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Recension de livre

Les détenus et leurs proches : Solidarités et sentiments à l’ombre des murs

Par Ricordeau, Gwénola
Paris, France : Éditions Autrement, 2008

À partir de son expérience personnelle et d’une enquête de terrain étoffée, la sociologue Gwénola Ricordeau raconte le quotidien des détenus et de leurs proches qui vivent l’expérience de l’incarcération : les semaines rythmées par les parloirs et le courrier, mais aussi la vie familiale et conjugale, la sexualité, l’éducation des enfants et les destins sociaux de celles et ceux qui ont, un jour, été confrontés à la prison.

Dès les premières lignes, la sociologue Gwénola Ricordeau se positionne clairement à propos de sa relation à l’univers carcéral : « le système carcéral m’apparaît surtout une humiliation pour les détenus et pour nous, leurs proches » (p.11). Son expérience de la prison à titre de bénévole, proche de détenu et de chercheuse est peu banale. Sa proximité avec les familles et les détenus pourrait cependant laisser croire à un biais et un manque de neutralité face à l’institution carcérale. C’est avec raison qu’elle s’interroge sur l’impact de sa propre expérience de la prison sur les résultats de cette enquête. Toutefois, c’est probablement là que l’on retrouve la force de cet ouvrage qui laisse la parole à ceux et celles qui vivent la prison. La proximité de la chercheuse avec le terrain d’étude a permis, sans aucun doute, d’éviter la superficialité et de favoriser une enquête traitant des véritables préoccupations des personnes interrogées. Ainsi, avec l’aide d’une collègue (Fanny Bugnon), elle a rencontré près de 70 personnes incarcérées (hommes et femmes), 26 de leurs proches et 11 anciens détenus.

La prison : véritable boîte à malice
Les détenus n’ont pas la côte auprès du public qui est beaucoup plus enclin à se préoccuper des malades, des enfants et des personnes âgées. Même des membres du personnel correctionnel ont manifesté à la sociologue qu’ils comprenaient mal la pertinence de ce sujet d’étude. Il ne faudrait quand même pas trop s’occuper des détenus! La direction d’un établissement lui a même proposé de porter l’uniforme de surveillant afin d’assurer une meilleure objectivité de la chercheuse (offre qui fut évidemment refusée). Ainsi, elle aurait pu, selon la direction, comprendre la difficulté du travail du personnel correctionnel et apprendre l’importance d’entretenir une certaine méfiance à l’endroit des propos des détenus.

Si certains pourront critiquer qu’on n’y retrouve aucun témoignage du personnel carcéral, il est réconfortant de lire un ouvrage qui laisse la parole aux détenus et à leurs proches sans tenter de disqualifier ou de nuancer leurs propos. Pour bien comprendre la prison, il faut d’abord comprendre l’expérience de ceux qui la vivent, et ce, malgré le manque de nuance, les contradictions, les manipulations et les masques portés.  

En nous présentant l’éternelle opposition entre l’administration correctionnelle et les détenus, la sociologue nous montre aussi leurs perceptions d’un univers qui doit sans cesse réussir à concilier réhabilitation, sécurité et respect de l’être humain. Ici, il importe peu que la perception qu’entretiennent les détenus et leurs proches de la prison reflète toujours la réalité puisque les difficultés et les frustrations qu’ils vivent au quotidien sont bien réelles.

Tout au long de l’enquête, elle écoute, questionne et commente. On y retrouve de nombreuses citations, fortes en images, des personnes qu’elle a rencontrées. Appuyée par une bibliographie étoffée, elle s’intéresse particulièrement aux relations humaines. La prison interpelle et la chercheuse a visiblement pris des précautions afin de ne pas faire dans le voyeurisme, même lorsque des sujets délicats comme la sexualité sont abordés.

L’épreuve de la prison
Une très grande partie de cet ouvrage traite de l’impact de la prison sur les liens entre les détenus et leurs proches. De nombreux sujets sont explorés : couple, enfants, ruptures, mensonges, rencontres, solidarité, peurs, souffrances, préjugés, surveillants, bénévoles, etc. Même s’il est possible de conserver un lien avec l’extérieur (parloirs, visite familiale, correspondance, téléphone, etc.), maintenir des relations de qualités peut s’avérer une véritable épreuve. D'ailleurs, comment concilier une vie familiale, amoureuse et sexuelle lorsqu’un membre du couple est incarcéré?  «En outre, le détenu tend à être réduit à son délit ou à son crime, et son identité de détenu tend à gommer les autres identités (de père, d’époux, de fils…)» (p.67).

Dehors
La prison ce n’est pas que le « dedans », c’est aussi le « dehors ». Il faut savoir qu’en plus des victimes directes, la criminalité frappe durement les familles des détenus que l’on doit considérer comme des victimes secondaires. Trop souvent oubliées, plusieurs d’entre elles ont visiblement besoin d’aide afin de mieux vivre l’incarcération d’un des leurs. Tout comme les détenus, elles n’échappent pas au processus de dépersonnalisation qui caractérise le milieu institutionnel.

Alors qu’elles sont appelées à jouer un rôle crucial lorsque le détenu revient en société, il est préoccupant de constater qu’elles sont si peu considérées par les administrations pénitentiaires.  Une famille présente lors du retour en société du détenu peut faire la différence entre le succès et l’échec d’une démarche de réinsertion sociale. Malheureusement, souligne la sociologue, trop de détenus ne sont pas attendus lors de leur libération et se retrouvent isolés, démunis et sans ressource.   

La libération représente souvent (mais pas toujours) un moment très attendu. Cependant, pour plusieurs, elle suscite bien des préoccupations. «Il est difficile de se détacher de dedans lorsque, pour se protéger, on a justement appris à ne plus penser à dehors» (p. 166). Une fois dehors, plusieurs réalisent que la liberté n’est pas celle qu’ils avaient imaginée et que les stigmates se poursuivent même une fois la peine terminée.

Laisser parler sans filtre
Malgré que la présente enquête vise la France, on se rend rapidement compte que toutes les prisons se ressemblent. Que l’on soit en France, au Canada ou ailleurs, les préoccupations des personnes qui vivent la prison sont les mêmes.  La chercheuse propose des réflexions et des critiques très pertinentes à l’endroit de l’univers carcéral. Cependant, le véritable apport de cette enquête est de laisser parler, sans filtre, ceux qui vivent l’incarcération. À la lecture de l’ouvrage, on retrouve, au-delà du crime qui mène à la prison, des personnes qui entretiennent des besoins d’amour, d’écoute, de reconnaissance, de sécurité et d’accomplissement. Bref, les mêmes besoins que nous tous!

JEAN-FRANÇOIS CUSSON
Association des services de réhabilitation sociale du Québec



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