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Recension de livre

La délinquance des jeunes

par Lorraine et Sébastien Tournyol du Clos.
Paris, France : L'Harmattan, 2007

Lorraine et Sébastien Tournyol du Clos jettent dans ce livre un regard neuf sur la délinquance des mineurs en France : idées nouvelles, méthodes inédites sur le sujet, résultats surprenants et d'un intérêt certain. Au terme de leur analyse, ils récusent en doute quelques mythes bien incrustés dans les esprits et ils font avancer les connaissances en criminologie. Les Tournyol du Clos ont réussi là où plusieurs chercheurs ont échoué : ils sont parvenus à mettre la main sur un ensemble de données qui portaient autant sur la délinquance que sur la famille, l'économie et la société ; ils ont ensuite mené des analyses beaucoup plus fouillées que celles que l'on trouve la plupart du temps. Les difficiles problèmes méthodologiques rencontrés par les auteurs ne sont pas seulement fort bien résolus, mais expliqués aux lecteurs dans un langage clair et agréable, ce qui est plutôt rare.

Après avoir proposé une cartographie de la France délinquante à la fois nouvelle et très parlante, Lorraine et Sébastien Tournyol du Clos consacrent un chapitre aux quatre causes globales agissant sur la délinquance commune.

Premièrement, les familles nombreuses (proportion des 13-17 ans issus de famille ayant trois ou quatre enfants) poussent vers le haut la délinquance dans les communes étudiées, spécialement les atteintes à personne et à l'autorité, les désordres publics et les agressions sexuelles.

Deuxièmement, la présence policière (nombre de policiers sur le terrain pour 1000 habitants) exerce une pression dissuasive sur les agressions sexuelles, les atteintes à l'autorité et aux personnes ainsi que sur  les désordres publics (mais non sur les vols spécialisés).

Troisièmement, le contexte délinquant (la proportion totale des adultes et mineurs mis en cause par 1000 habitants ; cette variable tend à mesurer l'influence des pairs délinquants) pousse à la hausse tous les types de délits contre les personnes, les autorités et les biens.

Quatrièmement, la pauvreté (proportion des 13-17 ans dont les parents gagnent moins de la moitié du revenu médian) produit un effet qui surprendra certains car elle fait baisser très sensiblement la fréquence des atteintes à l'autorité, des désordres publics et des  agressions sexuelles, cependant qu'elle n'a pas d'impact sur les vols simples et très peu sur les vols spécialisés.

Les résultats relatifs à l'influence des pairs délinquants et des familles nombreuses vont tout à fait dans le sens de ce que nous ont appris plusieurs recherches en criminologie. Cependant d'autres constatations paraissent énigmatiques. Comment se fait-il que la pauvreté fasse reculer les atteintes à l'autorité et les agressions sexuelles? Pourquoi n'a-t- elle aucun effet sur les vols simples ? Ces observations s'opposent à l'idée courante selon laquelle la pauvreté pousse au crime. En revanche, elles ne sont nullement contredites par ce que la criminologie la plus actuelle nous apprend. Autre surprise : pourquoi la présence policière fait-elle baisser la fréquence des délits sexuels et non celle des vols?

Lorraine et Sébastien Tournyol du Clos s'attaquent à ces problèmes et proposent des réponses intéressantes. Poussons plus loin encore la logique de l'approche économique dont ils se réclament. Selon les partisans de l'économie du crime, les choix des êtres humains – y compris les décisions de commettre ou non un délit -- sont guidés par un calcul coût-avantage. Ce postulat va très exactement dans le sens de la criminologie du choix rationnel et s'appuie sur de nombreuses observations montrant que la fréquence des délits varie en raison inverse de leurs risques et des difficultés qu'ils présentent, et en raison directe des profits qu'ils procurent. Or il m'apparaît que c'est en de tels termes que les principaux résultats obtenus par les Tournyol du Clos pourraient être expliqués. En effet deux propositions, et seulement deux, devraient suffire pour rendre compte parcimonieusement de nombreuses observations issues de cette recherche et pour résoudre les énigmes qu'elles posent.

