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Elle s’est suicidée… Il est condamné à vie ! – L’affaire Bérubé : une erreur judiciaire

Par Jean Claude Bernheim
Saint-Lambert : Québec. Presses du Méridien. 2018.

En tant qu’ancien éditeur, je ne qualifierais pas le livre de Jean-Claude Bernheim, « Elle s’est suicidée… Il est condamné à vie ! » de livre « grand public », mais plutôt d’ouvrage réservé à un public averti. En effet, la présentation des faits, basée sur des rapports, des notes et d’autres éléments judicaires est de nature assez technique et son approche point par point de l’affaire s’adresse principalement aux gens qui sont aux faits du système criminel Canadien. Il faut aussi donner au lecteur un éclairage sur l’angle choisi par l’auteur : en effet, dès le titre, on comprend clairement que Jean Claude Bernheim tient l’innocence de Michel Bérubé – accusé du meurtre de sa conjointe – pour acquise, et c’est d’ailleurs ce qu’il voudra démontrer tout au long de cet ouvrage.

Le fait qu’un auteur assume sa position et n’avance pas de façon masquée dans le but de nous convaincre me semble d’ailleurs un point à retenir en faveur de Jean Claude Bernheim. Il est évident, en effet, qu’on n’écrit pas un livre sur une telle affaire, si l’on est convaincu que justice a bien été rendue, que toute chose est en ordre, et qu’un coupable dort effectivement derrière les barreaux.

En assumant le rôle de défenseur des droits de la personne qu’on lui connait, Jean Claude Bernheim – qui est criminologue – s’inscrit d’ailleurs dans un courant d’œuvres documentaires – souvent télévisées – plaidant pour l’innocence d’une personne condamnée à tort qui prend de plus en plus d’ampleur ces dernières années.

Ici, l’auteur nous raconte l’histoire, qui fut très médiatisée en son temps, de Michel Bérubé, condamné en 2005 pour le meurtre de sa femme Tanya Bushman. Tout, dans cette affaire, a les traits d’un drame familial avec un couple qui bat de l’aile, la présence d’un amant auprès de Tanya Bushman et un changement de lieu de vie qui semble bouleverser le fragile équilibre conjugal.

En 2002, Tanya Bushman est retrouvée morte, pendue à son domicile. Au cœur de cette tragédie, deux versions s’affrontent : celle de Michel Bérubé qui dit avoir découvert le corps de sa femme en rentrant, le soir après sa journée de travail, et la version policière – et celle de l’accusation – qui soutient qu’il a l’assassinée.

À première vue, la version des faits qui entourent la découverte du corps de Tanya par son mari semble tirée par les cheveux. Michel Bérubé, au lieu d’appeler les secours sur place, coupe la corde de la pendue et la transporte – en chutant à plusieurs reprises – à l’hôpital où le décès de Tanya sera rapidement déclaré par le médecin de garde. De plus, le couple semble avoir eu une dispute peu de temps avant la mort de Tanya. Et ajoutons à cela que dès le début du dossier le docteur urgentiste, qui réceptionne Michel Bérubé avec le corps de son épouse, émet des doutes sur les circonstances de la mort de Tanya, doutes qu’il partage rapidement avec les policiers. Il n’en faut pas plus, évidemment, pour faire du mari un suspect idéal.

Le mérite principal de l’ouvrage de JC Bernheim est de démontrer de façon très claire comment l’enquête policière a ainsi été menée dès le départ : quasiment sur la seule hypothèse du meurtre de Tanya par son mari.

Plusieurs éléments mis de l’avant par le criminologue sont particulièrement frappants en ce sens, et feront sans aucun doute dire au lecteur de ce livre, que l’enquête menée contre Michel Bérubé l’a été presque uniquement à charge. Sans gâcher l’intérêt du lecteur à découvrir ces éléments, on ne peut qu’être particulièrement frappé par le peu d’intérêt qui a été apporté aux témoignages qui pouvaient disculper Michel Bérubé.

On sera aussi étonné de découvrir comment les investigations techniques sur « la scène de crime » ont été menées et en particulier le fait qu’il n’y a pas eu de recherche de traces de sang au moyen du Luminol (un procédé utilisé en criminalistique pour détecter les traces de sang laissées sur les lieux du crime, même si elles sont faibles ou ont été effacées). Et ce ne sont pas les seuls manquements importants que l’auteur soulève à la défense de Michel Bérubé.

Par son étude méthodique du sujet, Jean Claude Bernheim amène ainsi les lecteurs avisés, tout autant que les profanes, à comprendre qu’il reste de nombreuses questions non répondues sur les évènements qui ont pu conduire à la mort de Tanya Bushman.

C’est évidemment troublant puisque les citoyens s’attendent à ce que toutes les étapes qui concourent à la justice soient justement menées dans le but de limiter, autant que possible, ces zones de doute ou d’incertitude.

Cet ouvrage pose aussi de nombreuses questions sur le rôle de la presse lorsque les journalistes relatent les affaires criminelles durant leur déroulement, et dont il apparait clairement dans ce cas, que ce qui a été publié était le fruit d’une vision policière de l’affaire. C’est un point qui mériterait à lui seul bien plus qu’un chapitre quand on connait l’impact que peuvent avoir les informations publiées dans les médias sur de tels dossiers.

Je terminerais en disant qu’il ne manque peut-être qu’une seule chose à cet ouvrage pour une meilleure clarté du propos et de la démonstration voulue par Jean Claude Bernheim. C’est un résumé chronologique des faits, depuis le matin funeste jusqu’à l’arrestation de Michel Bérubé, qui aurait pu figurer au tout début de l’ouvrage. Cela aurait permis au lecteur de construire sa propre vision des faits avant de se lancer avec l’auteur dans l’analyse détaillée des éléments du dossier.

Ceci étant dit, la lecture de cet ouvrage laissera certainement à un très grand nombre de lecteurs le désagréable sentiment que Michel Bérubé n’a pas bénéficié de tous les moyens que policiers et procureurs auraient pu mettre en œuvre pour permettre à la vérité de voir pleinement le jour dans cette affaire.

Nos systèmes judiciaires s’attachent beaucoup à « trop bien » accomplir leur mission de justice, s’égarant parfois sur les moyens pour y parvenir, en oubliant que, comme l’a écrit Émile Zola en concluant la troisième partie des Quatre Évangiles (1898-1902) : « il n’est de justice que dans la vérité » et non l’inverse.

STÉPHANE BERTHOMET
Radio-Canada

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