Nouveau Traité de sécurité intérieure. Sécurité intérieure et sécurité urbaine
Sous la direction de Maurice Cusson, Olivier Ribaux, Etienne Blais et Michel Max Raynaud.
Montréal : Éditions Hurtubise. 2019. 576 p.
Il y a treize ans, paraissait la première mouture de ce Traité qui allait faire date dans un champ alors perçu comme prometteur, celui de la sécurité intérieure. Les trois principaux artisans scientifiques à l’origine de cet ouvrage – Maurice Cusson, Benoît Dupont et Frédéric Lemieux – avaient visé juste. La réception enthousiaste, tant par la communauté scientifique, que par les acteurs de terrain, de ce Traité, version 2007, est de nature à en témoigner.
Depuis cette première édition, le territoire de la sécurité intérieure – ici circonscrite comme « les activités déployées par des spécialistes pour protéger leurs concitoyens contre les dangers associés à la vie en société et lutter contre la criminalité » (p. 11) – a été ou fait l’objet de nombreuses extensions, modifications et innovations. Il était par conséquent opportun de remettre l’ouvrage sur le métier. Un exercice que l’on peut qualifier de taille.
Nouvelle édition n’est pas pour autant synonyme de simple compilation. On peut en effet saluer le fait que les principaux protagonistes ne soient pas tombés dans le travers d’une extension démesurée pour la seconde édition de ce Traité, d’autant plus à une époque où abondance et ivresse du choix infini sont devenus les maîtres-mots de moult consommateurs. Bien au contraire, passant de 712 à 576 pages, cette nouvelle version s’offre même le luxe d’une diète, sans pour autant entamer la qualité du contenu qui fit le succès du premier opus.
Si Maurice Cusson demeure le capitaine de ce vaisseau voguant sur les océans de la sécurité intérieure, le duo des officiers supérieurs constitué par Benoît Dupont et Frédéric Lemieux a, sans pour autant quitter le navire, cédé la place à un trio composé d’Olivier Ribaux (Professeur et directeur de l’École des sciences criminelles de l’Université de Lausanne), Etienne Blais (Professeur à l’École de criminologie de l’Université de Montréal et chercheur régulier au CICC) et Michel Max Raynaud (Professeur agrégé à l’Institut d’urbanisme de l’Université de Montréal). L’équipage initial a également été remodelé, certains rédacteurs rempilant pour une seconde odyssée, d’autres (pas moins d’une vingtaine) rejoignant les premiers.
Si l’équipe a été remaniée, l’architecture de l’ouvrage – entendez par là ses principales divisions – est cependant restée quasi identique, hormis quelques réagencements judicieux. Les solides balises déterminées dans la version originelle du Traité ont en effet fait leurs preuves. On ne reprochera dès lors certainement pas aux auteurs de ne pas avoir révolutionné cette structure sexpartite dont l’usage, à l’exemple de celui du sextant, leur a permis de voguer avec assurance. Comme le mentionnait le Contre-amiral Philippe Deverre, « Naviguer c’est savoir où l’on est, pour arriver où l’on veut, en sécurité »[1]. Une sécurité qui peut aussi être qualifiée… d’intérieure.
Le premier axe – connaître, penser et évaluer la sécurité – a pour objectif de saisir la nature même de la sécurité au travers de l’action et constitue la partie, sur le plan quantitatif, la plus importante. Le plaisir d’y retrouver des contributions connues et actualisées (à l’instar de l’incontournable et inaugural chapitre rédigé par Maurice Cusson sur la théorie de l’action de la sécurité, ou de l’approche du contrôle social (chapitre 3) et de celle du travail du gendarme (chapitre 12), si respectivement chère à Jean-Louis Loubet Del Bayle et François Dieu, se mêle à l’intérêt que l’on peut porter à des champs de recherche plus contemporains, à l’exemple de celui de l’écologie de la cybersécurité (chapitre 4) ou à l’évaluation des stratégies policières – qu’elles soient du ressort de la police communautaire (chapitre 5), dont André Normandeau, faut-il le rappeler, fut l’un des ardents défenseurs[2], ou de celui du Hot Spots Policing (chapitre 6).
