La socio-criminologie
S. Leman-Langlois
Montréal, QC : Les Presses de l’Université de Montréal, 2007
Pour S. Leman-Langlois, comprendre les enjeux de la criminalité, du crime, du criminel et de la criminologie, c’est d’abord en comprendre la dimension sociologique. Après avoir saisi l’importance de publier un ouvrage pédagogique et synthétique sur la psycho-criminologie (Casoni, Brunet, 2003), les Presses de l’Université de Montréal ont donc récidivé mais cette fois, en privilégiant sa « meilleure ennemie », la socio-criminologie.
Dans un ouvrage stimulant, S. Leman-Langlois dénonce d’emblée la vacuité de toute criminologie administrative et s’inquiète, à raison, de voir le criminologue se métamorphoser en expert-comptable (36 – 37). L’auteur surfe ensuite sur les divers axes de tension qui ont progressivement constitué les théoriques socio-criminologiques. Le crime s’explique-t-il par des variables « objectives » (par exemple, l’appartenance à une catégorie socio-économique à faibles revenus) ou se comprend-il davantage in concreto, à travers des interactions sociales ? La criminalité doit-elle sa présence au fait que nos sociétés ne sont pas encore complètement pacifiées et civilisées, ou doit-on plutôt penser que des collectivités qui ne connaissent pas de conflits ne naissent que dans nos imaginaires ? Le criminel fait-il des choix rationnels ou est-il plus ou moins programmé pour voler, violer et tuer ? Afin de nuancer les différents argumentaires du panorama qu’il dresse, S. Leman-Langlois prend souvent appui sur des illustrations tirées soit de cas classiques (le voleur de Sutherland, le transsexuel de Garfinkel, les psychiatres de Rosenhan) soit d’enjeux très contemporains (le terrorisme, la cybercriminalité, les nouvelles technologies de surveillance, les génocides et autres crimes d’État).
Après avoir passé en revue diverses théories sociologiques de la criminalité, du crime et du criminel (l’impact d’une désorganisation sociale, de l’apprentissage d’un métier, d’un conflit entre matrices culturelles, de la présence d’une sous-culture, ou encore de la disparité sociale matérielle entre riches et pauvres), l’auteur montre de façon convaincante que la plupart de ces théories évoquent trop souvent des causes lointaines et abstraites pour saisir, dans chacune de ces trois dimensions, le triptyque criminalité – crime – criminel. Elles donneraient notamment l’image d’un délinquant-objet, simple produit de ses conditions de socialisation et d’existence. Suivront alors d’une part, des théories rationalistes et d’autre part, des théories de la réaction sociale. Dans les premières, l’individu qui commet un acte criminel devra plutôt être analysé comme un sujet exerçant des choix dans un cadre qu’il maîtrise plus ou moins et développant des stratégies pour atteindre des buts qu’il s’est fixé et dont il peut assumer la responsabilité. Quant aux secondes, il importera non pas tant d’expliquer des actes (identification de variables statiques et dynamiques) que de les comprendre et de saisir les divers langages qui s’en emparent (objectivation d’expériences subjectives et de cadrages institutionnels).
S. Leman-Langlois évite une rhétorique absconse. Il prend le lecteur « par la main » sans jamais se départir d’une lecture sociologique aussi nuancée que précise sur la problématique du crime. L’auteur a donc relevé avec succès le défi, pourtant périlleux, de démocratiser un savoir sans pour autant trop le dénaturer ou le simplifier. Cette précaution est plus que bienvenue parce qu’elle devrait garantir à l’ouvrage la conquête d’un vaste public : les chercheurs en sciences sociales, les intervenants de la justice pénale et des services correctionnels, les professionnels qu’on retrouve dans les métiers de l’intégration sociale, sans bien sûr oublier les étudiants de 1er, 2e et 3e cycle. À ce titre, le livre de S. Leman-Langlois rejoint les trop rares ouvrages de langue française pouvant servir de précieux support à tout enseignement intéressé aux théories socio-criminologiques, que celles-ci soient liées à la criminalité, au crime ou au criminel.
Jean-François Cauchie
Université d’Ottawa |
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