RCCJP – Volume 64.4 (2022)
La criminologie appliquée et la sécurité intérieure
Par Maurice Cusson
Québec : Editions Septentrion. 2022. 130 p.
Comme l’indique son titre, ce nouvel ouvrage de Maurice Cusson s’attache à confronter les enseignements de la criminologie appliquée avec les questions que pose l’organisation de la sécurité intérieure des sociétés, en entendant par là le choix des mesures qui ont pour finalité d’assurer la tranquillité de chacun, pour que « les individus, les groupes, les entreprises et les institutions soient protégés contre les agressions, les vols, les fraudes , les destructions et toute autre forme de malveillance ».
L’originalité du travail de Maurice Cusson réside d’abord dans une réflexion méthodologique sur ce qu’il appelle, avec l’Ecole de criminologie de Montréal dont il est un des plus éminents représentants, la criminologie appliquée. En entendant par là une utilisation des connaissances acquises sur les délinquants et la criminalité pour déterminer quelles sont les pratiques qui présentent les meilleures chances de faire reculer la criminalité et doivent donc inspirer les politiques de sécurité intérieure. Ici, on a donc affaire à une criminologie qui ne se contente pas d’accumuler des connaissances plus ou moins explicatives sur les phénomènes de déviance et de criminalité, mais qui cherche aussi à en tirer des enseignements pour les prévenir et éventuellement les réprimer.
Une autre spécificité – importante – de cette réflexion souligne l’importance pour la recherche criminologique d’une observation de la réalité fondée sur une démarche inductive, expérimentale ou quasi-expérimentale. Ceci, en faisant l’inventaire des cas concrets où il est possible d’observer une situation avant et après la modification d’une variable, en tentant de reconstituer ainsi l’enchainement des faits, afin d’aboutir à une évaluation des résultats obtenus pour assurer la sécurité des personnes et des biens. Dans cette perspective, l’auteur s’est livré à une étude encyclopédique des travaux concernant la criminalité et, particulièrement, à un inventaire de la littérature criminologique nord-américaine des soixante dernières années, qui a vu se multiplier les analyses de terrain.
Méfiant à l’égard des hypothèses à caractère idéologique, de type philosophique, juridique ou sociologique, ce livre offre un panorama descriptif des solutions concrètes diverses qui ont pu être mises en œuvre en matière de prévention ou de répression de la délinquance, en les accompagnant de références aux travaux qui permettent d’en évaluer l’efficacité, et en les complétant par des remarques toujours pertinentes. Sont ainsi passés en revue le rôle des politiques de prévention situationnelle, celui du policing et de la « pacification policière » quotidienne, celui de l’usage éventuel de la force et de ses limites, celui des « opérations coup de poing », celui de la dissuasion judiciaire, celui de la rééducation et de la resocialisation dans la prévention de la récidive. Pour chaque éventualité, un premier développement décrit le type de mesures mises en œuvre ; un second évoque ensuite la façon dont celles-ci ont été appliquées et selon quelles modalités concrètes ; enfin intervient in fine une évaluation de l’efficacité de ces mesures, en exploitant les travaux de criminologie expérimentale qui en font le bilan.
Ce livre se veut surtout descriptif et écarte délibérément la tentation de conclusions générales. En laissant éventuellement au lecteur le soin de les tirer. Pourtant, un lecteur attentif peut déceler des inflexions qui attirent plus particulièrement l’attention sur certains points. Comme, par exemple, l’accent qui est mis sur l’importance des politiques de prévention situationnelle et sur leur diversité, dont l’efficacité préventive et dissuasive est destinée à décourager le passage de l’intention à l’acte délictueux, en limitant ainsi les interventions répressives. Cette référence, accompagnée de précisions sur ses modalités, évoque aussi l’objection d’un risque de déplacement de la délinquance vers des objectifs moins bien défendus, un phénomène que ne vérifient pas les études ici rappelées qui ont été consacrées à ce sujet.
Un autre point évoqué avec une certaine insistance est relatif à la répression des actes délictueux et à son efficacité. Reprenant un point de vue exposé par Beccaria dès le XVIIIe siècle, lorsque celui-ci écrivait que « la certitude d’une punition même modérée, fera toujours plus d’impressions que la crainte d’une peine terrible », Maurice Cusson insiste sur l’idée que ce n’est pas la rigueur ou la sévérité des châtiments qui font reculer la criminalité, mais la forte probabilité que ceux-ci frappent réellement les coupables. Aussi, tirant les conséquences de cette remarque, et évoquant la situation contemporaine constatée dans un certain nombre de sociétés, le livre se termine sur cette remarque : « A l’évidence, l’inexécution des peines mine le pouvoir dissuasif de la menace pénale par l’impunité qu’elle assure aux criminels. Une impunité qui ne peut ne pas être criminogène».
En résumé, le principal intérêt du livre de Maurice Cusson réside, comme l’a voulu son auteur, dans son orientation délibérément descriptive, par l’évocation documentée des travaux qui recensent et évaluent la diversité des mesures destinées à limiter la délinquance et la criminalité. Par là il présente l’utilité d’offrir aux professionnels de la sécurité une vision d’ensemble, particulièrement riche en informations et en commentaires avisés, des solutions dissuasives ou répressives susceptibles d’être mises en œuvre pour assurer la sécurité des personnes et des biens.
JEAN-LOUIS LOUBET DEL BAYLE
UNIVERSITE DE TOULOUSE-CAPITOLE (FRANCE)
