Profession criminologue
Analyse clinique et relation d’aide en milieu carcéral
Philippe Bensimon
Montréal, Guérin, éditeur ltée, 2009-12-28
Ce livre signé Philippe Bensimon se présente comme étant une première. Très peu d’écrits existe en effet sur la profession de criminologue. Il faut donc savoir gré à Guérin éditeur d’avoir pris l’initiative ici d’ouvrir une nouvelle perspective de réflexion concernant la pratique criminologique.
Ce bouquin a été écrit à partir de l’expérience de l’auteur en milieu carcéral fédéral au Québec. Il importe de savoir que celle-ci a été vécue essentiellement dans un établissement à sécurité maximale dont la vocation particulière est de procéder au «classement» de personnes détenues : le Centre régional de réception. À la lecture de l’ouvrage, cela transparait ce qui invite à la prudence quant à certaines extrapolations qu’on pourrait faire vis-à-vis d’autres types d’établissements carcéraux.
Ce texte s’adresse d’abord et avant tout aux étudiants en criminologie qui aspirent à faire un stage ou à travailler en milieu carcéral fédéral. À sa lecture, ceux-ci constateront rapidement que celui-ci ne tient ses promesses qu’en partie. En effet, Bensimon nous livre ici un texte inégal. On le sent vraiment à l’aise dans les sections plus «descriptives» du livre, sections qui couvrent environ 60% de celui-ci. Quant à elles, les sections plus «théoriques» de cet ouvrage nous apparaissent beaucoup plus faibles. On doit donc prendre ce texte pour ce qu’il est véritablement : non pas un exposé scientifique ou un essai, mais un témoignage bien senti d’un praticien d’expérience.
Du côté des points forts de ce livre, trois sections retiennent particulièrement l’attention : les chapitres 2, 4 et 6. Couvrant presque le tiers du bouquin, le chapitre 2 s’avère être une véritable pièce d’anthologie. Il s’adresse au «savoir-être» du futur clinicien en milieu carcéral. De façon tout à fait remarquable, Bensimon l’amène ici à s’interroger sur le sens véritable de son engagement professionnel. Pour ce faire, il fait appel à une série d’énoncés qui font passablement le tour de la question : valeurs, motivations, etc. Malgré l’ampleur de ce chapitre, Bensimon réussit à capter et à maintenir l’intérêt du lecteur en faisant ressortir concrètement les enjeux propres à chacun des thèmes abordés.
Le chapitre 4 décrit en détail les différentes tâches qu’un criminologue peut être appelé à faire dans le cadre d’un établissement comme le Centre régional de réception où, rappelons-le, le travail est essentiellement axé sur l’évaluation de la personne contrevenante : lecture de dossiers, entrevues d’évaluation et rédaction de rapports. On reste toutefois sur son appétit face aux autres tâches que les criminologues peuvent être appelés à accomplir en milieu carcéral : relation d’aide avec les détenus, comités de discipline, comités de transferts, préparation pour les audiences de libération conditionnelle, etc.
Le chapitre 6 apporte plusieurs informations sur des problématiques particulières vécues en milieu carcéral : vieillissement de la population carcérale, crime organisé et bandes criminelles ainsi que la litigieuse question de l’isolement volontaire. L’auteur apporte ici beaucoup d’informations sur ces sujets. Celles-ci sont de nature à susciter une réflexion sur la pertinence des mesures prises par les autorités carcérales pour faire face à ces phénomènes.
Du côté des points qui nous sont apparus plus faibles, il faut tout d’abord déplorer l’approche maladroite de l’auteur quant à sa façon de situer dans l’introduction de son livre la contribution spécifique du criminologue en milieu carcéral. On ne peut qu’éprouver un malaise face aux flèches qu’il envoie un peu gratuitement à d’autres professions.
Le chapitre 1 nous est apparu décevant. Tout d’abord, l’auteur prend plusieurs raccourcis au plan historique et fait des liens qui ne sont pas toujours évidents. Par ailleurs, il ne permet pas au lecteur de bien planter le décor de ce qu’est véritablement le milieu carcéral. Ainsi, il ne fait pas allusion à la configuration architecturale actuelle des établissements de détention et à son impact sur l’intervention clinique. S’il aborde avec beaucoup de respect le travail souvent ingrat des agents de correction, il n’y traite pas du vécu des détenus et des autres membres du personnel. Au terme de ce chapitre, on sait donc peu de choses sur l’organisation du milieu carcéral, sur sa dynamique particulière et sur les trajectoires de vie qui s’y développent.
Portant essentiellement sur la relation d’aide, le chapitre 3 nous est apparu court au sens propre comme au sens figuré. Dans ce chapitre, l’auteur y va d’une interprétation très personnelle de la notion de relation d’aide et ce, au risque de mêler indument les cartes. Certes, on peut faire des démarches auprès de la personne contrevenante et de la société afin de les aider à mieux harmoniser leurs rapports. Toutefois, la relation d’aide reste d’abord et avant tout associée au développement personnel d’un individu. Afin de reprendre une exploration plus rigoureuse d’un filon qui peut s’avérer prometteur, nous estimons que l’auteur aurait avantage ici à revenir sur les objectifs fondamentaux propres à l’intervention clinique traditionnelle en criminologie : la réintégration sociocommunautaire de la personne contrevenante, le développement personnel de celle-ci et la neutralisation de son agir délinquant. Il y trouverait une base plus solide pour étayer son argumentation.
Par rapport à l’objet de ce livre, le chapitre 5 nous est apparu comme étant une longue digression. Au lieu de se centrer sur les facteurs qui ont prédisposé et/ou précipité une personne à faire le choix de commettre un délit, l’auteur apporte beaucoup d’information statistiques sur la criminalité.
Enfin, le chapitre 7 mériterait d’être retravaillé. Si l’échelle de Maslow est digne d’intérêt au plan théorique, elle s’avère malheureusement peu effective dans la pratique. En matière de réponse efficace aux besoins des personnes, la Théorie du choix et la Thérapie de la réalité développées par Glasser nous sembleraient plus pertinentes. Quant au phénomène bien connu de la «désistance», il pourrait être davantage étayé et développé.
Dans un tout autre ordre d’idée, le niveau d’écriture choisi dans cet ouvrage suscite aussi un malaise chez nous. En effet, l’auteur fait appel ici essentiellement à un style littéraire pour aborder son sujet. S’il le fait avec talent, ce choix dessert par contre la portée plus générale de son propos. En effet, Bensimon veut mettre de l’avant dans son livre le caractère hautement professionnel du travail du criminologue en milieu carcéral. Or, plusieurs descriptions des personnes ou des situations qu’il met en scène, frôlent le sensationnalisme. Ce faisant, il peut contribuer au renforcement de préjugés négatifs chez son public-cible. Afin de maintenir l’intérêt de son lecteur, il s’éloigne ainsi de son objectif principal : celui de favoriser le développement de futurs professionnels aptes à offrir une relation d’aide significative en contexte d’autorité.
En somme, ce livre de Bensimon n’est peut-être pas «Le» manuel de référence qu’on nous décrit dans la publicité qui l’accompagne. Il constitue néanmoins un témoignage qui mérite le détour et ce, dans la mesure où on reste critique à son endroit.
FRANÇOIS BÉRARD
Université de Montréal |
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