38 ans derrière les barreaux / L'histoire du père Jean
Par France Paradis
Montréal, QC: Éditions Novalis, 2009
Il n'y a pas une année maintenant sans la publication d'une biographie ou d'une autobiographie d'un délinquant, d'un ex-criminel, d'un prisonnier, d'un ex-prisonnier. Plus rare est le publication d'une biographie ou d'une autobiographie d'un aumônier ou d'un ex-aumônier de prison. Récemment, pourtant, coup sur coup, deux livres de tels aumôniers ont été publiés, l'un en Belgique, l'autre au Québec. Celui de la Belgique est une autobiographie écrite par l'aumônier lui-même. Il s'agit en fait d'une analyse critique du système de prison, à la lumière de son expérience en milieu carcéral: Philippe Landenne, Peines de prison / L'addition cachée, Bruxelles: Éditions Larcier, 2009.Cet auteur avait déjà publié d'ailleurs un autre livre en 1998: Résister en prison / Patiences, passions, passages. Le livre de 2009 a été recensé récemment dans notre revue par Guy Lemire, un criminologue-professeur d'université à Montréal, mais également un ex-directeur de prison qui a écrit en 2008, avec Marion Vacheret, un livre universitaire sur la prison: Anatomie de la prison contemporaine, Montréal, Les Presses de l'Université de Montréal. Soulignons d'ailleurs que rares sont également les livres analytiques écrits par les directeurs ou ex-directeurs de prison, et encore plus leurs biographies ou leurs autobiographies. Ceci dit, l'autre livre, celui dont nous signalons l'intérêt dans cette recension, est une "biographie carcérale" écrite par France Paradis au sujet d'André Patry, appelé communément "le père Jean", car il avait choisi ce nom en devenant prêtre au sein d'une communauté religieuse bien connue des criminologues, l'ordre des Trinitaires. Les Trinitaires sont un ordre cloîtré, fondé par Saint-Jean-de-Matha au XXième siècle, "pour le rachat des captifs". Il fut une époque où ils le faisaient au sens strict du terme: ils ramassaient de l'argent pour payer la dot ou la rançon. Quand l'argent manquait, on envoyait un trinitaire prendre la place du prisonnier en cellule. Une sorte d'échange qui permettait de libérer le captif. Les Trinitaires vivaient donc dans le silence de leur communauté, mais étaient autorisés à sortir pour aider les autres: les prisonniers, les pauvres, les persécutés... C'est en accompagnant des confrères, eux-mêmes aumôniers de prison, que le père Jean découvrira sa vocation. Au Québec, l'ordre prend son essor avec le père Pierre dans les années 40. C'est lui quer le père Jean a entendu au collège et qui lui a donné le goût de devenir trinitaire. L'auteur de la biographie, France Paradis, est écrivaine. Elle nous livre ici le parcours fascinant de cet homme qu'elle a bien connu grâce à son travail bénévole auprès des prisonniers. Douzième d'une famille de 13 enfants, le père Jean (né André Patry) naît à Hull-Gatineau, en banlieue de la capitale du pays, Ottawa. Alors qu'il a 12 ans, il entend parler des prêtres-ouvriers et se prend d'admiration pour ces prêtres qui vivent dans le monde, avec le monde, "auprès de ceux qui ont de la misère". Contrairement à ce que l'on pourrait penser, le futur père Jean ne fut pas "un enfant de choeur" durant son enfance et son adolescence. Le livre décrit plusieurs événements où notre futur prêtre est plutôt du genre "petit délinquant". Qu'à cela ne tienne, autour de 20 ans, il embrassera une carrière religieuse qui l'a mené pendant 38 ans (1969-2006), à titre d'aumônier, au Centre de détention de Montréal, appelé communément la "Prison de Bordeaux", du nom d'un quartier important de la Ville de Montréal où est située cette prison "célèbre". Elle est célèbre, en effet, parce que construite autour de 1912 et dotée d'une architecture historique sur le modèle britannique bien connu dit du "Panopticon", de Jeremy Bentham. Célèbre aussi parce que, encore en 2009, elle est la prison la plus peuplée (près de 100 prisonniers) et celle qui