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RCCJP – Volume 64.2 (2022)

L’Affaire Camara : Le troisième acteur

Par Jean Claude Bernheim
Montréal : Presses du Méridien. (2021). 120 p.

Ce livre de Jean-Claude Bernheim traite d’une erreur judiciaire parmi les plus importantes et les plus récentes au Québec et au Canada. Ce « petit » livre est un « grand » livre pour les juristes et les criminologues qui s’interrogent sur les « erreurs judiciaires » qui sont souvent en fait des « erreurs de policiers, par des policiers ». À Montréal, le 28 janvier 2021, suite à l’intervention d’un automobiliste, un patrouilleur, le policier Sanjay Vig, est violemment agressé et désarmé. Dans les minutes qui ont suivi, les renforts policiers sont arrivés sur les lieux. Des enquêteurs ont rencontré les témoins ainsi que l’agent Vig qui leur a relaté sa dernière intervention en désignant son agresseur présumé, celui dont le nom apparaît sur l’ordinateur de son autopatrouille: Mamadi Camara. Les policiers sont convaincus de tenir leur coupable. Camara est arrêté et accusé de tentative de meurtre. Il est maintenu en détention dans l’attente de son enquête pour remise en liberté, une détention pendant laquelle il n’a pu communiquer avec sa famille. Cinq jours plus tard, coup de théâtre: Mamadi Camara est innocenté et libéré sur le champ. En effet, un suspect, que l’auteur nomme « le troisième acteur », est identifié et est localisé à Toronto où il s’était enfui. Arrêté, il est ramené à Montréal. Voilà pour les faits de base.

L’auteur, Jean-Claude Bernheim, est criminologue. Il est professeur de criminologie. Par le passé, il a été un vigoureux analyste de d’autres affaires policières, judiciaires et carcérales. Il a publié une quinzaine de livres, dont précisément celui sur « Les erreurs judiciaires: une réalité contemporaine incontournable » (2010). Cette fois-ci, il traite de l’Affaire Camara et il met en lumière un « dérapage » du système de justice pénale et criminelle qui a mené directement à une erreur judiciaire importante. L’auteur présente et analyse les différents aspects de ce dérapage: la précipitation avec laquelle l’enquête policière a initialement été menée, le peu de crédit accordé aux propos du suspect Camara qui n’ont pas été vérifiés correctement, la négligence dans l’analyse de la preuve, particulièrement celle de la vidéo ayant capté la scène de crime, voire des préjugés qui ont pu animer des intervenants, car le suspect Camara était un Guinéen africain de 31 ans avec un statut d’étudiant étranger. Cet événement a été médiatisé sur une grande échelle au Québec et au Canada pendant plusieurs jours.

Le premier paragraphe du livre est un peu amusant tout en étant sérieux. L’auteur y dit que: « Le titre de cet ouvrage aurait pu être: « L’Affaire Camara: la pointe de l’iceberg » ou encore cet autre titre: « L’Affaire Camara: illustration du dysfonctionnement du système de la justice criminelle ». Dans un premier temps, j’ai plutôt choisi: « L’Affaire Camara: le bon, la brute et le truand », puisque, dès le départ, ce sont trois personnes qui ont été impliquées dans ce déraillement judiciaire: Mamadi Camara, le policier Sanjay Vig et un troisième homme, le truand, qui sera plus tard (trop tard) identifié et accusé » (p. 7). C’est donc Ali Ngarukiye, le truand, qui a finalement inspiré le sous-titre: « le troisième acteur », puisque dans la plupart des cas d’erreur judiciaire, il se trouve une troisième personne impliquée, un troisième acteur, qui est le véritable auteur du crime, mais qui n’est souvent jamais inquiété par la justice.

En quelques brefs mais percutants chapitres, l’auteur fait la démonstration, sans fioritures et droit au but, des aléas de cette erreur judiciaire récente de Montréal.  Il décrit tout d’abord, de façon fort vivante, le déraillement, puis, successivement: Comment se construit une erreur judiciaire; le jeu de ce qu’il appelle les 7 erreurs; la porte grande ouverte aux erreurs judiciaires; les tribulations du policier Vig; le travail des enquêteurs … Il termine avec une demande claire et nette: « Pour une enquête publique et indépendante sur les erreurs judicaires ». On remarquera ici l’utilisation du terme: « sur les erreurs » et non seulement « sur l’erreur » de l’Affaire Camara.

Tout compte fait, l’auteur, Jean-Claude Bernheim, réussit de nouveau à provoquer de la belle façon les juristes et les criminologues, sans compter les autres acteurs de la justice pénale, dont les ministres de la Justice et de la Sécurité publique au Québec et au Canada. Il rejoint également à notre avis un certain « grand public ». L’auteur est renommé pour ses critiques souvent féroces, mais la plupart du temps « justifiées », de certaines pratiques de la justice, que ce soit au niveau de la police, des tribunaux et des prisons. L’auteur a le très grand mérite de « brasser la cage » comme on dit et de favoriser ainsi des « changements substantiels ». En sera-t-il ainsi pour le dossier des erreurs policières et judiciaires au pays ? L’avenir nous le dira…

Note / L’un des auteurs de cette recension est Mamadouba Camara, un Québécois et un Canadien d’origine guinéenne qui est au pays depuis quelques années seulement. Aucun lien de famille, même éloigné, n’existe entre lui et le Mamadi Camara de l’Affaire Camara qui, comme lui, simple hasard, est aussi originaire de la Guinée. En Guinée, ce nom de famille Camara est fort courant, un peu comme les Tremblay au Québec, les Robert en France, les Lemaître en Belgique ou les Jeanneret en Suisse…

MAMADOUBA CAMARA et ANDRÉ NORMANDEAU
UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL

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