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RCCJP – Volume 65.3 (2023)

Les perceurs de coffres-forts : Criminologie d’une délinquance en col bleu

Par Jean Claude Bernheim
Montréal : Mots en toile. 2022. 605 p.

Tout de suite l’expression « perceurs de coffres-forts » ramène à l’esprit une image romantique.  La ruse plutôt que la force brute. On pense à Arsène Lupin, le gentleman-cambrioleur, créé par l’écrivain Maurice Leblanc et auquel la poste française a consacré un timbre en 1996. Ce grand mythe, repris par le cinéma de plusieurs pays, fait aussi l’objet d’une populaire série sur Netflix. Nos souvenirs sont surtout enjolivés par la musique d’une célèbre chanson fantaisiste, co-écrite par Boris Vian, interprétée en cadence avec des tonalités hilarantes par les Frères Jacques dans les années ‘50, Le Tango interminable des perceurs de coffres-forts. Ils démarrent en chantant : « Nous sommes partis par une nuit plutôt nocturne ».

Le livre que nous offrent le criminologue Jean-Claude Bernheim et son équipe de recherche, au premier chef Luc Gosselin, est une œuvre riche, colossale et tout à fait passionnante. Les perceurs de coffres-forts y sont présentés non pas comme des aristocrates élégants et amateurs d’art mais comme des criminels à col bleu de deuxième niveau, des voleurs professionnels à la fine pointe de la technologie. Les recherches de l’équipe Bernheim se situent dans le prolongement des travaux du sociologue américain Edwin H. Sutherland, qui fut l’un des premiers spécialistes en sciences humaines à s’intéresser dans les années 1930 à la professionnalisation de l’attaque des biens et de la propriété.

Le criminologue Maurice Cusson, membre de la Société royale du Canada, qui signe le 4è de couverture, voit ce livre comme « une performance remarquable … un tour de force d’érudition. Le lecteur y découvre un très grand nombre de cas très bien décrits d’opérations majeures contre les banques, non seulement au Québec, mais aussi aux États-Unis, en France et dans plusieurs autre pays ». L’auteur de la présente recension a aussi rédigé sa préface. Tout comme Maurice Cusson, il est impressionné par le prolongement original qu’apporte ce livre à l’œuvre d’Edwin Hardin Sutherland (1883-1950).

Car en dégageant le concept de voleur professionnel, Sutherland avait tracé un portrait saisissant, qui s’applique avec une justesse particulière au perceur de coffre-forts comme cambrioleur sophistiqué. Celui-ci éprouve un immense plaisir (dimension majeure) dans la réussite d’un coup, accompagnée de la satisfaction de s’emparer d’un magot. Mais la cupidité ne serait pas le moteur essentiel, écrira deux décennies plus tard le criminologue Jean Susini. En termes de vie sociale, le voleur professionnel, note Edwin Sutherland, préfère trouver des amis qui partagent ses activités, de préférence en marge de la société. Il recherche peu de contacts en dehors de son monde excepté pour des raisons professionnelles. Avec le besoin du secret, le perceur de coffre-forts fait le deuil d’une vie sociale au grand jour.

Ce voleur-expert n’imagine pas qu’il puisse rater un coup. Sur les lieux de l’effraction, il reste soucieux de ne rencontrer personne, surtout pas le futur volé. Il veut généralement se tenir à distance de sa victime, éviter d’avoir recours à la violence physique. Sauf en dernier recours, chez les plus rares perceurs d’un autre type qui combinent intrusion dans la voûte avec mise en joue du personnel de la banque. Un certain code d’honneur existe chez les perceurs de coffres-forts en faveur du travail bien fait. Mais selon les études françaises que cite Jean-Claude Bernheim, ils sont « dominants, autoritaires, aventureux, tenants d’une libre expression dans l’action, insensibles à la désapprobation, enclins aux défis, à l’obstination ».