Comprendre les problèmes, menaces et origines de l’insécurité et déterminer quelles peuvent en être les parades. Tel est à nouveau l’ambitieux objectif de la seconde partie de l’ouvrage qui tente d’y répondre à travers un prisme hexagonal, sérieusement remanié par rapport à la première édition du Traité. Si la criminalité économique et sa régulation sont toujours analysées sous les regards croisés et aguerris de Jean-Luc Bacher et Nicolas Queloz (chapitre 16), d’autres champs comme celui de la violence conjugale (chapitre 17) ou de la corruption dans le sport professionnel (chapitre 18) font leur apparition. Le choix de traiter cette dernière thématique pourrait, a priori, déconcerter le lecteur. Souvent inattendus, les liens entre sport et criminologie sont pourtant nombreux. Il importe dès lors comme l’indique Stefano Caneppele de « penser le monde du sport en relation avec l’action de sécurité » (p. 228). Mais qui dit menaces, dit inexorablement depuis ces dernières années, terrorisme. Les contributions de Stéphane Leman-Langlois (chapitre 14) et Frédéric Lemieux (chapitre 15) démontrent toute la difficulté de prévenir et de lutter contre un phénomène qui semble s’apparenter à l’Hydre de Lerne. Cette difficulté a par ailleurs pris un nouveau tournant lorsque le terrorisme s’est vu expliqué par une cause unique, labellisée radicalisation. Un terme dont l’interprétation a souvent été empreinte d’un multi-réductionnisme complexifiant et dangereux ; les concepts et notions auxquels il renvoie étant souvent brouillés par un entrelacs d’utilisation médiatique, politique et de sens commun.
Le champ de l’analyse et du renseignement a conservé sa place médiane (certes quelque peu réduite) au sein du Traité. Déjà présente au cœur de la première version de l’ouvrage, la contribution du regretté Jean-Paul-Brodeur – relative aux distinctions conceptuelles que l’on doit opérer dans le cadre du renseignement (chapitre 19) – résiste à l’épreuve du temps et des évolutions dans le domaine. Si le renseignement criminel et ses fonctions (chapitre 20) figurent toujours en bonne place, d’autres contributions voient le jour dans cette troisième partie. Le rôle de l’analyste tactique et stratégique en milieu policier y est ainsi évoqué (chapitre 21), faisant ainsi en quelque sorte écho à l’intérêt porté à ce sujet par les criminologues, à l’instar de Carrol Tange, dont les travaux se sont attachés à étudier la catégorie professionnelle des analystes stratégiques de la police belge, et en particulier leurs activités dans le cadre du développement de la politique criminelle dans laquelle les services de police doivent s’inscrire[3].
En dépit du fait que la pratique de la prévention soit bien établie, rappellent à juste titre les maîtres d’œuvre du Traité, « la conception que les praticiens de la sécurité s’en font est [cependant] floue » (p. 22). Dans cette optique, les sept chapitres de la quatrième partie sont consacrés au vaste thème qu’est la prévention, dans quelques-uns de ses multiples formes et champs d’application, allant de la prévention situationnelle (chapitres 23 et 28), aux vols et fraudes dans le commerce de détail (chapitre 29), en passant par la sécurisation et la protection de (ou par) l’espace (chapitres 25 et 26) ou les leçons sécuritaires que l’on peut tirer des catastrophes dans les registres pénitentiaire ou de la sécurité routière (chapitre 24).
VINCENT SERON
UNIVERSITÉ DE LIÈGE
[1] Deverre, Ph. (2017). L’art de la navigation… ou comment bien tourner en rond ! Académie des Sciences et Lettres de Montpellier, Séance publique inter-académique du 24 avril 2017. [2] Normandeau, A. (dir.) (1998). Une police professionnelle de type communautaire, Montréal, Éditions du Méridien. [3] Voy. notamment Tange, C. (2019), Les analystes civiles de la police locale belge. Acteurs emblématiques d’une modernisation ambivalente, Revue de droit pénal et de criminologie, 99 (5) : 543-568.
