skip to Main Content

RCCJP – Volume 65.1 (2023)

Profilages policiers

Sous la direction de Pascale Dufour et Francis Dupuis-Déri
Les presses de l’Université de Montréal / Presses universitaires de Rennes. 2022. 274 p.

Aux détours des années 1970 et 1980, plusieurs chercheurs ont commencé à soutenir l’hypothèse suivant laquelle la police se référait à son pouvoir discrétionnaire pour répartir le temps et les efforts consacrés au travail policier, au regard notamment des caractéristiques sociodémographiques des victimes ou des auteurs, telles que l’âge, le sexe, la race ou la classe sociale. Les fondements de cette perspective discrétionnaire se retrouvent principalement dans la « théorie du Droit » de Donald Black, publiée dans son ouvrage The Behavior of Law[1]. L’auteur y soutenait que le droit pouvait être conçu comme une variable quantitative et qu’il était réparti de manière inégale dans la société, notamment entre les victimes de la criminalité. La manière dont s’organise le travail de police peut, en effet, être de nature à engendrer des pratiques discriminatoires ou, à tout le moins, pouvant être perçues comme telles par la population : les citoyens sont loin d’être tous égaux devant l’activité policière.

Depuis lors, force est de constater que, dans de nombreux États, les relations entre forces de l’ordre et minorités visibles demeurent soumises à certaines tensions, entrainant des accusations mutuelles oscillant entre racisme et discrimination, d’une part, et d’obstructions à la légitimité du travail des services de police, d’autre part.

En abordant le champ des profilages policiers tels que constatés au sein de trois espaces nationaux (Québec, France, Argentine), l’ouvrage présentement commenté s’inscrit dans cette lignée, mais en empruntant – et il s’agit là d’un angle d’approche fécond – une perspective intersectionnelle qui, comme le soulignent les éditeurs, « rend visible l’imbrication des rapports sociaux de catégories socialement constituées comme la race, le sexe et l’âge » (p. 10).

Après un très bref survol des recherches scientifiques consacrées à la police, à ses origines et à ceux des profilages, est abordée la notion même du profilage. Un profilage comme technique qui doit se distinguer du profilage comme discrimination. Si le premier – que l’on peut qualifier de « profilage criminel » –, repose sur un comportement réel ou sur des renseignements relatifs à une présumée activité de la part d’une personne qui répond à un certain signalement[2], le second – que l’on pourrait dénommer « profilage prospectif » – procède d’un tout autre ordre dans la mesure où il repose sur des stéréotypes (voire une combinaison de ceux-ci) fondés sur la race, la couleur, l’ethnie (qui renvoient également à l’expression peu heureuse de « contrôle au faciès »), la religion, l’origine sociale, l’appartenance politique, etc. Des profilages qui ont pour trait commun de s’opérationnaliser « en fonction non pas de ce que les individus font, mais de qui ils sont, c’est-à-dire en fonction de leur identité – réelle ou perçue – plutôt que de leurs actions. Ce qui signifie, en pratique, que les individus profilés sont plus rapidement et plus durement réprimés que les autres qui posent ou non les mêmes gestes, mais que la police ne surveille pas aussi attentivement » (pp. 27-28).

Chacune à leur manière, en recourant à des méthodologies diverses et sous le prisme précédemment évoqué de l’intersectionnalité, les contributions à cet ouvrage illustrent les enjeux et dynamiques soulevés par Pascale Dufour et Francis Dupuis-Déri – respectivement professeure à l’Université de Montréal et à l’Université du Québec à Montréal – dans leur introduction.

Cet opus s’ouvre ainsi avec trois contributions françaises dont la première, rédigée par la sociologue Anaïk Purenne et ses collaborateurs, propose une réflexion exploratoire sur les profilages policiers en France et spécifiquement à l’égard des jeunes des minorités visibles. Le regard d’un autre sociologue, Jérémie Gauthier, nous invite ensuite à amorcer une réflexion quant aux pistes de croisement entre les dimensions raciales et genrées (sans toutefois exclure de l’analyse la question de la classe sociale et de l’âge) qui sous-tendent l’activité policière. Enfin, dans son texte, Khalil Habrih nous plonge dans les pratiques des contrôles d’identité menés par les fonctionnaires de police au sein d’un quartier historique des classes ouvrières et populaires de Paris.

De l’autre côté de l’Atlantique, la contribution de Thierry Casséus s’attache à nous faire part de la diversité de l’expérience de profilage racial (et de ses conséquences) de jeunes hommes noirs dans l’espace public de Montréal et démontre com­ment la race et l’âge peuvent amener des personnes à réagir différemment au profilage qui les cible. La question des profilages racial et social est ensuite traitée par Céline Bellot et Marie-Ève Sylvestre au travers de la judiciarisation de l’itinérance autochtone, avec pour toile de fond une série d’événements survenus en 2015 à Val-d’Or (ville carrefour entre le nord et le sud du Québec) et mettant en cause des policiers dans le cadre de faits de violences et d’agressions sexuelles commises contre des femmes autochtones. Au départ de données policières et judiciaires et d’observations sur le terrain, les auteures démontrent que les personnes en situation d’itinérance, et particulièrement les autochtones, sont victimes de profilage racial et social et de discrimination systémique.

