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RCCJP – Volume 63.1 (2021)

L’art de l’enquête

Sous la direction de Maurice Cusson et Guillaume Louis
Québec : éditions Septentrion. 2019. 213 p.
Paris : éditions Nouveau monde. 213 p.

L’un des auteurs, Maurice Cusson, est professeur émérite en criminologie de l’Université de Montréal, spécialiste de la criminologie appliquée. Depuis plusieurs années, il s’intéresse aux domaines de la police publique et privée. Guillaume Louis, enseigne l’analyse criminologique à la Faculté de l’éducation de l’Université de Montréal depuis plus de quinze ans, principalement à des groupes de policiers du Québec. Au long de ces années, monsieur Louis a su partager ses compétences de pédagogue (récipiendaire en 2017 du prix d’excellence en enseignement de l’Université de Montréal). Il a eu une influence indéniable auprès d’une large portion de la communauté des enquêteurs policiers du Québec.

Dans ce livre, comptant 12 chapitres, les auteurs traitent de l’enquête criminelle sous deux angles. L’angle des fondements théoriques pertinents à l’enquête criminelle est étudié dans les chapitres 1 à 6, 10 et 11. L’intérêt de ces chapitres tient au fait qu’ils font une synthèse des notions déterminantes à la réussite des enquêtes criminelles. Le 2e angle, que je trouve encore plus intéressant, est celui de la validation des constats théoriques concernant les suspects de crimes à travers des études de cas de crimes spécifiques (chapitres 7 à 9). J’ai déjà intégré certains de ces constats dans mon enseignement de l’analyse criminologique.

En référence à l’angle des fondements théoriques pertinents à l’enquête criminelle, le chapitre 1 rappelle l’importance déterminante du facteur temps dans le déroulement d’une enquête criminelle : les 24 premières heures sont cruciales à la résolution d’une enquête. On aborde aussi les principales évolutions technologiques, dont l’importance croissance de la preuve par l’ADN ainsi que les traces numériques des téléphones intelligents.

L’intérêt du chapitre 2 concerne la question du triage et du degré de priorité à appliquer dans le traitement du volume de dossiers d’enquêtes criminelles selon la probabilité de résolution. Les auteurs proposent trois typologies pour appuyer l’exercice de triage et de la détermination de la priorité.

Les chapitres 3 et 4 abordent les aspects scientifiques de l’enquête criminelle. La nature des données de bases disponibles à l’enquêteur, celles qu’il peut observer et prélever sur les lieux des crimes, celles qui proviennent des entrevues avec des victimes et des témoins et celles des sources numériques (téléphones intelligents, caméras de surveillance, médias sociaux). Les sources numériques ont l’avantage d’être omniprésentes, volumineuses et diversifiées, mais le désavantage est qu’elles engendrent rapidement une surcharge, d’où l’importance d’une démarche structurée et rigoureuse. L’enquêteur doit maitriser une méthode d’entrevue appropriée et respectueuse tout en gardant à l’esprit les limites des témoignages qui manquent de précisions et sont empreints de la subjectivité de l’expérience. Prenant pour appui des recherches scientifiques, les auteurs parlent de la pertinence et des limites de divers moyens d’enquête comme la filature (surveillance physique) et les écoutes électroniques (surveillance électronique).

Le cinquième chapitre traite de la question de l’interrogatoire et de la quête de l’aveu à tout prix. La populaire technique d’interrogatoire Reid, utilisée en Amérique du Nord, est fondée sur une logique de stratagèmes de manipulation, de ruse et de tromperie qui comporte un risque significatif d’aboutir à de fausses révélations. Les auteurs privilégient l’entrevue cognitive dont l’objectif est d’obtenir la version du suspect, de recueillir des faits dans le but de comprendre ce qui s’est passé. Dans cet ordre d’idées, l’enquêteur doit être bien préparé et au fait de l’ensemble des éléments de preuves déjà présents dans le dossier d’enquête.

Le chapitre 6 aborde la question de l’hypothèse. Celle-ci doit être ouverte, c’est-à-dire permettre plusieurs versions possibles. On est loin de la vision unique qu’on cherche à démontrer à tout prix. À cet égard, la typologie indicative de délits proposée est utile pour l’élaboration de l’hypothèse (p. 94-95). Encore ici, j’ai pris l’initiative de l’inclure dans mes enseignements en analyse criminologique.