La première proposition procède en droite ligne de l'économie du crime.  Elle soutient que la fréquence d'un type de délit varie en raison inverse de ses coûts, mesurés par les risques de sanctions sociales ou pénales auxquelles leurs auteurs s'exposent. C'est en de tels termes que nous pouvons rendre compte du fait que la présence policière dissuade les atteintes contre les personnes. Car alors la victime sait en général qui l'a attaquée et elle a de bonnes raisons de se plaindre. Les policiers sont donc informés aussi bien de l'infraction que de son auteur. Celui-ci a donc de fortes chances d'être sanctionné. La situation est très différente dans les cas de vols : quand ces délits sont signalés à la police, la victime ignore la plupart du temps l'identité du voleur. Il est alors assuré de l'impunité quelque soit le nombre de policiers présents sur le terrain.

Suivant la même logique, nous trouvons la raison pour laquelle les familles nombreuses encouragent la délinquance : plus le nombre d'enfants dont les parents doivent s'occuper est élevé, moins ils peuvent consacrer de temps à surveiller chacun d'eux. Notons ici que cette variable familiale n'est pas conçue comme une « cause profonde » ; elle est plutôt considérée comme un facteur intervenant dans le calcul des coûts de la délinquance pour son auteur.

Ma deuxième proposition, bien que ne relevant pas de l'économie du crime, s'inscrit dans la logique d'un choix rationnel portant, non sur l'acte délictueux, mais sur ce mode de vie particulier qui est celui du délinquant. Elle s'énonce comme suit. Plus les adolescents d'une commune disposent des moyens financiers et de la licence pour sortir le soir et fréquenter qui ils veulent, plus nombreuses y seront les manifestations de la délinquance festive et querelleuse. Cette proposition s'appuie sur de nombreuses recherches criminologiques récentes. Celles-ci nous apprennent que la vie quotidienne menée par les délinquants très actifs est fort différente de celle de leurs camarades plus sages. En effet, plus un adolescent commet de délits, plus il a tendance à sortir tard le soir, à consommer alcool et drogue et à faire la fête. Les délinquants suractifs mènent une vie de flambeur qui leur coûte cher ce qui les accule à recourir à des moyens douteux. Cette vie les conduit aussi à fréquenter des délinquants . Pour épater la galerie, pour éprouver des sensations fortes et encouragés par leurs camarades, il arrivera à ces délinquants de se bagarrer, de caillasser les flics et même de forcer la main à des filles qui résistent à leurs avances. De ce point de vue, l'influence de la variable « contexte délinquant » se comprend sans peine : plus les adolescents d'une commune ont l'occasion d'entrer en rapport avec des délinquants jeunes et adultes qui mènent ce style de vie, plus ils seront tentés de les suivre et de faire comme eux.

Mais pourquoi la pauvreté des familles réduit-elle la fréquence des atteintes à l'autorité, des désordres et des agressions sexuelles, et ceci à l'inverse de ce que prédit la thèse voulant que la frustration ressentie par les pauvres les pousse à violer la loi ? Les Tournyol du Clos ont trouvé la réponse : la pauvreté limite l'accès à de nombreux loisirs adolescents. Privés d'argent de poche pour sortir, les adolescents issus de familles pauvres restent à la maison. Ils n'ont donc pas l'occasion de fréquenter des garçons peu scrupuleux et ni les moyens de faire la fête. 

Bref les facteurs sociaux, familiaux et économiques finissent, en dernière analyse, par se traduire soit en avantages, soit en coûts aux yeux de l'adolescent qui balance entre commettre ou ne pas commettre le délit ou entre s'engager ou ne pas s'engager dans la délinquance conçue comme un style de vie.

Ce commentaire visait à souligner jusqu'à quel point ce livre est stimulant et suscite la réflexion. Lorraine et Sébastien Tournyol du Clos ont réussi leur ambitieux pari. Ils ont réuni des données qui, jusqu'à maintenant, n'avaient jamais été mises ensemble. Puis, utilisant les outils de l'analyse économique, ils ont jeté une lumière nouvelle sur le phénomène de la délinquance des mineurs.

MAURICE CUSSON
Université de Montréal



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