L’impressionnante gamme des méthodes utilisées par les perceurs est étalée dans l’ouvrage de Jean-Claude Bernheim et de son équipe. La plus légendaire est celle des « serruriers », ceux qui percent le secret des coffre-forts en découvrant à tâtons la combinaison. Ces manipulations savantes ont une dimension technique, voire même scientifique et doivent souvent être accompagnées de la neutralisation du système d’alarme. Mais, graduellement, les perceurs de coffres-forts ont opté pour des méthodes plus destructives, comme la pince-monseigneur, la meule, la drille, le trépan à couronne diamantée, le chalumeau, la lance thermique et la torche acétylène. Dans une version plus draconienne, d’autres ont opté pour l’explosion à la nitroglycérine alors que les plus audacieux, les fameux « tunneliers », ont creusé leur chemin sous la rue pour entrer dans la voûte d’une banque.

Cet ouvrage ne se contente pas de circonscrire les perceurs de coffres-forts. Il offre un portrait d’ensemble de toute la criminalité, particulièrement au Québec. Ainsi, les voleurs à main armée, les autres auteurs de crimes violents, les chefs de mafia et exploitants de divers commerces illicites y trouvent leur place. Un peu comme si l’on avait voulu situer les perceurs de coffres-forts sur la toile de fond de tout le milieu criminel. Même l’appareil judiciaire y est mis à l’honneur avec le portrait de célèbres avocats pénalistes, de grands juges spécialisés en droit criminel et même de journalistes qui ont longtemps couvert et expliqué la scène judiciaire.

Bien plus, Bernheim et son équipe ont campé le milieu criminel dans son vivier naturel et sous sa façade légitime : les clubs de nuit et cabarets des années quarante à soixante-dix. Ces lieux de joyeux divertissements et de spectacles flamboyants abritent aussi des fiers-à-bras et des réseaux de receleurs. Bien plus, étrange paradoxe, les mêmes personnes qui s’étaient côtoyées le matin au Palais de justice, criminels, avocats et même juges pouvaient se recroiser le soir au cabaret. C’était avant l’invasion massive de la télévision. L’auteur la présente recension, qui a connu les scènes de certains de ces clubs de nuit, peut témoigner de cela et recommander cette portion très savoureuse de l’ouvrage. Elle n’est pas aussi hors sujet qu’on pourrait le penser.

Qu’est ce qui a favorisé la montée des perceurs de coffres-forts? Bernheim invoque l’idéologie capitaliste « qui faisait et fait toujours la promotion de l’enrichissement à tout prix ». La nouvelle économie née de la Révolution industrielle « contribuait également à la paupérisation croissante d’une grande partie de la population du globe de plus en plus urbanisée ». Il est vrai que la soudaine richesse des uns suscitait la convoitise des citoyens moins favorisés. Mais l’auteur de l’actuelle recension y voit une circonstance explicative plutôt qu’une justification complète du travail des perceurs de coffres-forts. Criminels fascinants mais criminels tout de même.

Leur « profession » a-t-elle un avenir ? De moins en moins car les vieux perceurs de coffres-forts sont de plus supplantés par les cyber-pirates qui peuvent soutirer des sommes fabuleuses sans même se déplacer. Ils ne risquent pas de se voir confrontés à la violence (comme dans une fuite de vol de banque), d’être capturés sur le fait ou d’être trahis par un complice mécontent du partage. Ils font « carrière internationale », peuvent s’allier à leurs homologues russes, se joindre à des entreprises de cyber-piratage comme Netwalker et extorquer par rançongiciel dans divers pays des millions encaissés en bitcoins. Ils peuvent cependant encourir vingt ans de prison, comme c’est arrivé au Gatinois de 35 ans Sébastien Vachon-Desjardins. Tout comme la criminalité en col bleu des perceurs de coffres-forts, celle moins salissante et plus aseptisée des cyber-pirates menace trop l’État, la société et le système capitaliste pour que justice ne la prenne pas très au sérieux.

MARC LAURENDEAU
UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL

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