Dans le dixième chapitre, les auteurs défendent l’idée que l’enquête doit aller au-delà de l’unique neutralisation des suspects (arrestation, mise en accusation, incarcération). Elle doit donner lieu à des mesures de prévention en fonction des failles et des lacunes exploitées par les criminels, ce qui est présent dans les services privés ou corporatifs d’enquête, mais inexistant dans les services de police publics.

Le chapitre onze examine la question de l’impact des enquêtes criminelles sur les taux de criminalité.

Dans le chapitre 7, on détaille l’angle de la validation des constats théoriques sur les suspects : les crimes de fraudes sont divisés en trois grands types; 1) les détournements d’actifs (vols internes de marchandise ou d’argent, services non payés, fausses factures; 2) la corruption et la collusion (pot-de-vin); 3) les falsifications d’états financiers (gonflement des revenus, fraude fiscale camouflage de dettes). Les enquêtes pour fraude sont surtout réalisées dans les domaines privés et corporatifs. Pour les services de police, ces types d’enquêtes sont trop complexes et comportent une basse probabilité de résolution, par conséquent, on leur accorde une basse priorité. Ces enquêtes débouchent sur l’identification des faiblesses et des vulnérabilités qui ont permis les actes frauduleux et la proposition de correctifs et de mesures préventives.

Les chapitres huit et neuf sont déterminants pour les praticiens de l’enquête. Ils abordent la stratégie de l’analyse par le regroupement (recoupement) de séries de crimes similaires d’un même type. La stratégie du regroupement de dossiers d’enquête sériel est un moyen efficace d’améliorer le rendement en réduisant le volume des dossiers en traitant simultanément plusieurs dossiers qui comportent une certaine constance du modus operandi. La sérialité se caractérise par un continuum temporel et une succession d’actions criminelles ancrées dans un même continuum de la nature du crime.

Le chapitre huit concerne neuf séries de vols par effraction commis (un total de 249 introductions) au Québec entre 2002 et 2018. Les auteurs en dégagent trois profils de cambrioleurs dont les caractéristiques confirment des notions théoriques existantes (organisé, désorganisé, imprudent).

Le neuvième chapitre s’intéresse aux crimes d’agression sexuelle qui sont examinés à travers dix séries de crimes perpétrés (un total de 98 agressions) au Québec entre 2007 et 2018. À l’aide de regroupements de séries, des traits caractéristiques sont dégagés. Les séries de l’échantillon contiennent peu de changements radicaux concernant les modes opératoires, ce qui valide l’analyse de regroupement de cas. Dans des séries, les suspects affichent une forme une diversification de leurs comportements criminels (introductions par effraction (jour et nuit), exhibitionnisme, voyeurisme, violence conjugale). Ils font ressortir que les agresseurs organisés ont recours à moins de violence que les agresseurs désorganisés. Que la résistance de la victime est susceptible d’empêcher l’aboutissement de la finalité du criminel. Ils relèvent aussi la présence d’un phénomène de gradation des comportements vers une aggravation de ceux-ci et le raccourcissement des segments temporels vers une accélération. Les auteurs abordent enfin la délicate question de l’impact de la médiatisation sur la trajectoire délictuelle de ces criminels. Ils montrent que cela affecte le déroulement de l’enquête; un ralentissement brusque des activités ou un élargissement du rayon d’action. L’éventualité de publiciser une série d’agressions sexuelles exige une réflexion fine des avantages et désavantages.

La valeur de ce livre est de rassembler des notions de la criminologie appliquée et de l’analyse criminologique ayant trait à l’enquête criminelle, utile pour les praticiens de l’analyse, de l’enquête et de la gestion des enquêtes ainsi qu’à tous ceux qui s’intéressent à la question des enquêtes criminelles. Cela dit, je suis resté sur ma faim. J’aurais souhaité qu’on ajoute deux chapitres à ce livre, un pour traiter des crimes d’incendie criminel et un autre pour les crimes de vols qualifiés selon la même approche que les chapitres huit et neuf.

LUC HÉBERT
UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL

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