Histoire des savoirs sur le crime et la peine (en trois volumes)
par Christian Debuyst, Françoise Digneffe, Alvaro Pires et Jean-Michel Labadie
Bruxelles, Belgique: Larcier. 2008
Cet "Histoire des savoirs..." est une oeuvre "monumentale". L' oeuvre de ces quatre "criminologues" belges (Debuyst et Digneffe), canadien (Pires) et français (Labadie) est le fruit d'une recherche collective qui décrit comment et en quoi l'histoire de la criminologie peut éclairer la criminologie d'aujourd'hui. Qui dit "criminologue" dit aussi "psychologue et juriste" (Debuyst), "philosophe et juriste" (Digneffe), "sociologue et juriste" (Pires), ainsi que "psychologue et éducateur" (Labadie). L'ouvrage a été écrit "dans le temps" puisque le volume 1 a été publié initialement en 1995 et repaginé en 2008, le volume 2 en 1998 et repaginé en 2008, et le volume 3 est une nouveauté de 2008. Les quatre auteurs signent la premier volume alors que seuls Debuyst, Digneffe et Pires signent les deux autres. Ces trois volumes s'adressent ainsi aux juristes (avocats et magistrats), aux sociologues, aux psychologues... et aux criminologues, au sens nord-américain où la criminologie rime avec les sciences sociales. L'éditeur de ces volumes (Larcier) est fort audacieux, car il s'agit de livres de fond qui exigent une capacité de lecture nettement au dessus de la moyenne. Heureusement que certains éditeurs, tel Larcier, ont le "goût du risque" et nous permettent d'avoir accès à des écrits raffinés plus difficiles, dans le bon sens du terme. Il faut aussi souligner le travail des directeurs de la "Collection Crimen" où s'insère la publication de ces trois livres, à savoir: Dan Kaminski (Université de Louvain), Anne Wyvekens (CNRS-France), Marie-Sophie Devresse (Université de Louvain) et Françoise Digneffe (Université de Louvain). Le mot latin "crimen" désigne, nous le savons, l'inculpation, le chef d'accusation et, par extension, la faute ou le crime. La collection propose, "dans une perspective scientifique, critique et émancipatrice", des ouvrages relevant du champ criminologique: normes, délinquances et déviances, justice pénale et réactions sociales.
Ceci dit, cet ouvrage est donc présenté en trois volumes qui suivent une trame historique, du 18e siècle au 20e siècle. Le volume 1 est intitulé: "Des savoirs diffus à la notion de criminel-né" (400 pages). Dans ce premier volume, les auteurs décrivent la constitution des savoirs sur le crime et la peine qui s'organise d'abord au sein d'un champ de préoccupations diverses avant d'apparaître comme une activité de connaissance qui relève d'un projet portant explicitement sur la question criminelle. Après un chapitre introduisant à la criminologie d'hier et d'aujourd'hui, les auteurs nous situent dans la problématique du champ. On y voit se développer des savoirs qui touchent aux comportements criminels mais au sein d'autres préoccupations: A. Projets diffus d'abord, au 18 ème siècle, qui préparent la naissance des sciences humaines; B. Projets liés à des disciplines particulières qui se constituent au début du 19e siècle : statistiques et hygiène sociale, psychiatrie et anthropologie. L'étude de cette dernière conduit jusqu'à Lombroso, point de départ de l'École positiviste italienne traitée dans le deuxième volume.
Le deuxième volume s'intitule: "La rationalité pénale et la naissance de la criminologie" (584 pages). Ce deuxième volume présente la formation de la rationalité pénale moderne, ses effets sur la naissance de la criminologie et sur les débats à propos de la question criminelle au tournant du siècle. Couvrant la production des savoirs sur le crime et la peine jusqu'aux années 1920 en Europe et en Amérique du Nord, ce volume traite, entre autres, les questions suivantes:
--- Peut-on dire que la croyance en la sévérité des peines du début du 18e siècle ait disparu ?
--- Quel sens a le débat récurrent entre l'utilitarisme et le rétributivisme pénal ?
--- Comment la volonté d'adopter une perspective scientifique sur la question pénale a-t-elle affecté les enjeux de ce débat, notamment au niveau des recherches psychiatriques qui mettent en évidence des notions comme celles de dégénérescence ou d'eugénisme ?
--- En quoi les analyses sociologiques de penseurs comme Tarde et Durkheim ont-elles ouvert de nouveaux horizons à propos des savoirs sur le crime et le peine ?
Le troisième volume, tout à fait "nouveau", s'intitule: "Expliquer et comprendre la délinquance , 1920-1960 (496 pages). Ce troisième volume s'intéresse aux savoirs qui portent sur les comportements délinquants par opposition aux savoirs qui portent sur les peines et modalités de la réaction sociale. Il s'efforce de décrire les théories du crime et de la déviance qui sont nées durant la première moitié du 20e siècle en insistant sur la manière dont elles sont construites. Les auteurs ont choisi de ne pas présenter ces savoirs selon un partage disciplinaire traditionnel (psychologie ou sociologie) mais selon les grandes orientations épistémologiques et méthodologiques qui les sous-tendent. L'ouvrage est divisé en quatre parties:
--- La première regroupe les recherches adoptant un schéma cause/effet (dites explicatives) et une approche comparatiste (criminel/non-criminel).
--- La deuxième englobe les productions de la psychiatrie dynamique et de la psychanalyse sur la question des comportements délinquants.
--- La troisième rassemble les recherches qui utilisent un schéma processus/résultat et que l'on peut qualifier de phénoménologiques. Elles sont axées sur une démarche qui vise à décrire ou à comprendre des processus. En Europe, il s'agit d'études psychiatriques et psychologiques, aux États-Unis de travaux de type micro-sociologiques (École de Chicago).
--- La quatrième partie présente les travaux de Sutherland et des sociologues américains des années 1950 (Merton, Cohen, etc.) qui reviennent, de différentes manières, sur la notion d'explication.
Tout compte fait, cette "Histoire des savoirs sur le crime et la peine" est tout simplement "grandiose" sur le plan théorique et méthodologique. Christian Debuyst, professeur émérite à l'Université de Louvain, Françoise Digneffe, professeure émérite à l'Université de Louvain, Alvaro Pires, professeur titulaire à l'Université d'Ottawa et Jean-Michel Labadie, professeur à l'Université de Paris XIII... méritent toute notre admiration pour avoir "oser" aborder un sujet aussi exigeant avec autant de bonheur.
André Normandeau
Université de Montréal |
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