Police / Des chiffres et des doutes / Regard critique sur les statistiques de la délinquance
par Jean-Hugues Matelly et Christian Mouhanna
Paris, France: Éditions Michalon, 2009
Comme le souligne dès le "premier regard" sur le sujet les auteurs de ce livre, la publication des chiffres de la délinquance est devenue l'un des moments clefs de la vie politique et médiatique. Si la criminalité baisse, la police dit-on est performante et l'on s'extasie sur cette amélioration mathématiquement prouvée. Si la criminalité augmente, la police dit-on n'est pas responsable car les causes sont "tellement complexes" et hors du contrôle de la police: telles la pauvreté, le chômage, le logement, l'éducation, la santé... En fait, l'on parle de la police mais l'on pourrait tout aussi bien parler des autorités politiques: maires, députés, ministre de la Justice et ministre de la Sécurité publique, Premier ministre, Président de la République... Tout ce "beau monde" se renvoie la balle. Si la criminalité baisse, c'est bien grâce à notre travail ! Si la crimianalité augmente, ce n'est pas de notre faute !
Jean-Hugues Matelly est chercheur associé au Centre d'études et de recherche sur la police à l'Institut de science politique (IEP) de l'Université de Toulouse. Christian Mouhanna est chargé de recherches au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et au Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (CESDIP) du ministère de la Justice (affilié au CNRS).Il a dirigé il y a quelques années la recherche au sein de l'Institut des hautes études en sécurité (INHES-IHESI). Les deux auteurs sont spécialistes des questions de police et de justice, en particulier de la police de proximité et de la justice de proximité.
À ce titre, les auteurs déclarent que, contrairement à ce que l'on voudrait (nous faire) croire, ces chiffres de la délinquance si rassurants ou si inquiétants relèvent davantage d'une fabrique bien huilée que d'une véritable approche scientifique. La "vérité" des chiffres dissimule des constructions comptables chaotiques et ... inquiétantes. Plongée détaillée dans l'univers des commissariats et des gendarmeries où s'élaborent ces chiffres, ce livre dévoile toutes les recettes utilisées pour construire les résultats souhaités en haut lieu et raconte comment s'est bâti un système qui, depuis le policier jusqu'au ministre, "piège" l'ensemble des participants. Produire les "bons chiffres" devient la préoccupation principale, même si cela a des conséquences néfastes sur le travail policier, même si cela signifie reléguer le public au second plan, même si cela nuit à leur mission même: la lutte contre la délinquance.
Vu leur influence dans le débat public, les auteurs soulignent que comprendre les mécanismes de production de ces chiffres devient dès lors une préoccupation essentielle. Dans cette optique, il est important de ne pas s'arrêter à des jugements généraux, exclusivement critiques, sur leurs manipulations.. afin d'éviter ce type de discours à faible portée. Il convient, disent-ils, de revenir sur les pratiques effectives des différents acteurs qui "produisent" ces chiffres, à tous les niveaux. Comment l'activité du policier de rue ou du gendarme influe-t-elle sur eux ? Comment la qualification judiciaire de tel ou tel délit va-t-elle modifier les statistiques ? Sur quels leviers les différents niveaux hiérarchiques vont-ils agir pour "sortir" des données qui conviennent à leurs objectifs ? Il ne s'agit pas pour les auteurs de se livrer exclusivement à une critique méthodologique et théorique des chiffres se fondant sur un regard extérieur porté sur ces données. Au contraire, ils partent de l'observation "in vivo" des pratiques des policiers et des gendarmes, et ils tentent de comprendre quelles sont les logiques à l'oeuvre dans leur construction des chiffres. Pour illustrer ces pratiques, un certain nombre de "recettes" policières éprouvées et de témoignages parlants sont proposées au lecteur. Au-delà de l'aspect anecdotique, elles nous montrent combien l'imagination policière est fertile en la matière et susceptible de jouer sur de nombreux facteurs. Loin d'être un reflet fidèle de la délinquance et de la criminalité objective, les statistiques policières apparaissent assez clairement comme l'expression des diverses stratégies des membres de ces institutions. Ceux-ci répondent souvent dans la "fabrication des données" aux injonctions des gouvernements qui les dirigent, ou qui sont censés les diriger...
Soulignons enfin que la bibliographie de ce livre est vraiment fort exhaustive: plus de 100 titres tout-à-fait pertinents au sujet d'étude des auteurs Matelly et Mouhanna. Une belle réussite que ce livre, compte tenu qu'il s'agit précisément d'un sujet difficile à cerner empiriquement.
André Normandeau
Université de Montréal |
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