Si le profilage est régulièrement associé à des dimensions raciale, ethnique ou genrée, il peut également s’ancrer dans une perspective politique. C’est ce que tente de mettre en exergue la contribution de Pascal Dominique-Legault en analysant le controversé projet GAMMA (Guet des Activités des Mouvements Marginaux et Anarchistes) développé en 2010 par le service de police de la ville de Montréal et en particulier la manière dont la haute direction de celui-ci a successivement justifié son implantation et son interruption. Un profilage politique qui peut par ailleurs s’analyser à l’aune du mouvement protestataire des Gilets jaunes qui s’est principalement répandu en France et en Belgique à la fin de l’année 2018 et en 2019. C’est dans cette optique que Matthijs Gardenier montre le rôle qu’ont joué les forces de l’ordre à Toulouse et Montpellier dans le cadre de la gestion de ce mouvement, et plus spécifiquement la manière dont les pratiques policières à l’égard des manifestants peuvent s’apparenter à du profilage politique et social.

L’avant-dernier chapitre rédigé par Houda Asal vise, quant à lui, à mettre en lumière les dimensions politiques et raciales de l’hostilité liée aux mobilisations en faveur de la cause palestinienne au Canada et de mieux comprendre la manière dont les militants arabes de cette cause ont été perçus et traités par l’État canadien entre 1945 et 1980. Une période au cours de laquelle, comme l’indique l’auteur, lesdits militants seront profilés « en raison de leur appartenance à un groupe ethnique ou racial et à cause de leurs idées politiques, qui s’exprimeraient par des ‘comportements’ suspects ‘caractéristiques’ de ceux de terroristes potentiels » (p. 211). Un profilage qui, de manière plus récente, pourrait s’apparenter à celui de l’individu suspecté de radicalisation islamique, cette nouvelle figure de dangerosité aux contours flous[3].

Michelle Bonner clôture enfin cette approche diversifiée du profilage en se concentrant sur l’intersection des identités de classe et d’âge. Une attention particulière est portée au genre et à la race au travers du ciblage policier du pibe chorro, défini comme un « ‘petit voyou’ au teint foncé, habitant un quartier pauvre » (p. 217) et symbolisant l’archétype du délinquant argentin, tant aux yeux des citoyens que de la police et des médias.

En guise de point final, Pascale Dufour et Francis Dupuis-Déri reprennent la plume afin de fournir quelques vœux et indications en vue de prolonger la réflexion, la recherche scientifique et l’engagement contre le profilage discriminatoire.

Les auteurs de cet ouvrage ambitionnaient notamment de proposer « un regard croisé sur des profilages, en révélant comment plusieurs types de profilages peuvent agir en même temps sur une catégorie de personnes (jeunes et race, ou classe et âge, par exemple) ». Une lecture croisée qui offrirait « plusieurs avantages, permettant entre autres de considérer des positions sociales à l’intersection de plusieurs systèmes de domination et relevant donc de logiques particulières qui ne sont pas assimilables à d’autres situations parce que, justement, elles sont spécifiques » (p. 238). Au terme de la lecture de Profilages policiers, le pari nous semble réussi et invite à s’intéresser davantage aux nombreux enjeux soulevés par la pluralité de ces profilages.

Un intérêt qui nous semble d’autant plus marqué à une époque où la police est en quête d’une augmentation de son capital confiance et d’une meilleure légitimité. La confiance que les citoyens ont dans la police est une condition de sa légitimité et donc de son efficacité. En régime démocratique, rappelle le sociologue français René Lévy, « la confiance dans la police est fondée sur la conviction que la police et les citoyens partagent un ensemble de valeurs communes et que la police comprend, partage et agit en fonction des préoccupations des citoyens et que les policiers agissent pour de bonnes raisons (qu’ils interviennent au nom des gens ou soient amenés à limiter voire supprimer leur liberté). Dans cette perspective, la clé de la confiance consiste à agir d’une façon que les citoyens percevront comme juste »[4]. Cette confiance verticale, pour reprendre l’appellation du regretté Jean-Paul Brodeur, « joue un rôle crucial dans toutes ces circonstances : les citoyens qui n’ont pas confiance dans la police ne l’appellent pas ; (…), ne l’informent pas (…) et de façon plus générale, ne collaborent pas avec les autorités à moins qu’ils ne soient forcés de le faire. Ils ont aussi tendance à déprécier la police dans les sondages lorsque leur confiance en elle diminue »[5]. Aux côtés de cette confiance verticale, co-existe une autre forme de confiance qui s’établit entre les divers membres d’une collectivité, que l’on pourrait qualifier d’horizontale. « La différence cruciale entre ces deux formes de confiance (verticale et horizontale) est que seule la deuxième repose sur une relation mutuelle et entraîne une obligation de réciprocité. La police veut gagner la confiance de la population, mais les policiers sont eux-mêmes généralement méfiants envers les citoyens »[6].

« La police est une corporation qui vit parfois encore un peu trop fermée sur elle-même », indiquait, il n’y a pas si longtemps, le chef de corps d’une zone de police locale belge. Et de poursuivre « on aurait tout à gagner à croiser les disciplines, ouvrir les horizons »[7]. C’est en effet en développant une vraie politique d’ouverture et de diversité interne et externe, que la police sera susceptible de gagner en légitimité et en efficacité.

VINCENT SERON
UNIVERSITÊ DE LIÈGE


[1] Black, D. J. (1976). The Behavior of Law. New York : Academic Press.

[2] Telle est la définition qu’en donne, par exemple, la Commission ontarienne des droits de la personne.

[3] de Galembert, C. (2016). Le « radical », une nouvelle figure de dangerosité carcérale aux contours flous. Critique internationale 72 : 53-71.

[4]Lévy, R. (2016). La police française à la lumière de la théorie de la justice procédurale. Déviance et Société 40 : 141.

[5] Brodeur, J.-P. & Dupont, B. (2011). Confiance, expertise et police. Criminologie 44(1) : 266.

[6] Ibid., p. 264.

[7] Alter Echos (2020). Police et citoyens : légitime défiance, n° 488.

Back To Top
×Close search
Rechercher