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RCCJP – Volume 65.4

La Désobéissance civile mode(s) d’emploi

Par Thomas Windisch
Québec, Canada : Presses de l’université Laval. 2023. 265 p.

Quand faisons-nous de la science? Peut-on parler de science à propos des sciences juridiques, des sciences politiques, des sciences humaines et sociales, et en particulier (pourquoi pas?) de la criminologie ou des disciplines qu’on lui attache, sans parler des Lettres, de l’Histoire et de la Philosophie?  Quelle surprise nous attend derrière ce titre évoquant inévitablement l’homme des bois de Walden Pond, l’incontournable Henry David Thoreau et ses plaidoyers!

En réalité c’est bien plutôt l’écrivain « oulipophile » Georges Pérec qui est ici le mentor méthodologique. Et, disons-le, le discours sur la « désobéissance civile » devient un jeu verbomoteur comme savent en distribuer nos amis constructivistes. Ayons l’audace de l’auteur et (p)osons la question : un discours « savant » est-il forcément « scientifique »?

À travers un fatras de citations  et de références qui indiquent un «travail de moine» autant qu’une œuvre labyrinthique, puzzlologique devrions-nous dire, puisqu’elle s’associe délibérément à l’écriture de l’écrivain français Georges Perec (La vie mode d’emploi, 1978) en y empruntant même un alter ego dans le personnage de Percival Bartlebooth, Thomas Windisch assume à la fois sa méthodologie «créative» et son attachement au constructivisme, pour tenter de nous amener à penser (comme lui) que «la réflexivité du chercheur (en droit) sur son propre discours lui permet de fonder sa rigueur scientifique sur une attitude critique par rapport au texte qu’il produit…», cette réflexivité ayant donc selon lui automatiquement vertu d’objectivation et même d’objectivité.

Aussi originale qu’elle paraisse ici, une méthodologie se fondant sur l’analyse de texte n’est franchement pas nouvelle. Rappelons par exemple la fascinante œuvre de Jack Miles « God, a biography » parue en français chez Robert Laffont (1996).

Pour le chercheur en criminologie clinique qui, dans toute sa carrière, a poursuivi un idéal à la fois positiviste, pragmatiste, expérimentaliste et humaniste, inutile de dire que cet « exercice de style » de Thomas Windisch n’apparaît ni convainquant ni « constructif » en dehors des questions qu’il provoque et que, curieusement, il ne contient pas: Qu’est-ce que la science? Le Droit peut-il être une science (les sciences juridiques)? Les sciences dites humaines et sociales sont-elles des sciences ? Le crime, désobéissance civile par excellence, peut-il être un objet scientifique?

Quid finalement, dans notre « vie » planétaire tumultueuse, de la question que nous espérions : qu’est-ce que la désobéissance civile, avec sa question subsidiaire : qu’en sont les modes d’emploi à décrire et à formaliser tant pour les étudier que pour les traiter? Elle a disparu avec l’ultime pièce du 439e puzzle de Percival Bartlebooth…

Et pourtant… Inutile de remonter à la nuit des temps d’Antigone, de Socrate, du Bouddha, de Spartacus, de Jésus, de Jacques Cœur ou, plus près de nous, aux appels de De Gaulle ou Martin Luther King ou d’un René Lévesque, etc., pour se frotter, non sans égratignures, à la question de la résistance. Puis-je légitimement enfreindre un ordre légalement donné par une autorité tout aussi légalement constituée? Thoreau manifestement y répondait par la conscience morale. Mais laquelle? Qui ou quoi gouverne ma conscience morale? Ma conviction religieuse m’autorise-t-elle à contrer le principe de laïcité énoncé dans ma société? Puis-je en gilet jaune barrer la route à mes concitoyens? Ma situation politique peut-elle me dicter d’aller bombarder un quartier de rebelles? Ou d’envoyer un missile terroriste sur ceux que je considère mes ennemis? Puis-je dépasser les 600 mots autorisés?
Bref Thomas Windisch nous a offert une nouvelle version de « La trahison des images », de Magritte. Ceci n’est pas une pipe.

Avec le poète de la Résistance (René Char), « certains jours il faut oser nommer les choses impossibles à décrire », car un chat, fût-il le chat quantique de Schewinger, est un chat. Bonne lecture oulipienne!

PIERRE M. LAGIER
UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL

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