emprisonne la clientèle carcérale parmi le plus difficile du Québec, du moins pour les sentences dîtes provinciales de moins de deux (2) ans. Des prisonniers y ont été exécutés jusqu'à ce que la peine de mort soit abolie par le Canada en 1976. "À mon arrivée à Bordeaux, dira le père Jean, il y avait huit (8) condamnés à mort. Quand ils sortaient dans la cour, ils y voyaient les potences". Le père Jean a connu des prisonniers "célèbres" (ou presque), tels: Réal Charland, l'un des derniers condamnés à mort sauvé in extremis par l'abolition de la peine de mort ; Henry Morgentaler, le médecin fameux et l'apôtre historique du droit à l'avortement au Canada; Frank Cotroni, un leader important du crime organisé à Montréal et à New York. Il a côtoyé des "felquistes" du Front de libération du Québec, écouté les confidences des pires "caïds", célébré le mariage d'ex-tueurs à gage. Aujourd'hui à la retraite, le père Jean ne décroche pas. Son grand projet ? Organiser un grand conventum d'ex-prisonniers réhabilités. Deux ou trois "belles" pensées du père Jean méritent d`être soulignées:
# 1. "Je n'ai jamais voulu savoir qui avait tué sa mère, violé des enfants... Je me disais que je devais accueillir sans juger, sans questionner, parce que des questions, ces prisonniers s'en font tout le temps poser, et ce, parfois, depuis leur premier foyer d'accueil".
# 2. "Il y a longtemps eu des sévices physiques et l'abus de pouvoir est encore présent. Mais j'ai aussi vu des agents de prison sauver la vie de prisonniers qui voulaient se suicider ou tendre une bible à un prêtre pédophile qui avait précisément besoin de cela. Je connais des agents exceptionnels".
# 3. "Même quand un gars revient à la prison pour la 10ième fois, il faut l'accueillir comme si c'était la première. Il ne s'agit pas de cautionner le mal, mais d'être complice du bien".
Pourquoi vouloir consacrer sa vie à accompagner des criminels ? Comment demeure-t-on pendant de nombreuses années le confident de voleurs et de bandits ? Est-il possible de parler d'amour, de pardon et de réconciliation à des violeurs, des prostitués ou des meurtriers ? La biographie du père Jean répond en partie à ces interrogations.
J'ai connu personnellement le père Jean pendant plusieurs années alors que j'étais commissaire communautaire à la Commission québécoise des libérations conditionnelles et que je travaillais quelquefois au Centre de détention de Montréal, dit la "Prison de Bordeaux".Sa "compassion" vraiment sincère pour les exclus que sont les prisonniers, sa "passion" pour les aider et son "implication sociale" avec d'autres intervenants pour amener des changements aux conditions de vie des prisonniers et des ex-prisonniers, m'ont profondément touchées. Un aumônier comme lui, il nous en faudrait des centaines dans les prisons du Québec, du Canada, de la France et ... du monde. Un citoyen engagé comme lui, nous n'en avons malheureusement plus beaucoup. Où est la relève ? Le père Jean n'a pas toujours été un "enfant de choeur", loin de là. Toutefois, il a "toujours" été un "enfant de coeur", en particulier pendant ses 38 ans de "captivité volontaire" en prison. Et je devine que, dorénavant, pendant sa "retraite active", il ne sera jamais un "retraité du coeur". Il continuera sûrement, à sa façon, une implication socio-religieuse de haute qualité. J'ai toujours apprécié vivement, comme criminologue-universitaire, que le père Jean ait souvent été intéressé aux connaissances criminologiques développées par la criminologie et les sciences humaines, autant dans le contexte universitaire que dans le contexte de la pratique criminologique. En fait, le père Jean a été en réalité un "apprenti-criminologue" toute sa vie en prison. Au nom de tous ses "amis" prisonniers et ex-prisonniers, ainsi que de ses amis criminologues et autres "logues", qu'il en soit chaudement remercié !
ANDRÉ NORMANDEAU
Université de Montréal |
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