire, est issue de son mémoire de maîtrise qui lui a valu d’être le récipiendaire du prix Georges-Henri-Lévesque 2018 décerné par l’Association canadienne des sociologues et anthropologues de langue française (ACSALF).
Essentiellement, ce livre s’intéresse à la médiatisation de l’intimidation comme forme de violence scolaire. Dès le départ, l’auteur essaye de se distancier du corpus de recherches dominant en signalant que sa démarche ne s’inscrit pas dans une énième tentative explicative de l’intimidation par ses causes, ses acteurs et ses conséquences. Il s’intéresse plutôt à décortiquer la généalogie de la violence scolaire, les luttes de pouvoir, les mécanismes de contrôle de la délinquance juvénile et la réaction sociale. Autrement dit, il porte son analyse sur ceux qu’il nomme les entrepreneurs de morale et à leur croisade visant l’élimination de la violence scolaire.
À partir de l’analyse des discours, pour une grande partie journalistes et dans une moindre mesure politique et scientifique, l’auteur cherche à « comprendre la reconnaissance et l’institutionnalisation de la violence scolaire par la reconstruction sociologique de la mise en récit collective »[1], mais également les raisons entourant le succès de certaines co-constructions discursives et leurs évolutions dans le temps.
Bien que l’auteur tente de tirer son épingle du jeu en se distançant des tenants plus radicaux du constructivisme par une posture dite du pragmatisme philosophique, à savoir d’aller au-delà de l’observation de la construction des phénomènes sociaux et de leur arbitraire en tentant d’en comprendre également leur utilité, sa démarche, sa méthode et ses conclusions s’inscrivent dans la tradition constructiviste. En ce sens, ce livre porte bien son nom. Il est une chronique, certes une généalogie sociologique, qui rend compte d’une énième opinion constructiviste sur la violence juvénile et qui, dans certains chapitres, aborde des phénomènes dits connexes à l’objet étudié, par exemple celui des gangs de rue, en les expurgeant de leur complexité.
Dans le premier chapitre, Histoires d’enfants, histoires sans paroles, l’auteur s’étend sur la thématique de la discipline corporelle dans le milieu scolaire et familial. Il constate qu’un changement de perspective sociale et légale contribue, au 19e siècle, à une reconnaissance de l’intégrité physique de l’enfant et au début du 21e siècle, à la prise en compte de sa santé psychologique. L’intimidation scolaire devient alors un sujet d’intérêt.
Dans le second chapitre, De la violence de l’école à la violence dans l’école, l’auteur commence par situer l’intimidation dans l’éventail des violences scolaires après en avoir discuté de son émergence en tant que champ. Il soutient alors que « la problématisation contemporaine des violences participe d’une dépolitisation des conflits, sociaux comme interpersonnels[2]. »
Dans le troisième chapitre, Une adolescence dangereuse : violence physique et criminelle, Gaudreault s’intéresse plus particulièrement à l’intimidation au Québec. Il constate qu’avant 1990, l’intimidation n’est nullement au centre des préoccupations des adultes et fait davantage référence à un rapport de force. Ce n’est qu’à partir de 1992 qu’elle devient d’intérêt médiatique par une panique, dite morale, suscitée par les gangs de rue. Elle « entre [alors] dans la grammaire des problèmes sociaux jeunesse[3] ». Toutefois, dès les années 2000, cette violence scolaire se dissocie du phénomène des gangs de rue pour devenir une « réalité autonome de violence interpersonnelle[4] ». Elle prend alors le visage de la vulnérabilité, voire celui du « facteur de risque[5] » délinquant. Bien que ce chapitre contribue à une meilleure compréhension de la couverture médiatique québécoise sur l’intimidation et ses ramifications à celui des gangs de rue ainsi que des dynamiques relationnelles entre le politique et les médias, plusieurs des conclusions de Gaudreault entrent en résonance avec ce constructivisme radical, dont il dit vouloir se distancier dès le début de son livre. Ce constat est encore plus frappant lorsqu’il traite des gangs de rue, un phénomène qui se résume alors à une panique morale et à la construction d’une altérité dangereuse, principalement jeune et racisée.
Dans le quatrième chapitre, La découverte d’une « violence propre », l’auteur se penche sur le changement de perspective dans le traitement de l’intimidation : d’une jeunesse dangereuse, le discours public prend le visage de la vulnérabilité et de la victimisation. Les violences scolaires deviennent donc une préoccupation des intervenants sociaux, des psychologues, des enseignants, des parents et de ceux que Gaudreault nomme les entrepreneurs de moral. La prévention trouve aussi une place de choix dans cette lutte à l’intimidation.
Dans le cinquième et le sixième chapitre, respectivement Consécration de l’intimidation et Les quatre figures discursives de l’intimidation, l’auteur élabore sur la reconnaissance de l’intimidation et sa légitimation. Elle n’est plus seulement une affaire juridique et déborde dans le champ de plusieurs disciplines. Les médias s’abreuvent de récits de souffrance et les experts créent des catégories. Il s’en suit une construction manichéenne des discours, dont Gaudreault dégage, à partir de ceux d’experts, des figures discursives de l’intimidation.
En conclusion, ce livre apporte un éclairage sur le traitement médiatique des violences scolaires, principalement l’intimidation, et son imbrication dans le politique et l’intervention. Une des limites de ce genre de recherches est la difficulté à sortir de « la pensée dichotomique qui oppose la « réalité » des faits à leur « construction sociale[6] » », et ce, même si l’auteur dit vouloir « dépasser les apories[7] » du constructivisme.
MARIA MOURANI
PRÉSIDENTE, MOURANI-CRIMINOLOGIE
