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Profession / Juriste

Jean-François Gaudreault-DesBiens et Marie-Claude Rigaud
Montréal: Les Presses de l’Université de Montréal, coll. « Profession ». 2015.

Ce « petit » livre fait partie d’une collection fort précieuse pour les étudiants qui se destinent à l’université. En effet, cette collection présente en 65 ou 75 pages la description de l’une ou l’autre des grandes professions offertes à celui ou celle qui s’y intéresse de prime abord, mais sans toutefois bien connaître les contours principaux de la dite profession. C’est ainsi que depuis l’an 2000 les Presses de l’Université de Montréal ont publié une vingtaine de ces livres condensés, que ce soit, par exemple, sur le « Criminologue », le « Sociologue », le « Psychologue », le « Démographe », le « Philosophe », le « Médecin de famille », et cetera. Quel est le rôle, dans la Cité, des praticiens, des chercheurs, des intellectuels, des professeurs, des universitaires en général ? Qui sont-ils et que font-ils exactement ? Quel a été leur parcours intellectuel ? La collection « Profession » répond à ces questions. Il en est ainsi du dernier « bébé » de la collection (2015), intitulé: « Profession / Juriste ». Il est écrit par Jean-François Gaudreault-DesBiens et Marie-Claude Rigaud, juristes et professeurs à l’Université de Montréal.

L’interrogation imaginée par les auteurs en début de présentation est fort intéressante. En effet, imaginons un instant disent-ils que le Petit Prince de Saint-Exupéry ait fait à son ami aviateur cette demande: « S’il te plaît, dessine-moi le droit ». Il est loisible de penser que le récit aurait immédiatement avorté ou, au mieux, qu’il se serait englué dans des développements peu indigestes. Pourquoi donc, alors que la demande est si simple? Tout simplement, affirment les auteurs, parce que la réponse, en supposant qu’il n’y en ait qu’une, est loin d’être évidente et qu’elle renvoie à un phénomène à la fois abstrait et polysémique. Imaginons maintenant que le Petit Prince lui ait demandé: « S’il te plaît, dessine-moi l’architecture? » Sans prétendre que la réponse eut pu être dénuée d’ambiguïté, on peut penser que l’aviateur aurait pu raisonnablement éclairer le Petit Prince en esquissant une maison, un pont ou un château. Et si, d’aventure, il avait été sollicité pour lui expliquer ce qu’est la musique, il aurait très bien pu lui dessiner un violon ou un piano, voire fredonner une chanson. Mais le droit ne pourrait-il pas être représenté par, disons, le glaive ou la balance de la justice? Peut-être, mais aucune de ces images ne saurait être considérée comme vraiment satisfaisante. Irréductible à une quelconque représentation physique, le droit est en effet difficilement saisissable, d’abord parce qu’il est en flux constant, dans le temps et dans l’espace, et parce que, malgré son rôle fondamental en tant que pierre d’assisse de toute société ordonnée, il est en quelque sorte invisible: on sent parfois son effet, mais on ne le voit guère. C’est face à une injustice que l’on décèle sa présence ou que l’on regrette son absence. On prend alors toute la mesure de son importance. D’ailleurs, l’aviateur aurait pu rétorquer au Petit Prince: « Pourquoi le droit, et pas la justice? » (p. 8).

Pareille question, disent les auteurs, met en lumière la difficulté de fixer une image du droit, car celui-ci renvoie à des normes, c’est-à-dire à des principes ou des règles reconnues comme contraignantes, qui sont suffisamment précises pour guider la vie des sociétés et des individus. Mais comment dessiner une norme ou un ensemble de normes? C’est parce qu’il cherche à prendre acte des défis inhérents à une telle entreprise que l’ouvrage de Gaudreault-DesBiens et Rigaud se présente avant tout comme un carnet d’esquisses plutôt que comme un plan qui, au millimètre près, chercherait à décrire une réalité fugace à bien des égards. Et si le droit est irréductible à une représentation monolithique, il en va de même des professions juridiques. En ce sens, le titre « Profession / Juriste », en tant qu’il évoque une profession unique dont les contours seraient parfaitement déterminés ou déterminables, est un tantinet trompeur. C’est donc dans l’optique de mieux saisir la complexité inhérente autant du droit que des professions juridiques que les auteurs posent dans cet ouvrage autant de questions qu’ils donnent des réponses. Cela est toutefois dans l’ordre des choses, puisque l’une des tâches les plus importantes de tout juriste est précisément de formuler de bonnes questions. Quant aux réponses, elles ne peuvent découler que d’un processus de décantation et de réflexion, que les auteurs déclinent en trois actes. Le premier acte s’intéresse à la formation du juriste, le deuxième porte sur la diversité des professions juridiques malgré leur fonds commun, alors que le troisième scrute la relation entre le droit et la justice. Les auteurs s’en tiennent à tracer les contours d’une image, la plus fidèle possible, du juriste à la lumière de ce qu’il fait concrètement et des défis qu’il affronte.

Une particularité de ce dernier-né de la collection « Profession » est l’importance que les auteurs ont accordé aux témoignages de juristes oeuvrant en droit et dans d’autres champs. Tout compte fait, ce « Profession / Juriste » est l’un des plus intéressants de la collection. Je l’affirme d’autant  plus que j’ai eu la chance de lire une dizaine de ces « petits » livres et que mon point de comparaison est vraiment appuyé par une lecture attentive de ces livres qui, tout « petits » en volume soient-ils, sont en fait de vrais « grands » petits trésors pour les futurs étudiants universitaires qui cherchent leurs voies, sinon leurs « vocations », comme on le disait autrefois.

ANDRÉ NORMANDEAU
Université de Montréal

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