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Milena Di Maulo : Fille et femme de mafiosi

Par Maria Mourani
Montréal : Les Éditions de l’Homme. 2018.

Il n’est pas coutume de recenser un livre dit « grand public » dans une revue professionnelle comme la nôtre. Toutefois, à l’occasion, un livre « populaire » mérite une telle recension si le sujet est manifestement « criminologique » et repose sur des « faits » et des témoignages « crédibles ». Or, c’est précisément à cette aune et avec ce critère en vue que nous jugeons que ce livre de Maria Mourani est un livre « criminologique » en bonne et due forme. Tout-à-fait intéressant et pertinent pour le juriste et le criminologue de métier.

L’auteur, Maria Mourani, est criminologue et sociologue. Elle a déjà publié deux livres professionnels: 1 – La face cachée des gangs de rue; 2 – Gangs de rue inc. Elle a été députée au Parlement du Canada (Ottawa) pendant 10 ans où elle s’est investie sur des projets de loi de nature criminologique, dont ceux sur le crime organisé. Il n’est donc pas surprenant qu’elle publie un nouveau livre dont le sujet concerne le crime organisé, en l’occurrence celui des réseaux de Montréal, du Québec et du Canada. Toutefois, ce livre est un peu spécial car il ne s’agit pas d’une analyse détaillée du crime organisé, fut-il de Montréal en particulier, mais d’un livre « original » qui est écrit à la première personne car elle laisse s’exprimer au « Je » la fille et la femme de mafiosi, Milena De Maulo. Nous avons l’habitude que de tels récits personnels sont habituellement écrits avec l’aide d’un journaliste. Ici, c’est une criminologue qui relève le défi d’utiliser de multiples entrevues personnelles avec la Milena en question, tout en utilisant des matériaux criminologiques importants comme les rapports des Commissions d’enquête sur le crime organisé au Québec, tels: 1 – La Commission d’enquête sur le crime organisé (dite la CECO, 1976-77); 2 – La Commission d’enquête sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction (Commission Charbonneau, 2015-16).

Le mérite de l’auteure, Maria Mourani, est celui d’avoir écrit un livre dit « populaire » tout en étant fidèle aux réalités de ce monde criminel particulier. Ce livre « grand public » est écrit avec le respect dû à cette « fille et femme … » qui n’a jamais été ni de près ni de loin mêlée aux activités délinquantes de son père et de son époux, mais qui « ose » ici donner un « témoignage exemplaire ». Le livre ne fait aucunement l’éloge du crime organisé, tout en décrivant pour le lecteur, de façon sobre, fort intéressante et même « passionnante », une série d’événements marquants de la petite histoire du crime organisé à Montréal, au Québec et au Canada. Sans faire le panégyrique de ce type de criminels, elle nous rappelle dès les premières pages du livre que ces criminels sont aussi des personnes comme nous, entre autres en citant les deux grands spécialistes du crime organisé, Giovanni Falcone et Marcelle Padovani à ce sujet:

« Les hommes d’honneur ne sont ni des démons, ni des schizophrènes. Ils ne tueraient pas père et mère pour quelques grammes d’héroïne. Ce sont des hommes comme nous. Or, on a tendance dans le monde occidental et européen en particulier, à exorciser le mal en le projetant sur des ethnies ou des comportements qui nous semblent différents des nôtres. Mais si l’on veut combattre efficacement la mafia, il ne faut pas en faire un monstre, ni croire qu’elle est une pieuvre ou un cancer. Il faut savoir qu’elle nous ressemble » (Cosa Nostra, Paris, Austral, 1991). C’est précisément dans cette perspective que le livre de Maria Mourani se présente.

Cela dit, la présentation du livre est explicite: « Je m’appelle Milena Di Maulo », nous dit-elle d’emblée. « Avant son assassinat en 2012, mon père, Joseph (Joe) Di Maulo, était l’un des mafiosi les plus influents du Québec. Le père de mes deux enfants se nomme Francesco (Frankie) Cotroni. Il est le fils de Frank Cotroni, l’ancien dirigeant de clan calabrais, qui se trouve être également mon parrain. Quant au frère de ma mère, mon oncle Raynald Desjardins, on l’a reconnu coupable du complot dans l’affaire de l’assassinat du mafioso new-yorkais Salvatore Montagna, et il est actuellement en prison. Croyez-moi, mon nom n’est pas facile à porter ». On la croit sur parole …

Le récit porte évidemment sur des événements liés à la mafia de Montréal, mais une bonne partie du livre porte également sur des événements moins dramatiques, comme ses liens étroits avec sa famille, comme toute bonne famille italienne, sur des événements personnels comme son mariage à la « grande mode italienne » et … sur des réflexions fort intéressantes sur sa vie de tous les jours, comme le développement d’un commerce original en restauration. Quelques pages sur « Les avocats de la mafia » sont également fort pertinentes, sur des avocats bien connus du milieu comme: Louis Pasquin, subséquemment condamné et emprisonné; Sidney Leithman, « un criminaliste brillant mais à l’éthique douteuse », dit-elle, mais qui fut un jour assassiné; Loris Cavaliere, condamné et emprisonné; Frank Shoofey, assassiné … On le constate, un métier d’avocat du crime organisé qui n’est pas un métier de tout repos et qui « finit mal ».

Le livre est accompagné de photos d’époque comme il se doit pour un livre dit populaire. Ces 16 pages de photos sont toutefois relativement convenables et ne sont pas présentées à la gloire des mafiosi. Des photos simplement personnelles sur la vie et la famille de Milena Di Maulo.

Tout compte fait, voici un livre « pour tous » qui nous fait entrer dans les méandres personnels d’une « fille et femme de mafiosi », comme nous l’indique le sous-titre du livre. Écrit à la première personne par une criminologue qui se fait le porte-parole et le porte-voix d’une fille et d’une femme « qui nous ressemble », comme le dit Falcone et Padovani, sans jamais elle-même avoir été mêlée à ce monde interlope. Qu’une « vraie criminologue de métier » comme l’auteure, Maria Mourani, ait eu l’audace d’écrire un tel livre, tout en respectant profondément son interlocutrice, Milena Di Maulo, est un « tour de force remarquable ».

ANDRÉ NORMANDEAU
Université de Montréal

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