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RCCJP – Volume 65.4

Tous surveillés, tous punis : Aux origines de l’hypersurveillance

Par Tony Ferri
Préface de Jean-Charles Froment
Paris : Éditions Libre & Solidaire. 2024. 200 p.

Imaginez que vous êtes condamné à rester chez vous, avec un bracelet électronique qui vous suit à la trace, qui vous surveille, qui vous prive de votre liberté. Imaginez que vous êtes réduit à un objet, sans valeur ni dignité. Imaginez que vous vivez dans une société où tout le monde est surveillé, où tout le monde est puni, où tout le monde est soumis à un pouvoir de contrôle, déréglé, sans limite ni sens.

Ce n’est pas de la science-fiction, c’est la réalité qu’expose et interroge Tony Ferri dans son livre Tous surveillés, tous punis : Aux origines de l’hypersurveillance. Dans cet ouvrage, l’auteur entreprend un travail généalogique remarquable sur la surveillance de masse, et prend appui sur la détention domiciliaire sous surveillance électronique (le bracelet pénal) pour extirper les racines du désenchantement ambiant. Il examine en profondeur la détention domiciliaire sous surveillance électronique (DDSE) comme une forme de sanction pénale dénuée de toute signification et privée de finalité dernière. Chemin faisant, il donne à voir à quel point ce système traduit un double symptôme : celui de « la logique de la totalisation » et celui de « la culture de la mort », qui caractérisent notre monde contemporain désormais installé dans une crise interminable. Ferri écrit : « La DDSE, comme pénalité post-moderne, comme appareil punitif d’hypersurveillance qui supplante l’humain par le technologique, est le symptôme de quelque chose, d’une situation de crise, mais d’une crise qui dure. Le système pénal est malade parce que notre société est malade ».

L’auteur s’appuie sur une approche phénoménologique et empirique, en ce sens qu’il étudie la DDSE à partir de données factuelles et de l’expérience vécue du condamné, de son rapport à l’objet, à l’espace, au temps, à la société, à lui-même. Il compare la DDSE à d’autres formes de surveillance électronique, comme le placement sous surveillance électronique mobile (PSEM), qui permet au condamné de se déplacer dans un périmètre défini, avec un dispositif électronique qui trace ses déplacements au quotidien. Il souligne les différences entre ces deux mesures, qui n’obéissent pas aux mêmes règles de droit, qui ne poursuivent pas les mêmes objectifs, qui ne produisent pas les mêmes effets, qui n’impliquent pas les mêmes rapports ni les mêmes personnes.

Inscrivant également la DDSE dans le contexte historique, politique, social et culturel de notre époque, il montre comment la DDSE est une manifestation de ce qu’il appelle le « nihilisme pénal ». C’est un système qui rabaisse le condamné à un objet sans valeur ni finalité, qui ne cherche pas à réinsérer, à réhabiliter authentiquement, mais vise seulement à contrôler, à pister, à pénaliser, à parasiter, et à diluer l’individu dans une identité impersonnelle aliénée. À cet égard, il y a des pages passionnantes et lumineuses de Ferri sur l’écart abyssal qui sépare l’objet (proche de la norme, du calcul et des prescriptions probabilistes), de la chose (voisine, quant à elle, de la vie, de la singularité individuelle et de l’imprévisibilité), tant d’un point de vue philosophique et sociologique qu’existentiel. Qu’est-ce que signifie avoir partie liée tantôt à l’objet, tantôt à la chose dans sa chair ? Plus généralement, qu’est-ce qu’être traité comme un objet ? Qu’est-ce que se vivre comme une chose ?

Aussi l’auteur offre-t-il une critique constructive et saisissante de la pratique pénale de gouvernement. Il met en évidence comment le recours massif à l’utilisation de la DDSE sert à la fois une logique de marchandisation, un phénomène de mise en miroir, et le développement d’un instrument de domination. Ferri évoque l’idée de la « spécularité des condamnations » pour caractériser concrètement de quelle façon l’appareil pénal, sous l’action de son propre reflet, sanctionne. Il regrette la marchandisation de la peine, qui fait de la DDSE un objet-produit rentable, du condamné un sujet-client, du juge et du contrôleur un justicier-gestionnaire. La DDSE est ici décryptée comme un puissant moyen de gouverner les humains, d’abord sous le statut de condamnés, ensuite sous celui des citoyens après quelques transformations et ajustements subtils.

Deux chapitres m’ont particulièrement inspiré : d’une part, celui qui est consacré à la différenciation qu’opère Ferri entre deux types de marchandise, à savoir la « marchandise primaire » et la « marchandise secondaire », aux fins de déterminer les conditions de l’exercice du pouvoir pénal ; d’autre part, celui qui porte sur la spécularité tournoyante de l’appareil pénal qui, se réfléchissant dans son propre miroir, condamne sans objet ni fin, créant ainsi une boucle intrigante de surveillance et de sanction.

Tout ceci y est démontré de manière fort convaincante. D’où les taux records de sur-condamnation et de surpopulation carcérale. D’où également l’exportation du modèle carcéral jusqu’au sein de la société civile.
À tout prendre, la question fondamentale qui scande et rythme le livre, comme les battements du cœur, est celle-ci : d’où vient la crise du sens dans la justice ? À partir de cette interrogation de fond, l’ouvrage s’efforce de penser le processus de cette décrépitude, sa généalogie, son reste et ce qui s’en diffuse socialement aujourd’hui. La réponse à laquelle parvient l’auteur, au terme de son analyse, est à découvrir, tant elle donne matière à réflexion et à compréhension, non seulement sur le fonctionnement des pénalités, mais sur le sens de l’existence en général.

S’inscrivant dans le sillage de son ouvrage Abolir la prison (2023), où, s’intéressant au contenu d’une réforme, sont dévoilées les conditions sous lesquelles il devient possible et souhaitable de sortir de la logique carcérale, et écrit dans un style limpide par un spécialiste et praticien de l’application des sanctions de justice pénale, Tony Ferri nous livre ici les clés fondamentales pour accéder au moment originaire de cet état de décomposition des peines, à ces instants décisifs « par où tout commence ».

Ce livre est un livre qui interpelle, qui questionne, qui nous fait faire un pas de côté analytique. Il nous incite à réfléchir sur la finalité de la peine, sur les conséquences et les limites de la surveillance électronique, mais aussi sur les enjeux et les défis aussi bien de la justice que de la démocratie à l’ère technocratique. C’est un livre qui nous invite à nous saisir positivement de quelque chose, à agir, à changer. Un ouvrage qui nous concerne tous, qui porte sur la vie, sur ce que c’est que vivre et habiter un monde.

RENÉ BIELLA
EX-FONCTIONNAIRE DE LA JUSTICE, RETRAITÉ

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