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Recension de livre

Une criminologie de la tradition à l'innovation
En hommage à Georges Kellens

Sous la direction de Michel Born, Fabienne Kéfer et André Lemaître
Bruxelles, Belgique : De Boeck et Larcier, 2006

Comme je l'ai déjà souligné par ailleurs, la tradition européenne de publier un "livre collectif en hommage à" un universitaire important qui prend sa retraite bien méritée est une "belle tradition" qui n'existe malheureusement pas - ou si peu - en Amérique du Nord. Les éditeurs nord-américains refusent de publier ce genre d'ouvrage car ils estiment que ces livres ne sont pas vendus en nombre suffisant et amènent une perte financière substantielle. Les éditeurs européens prennent donc des risques financiers de bon aloi qui les honorent car j'imagine que le nombre d'exemplaires vendus est relativement modeste. Ainsi en est-il du livre collectif en l'honneur de Georges Kellens, ce grand juriste et criminologue belge de l'Université de Liège. Celui-ci a connu une carrière remarquable en Europe mais également ailleurs, tel au Québec et au Canada où il a été professeur invité à plusieurs reprises.

Come le souligne en introduction (p. 8-15) les professeurs Michel Born, Fabienne Kéfer et André Lemaître, de la tradition à l'innovation, c'est à la fois un résumé de la trajectoire de Georges Kellens et une évocation des chapitres de ce "liber amicorum" qui lui est dédié. Et de poursuivre: "La criminologie, la pénologie, le droit pénal comparé tiraient leur force de la tradition d'un droit pénal rigoureux et de travaux criminologiques classiques. Georges Kellens a eu l'intuition que les temps changeaient. Les idées criminologiques pouvaient être revisitées grâce au vent de fraîcheur qu'il a contribué grandement à faire naître: la criminologie de la réaction sociale et toute la réflexion critique qui y trouva sa source. Pour lui, l'innovation n'est pas révolution. Il reste fidèle à ses maîtres; il sait ce que le droit apporte à la criminologie mais n'a jamais hésité à ouvrir de nouvelles portes, allant lui-même et poussant ses élèves, étudiants, chercheurs et assistants sur le chemin de l'innovation" (p. 8-9).

Ceci dit, ce livre présente 31 articles, écrits pour la majorité par des collègues belges (21 sur 31), ce qui est normal, mais aussi par des collègues français (R. Lévy, G. Picca, J. Pradel, P. Robert, R. Zauberman), suisse (P-H. Bolle), hollandais (G. Heuvel), grec (J. Fardidakis et V. Artinopoulos), canadien (E. Fattah) et québécois (G. Lemire). Comme il est impossible de résumer convenablement 31 articles fort disparates par la thématique, nous avons retenu trois articles qui nous ont particulièrement intéressés, à savoir :

#1. L'article d'Ezzat Fattah (p. 89-106) porte sur "Le sentiment d'insécurité et la victimisation criminelle dans une perspective de victimologie comparée". E. Fattah est professeur émérite de l'Université Simon Fraser à Vancouver. Il est reconnu comme l'un des trois ou quatre plus importants criminologues en matière de victimologie. Deux points de son texte suscitent particulièrement la controverse. Le premier (p. 103) affirme que le sentiment d'insécurité est une construction politique: "Rien de tel que l'approche des élections pour inciter les politiciens, de la gauche à la droite, à se pencher sur le problème de la sécurité de la population". Et de poursuivre en indiquant que: "La promotion de l'insécurité à des fins politiques et idéologiques est devenue un art utilisé par certains groupes et par les gouvernements de plusieurs pays, surtout aux États-Unis. Le cynisme d'une telle stratégie est évident. Traditionnellement, le rôle du gouvernement était de lutter contre les sentiments d'insécurité, d'essayer de neutraliser les risques et les dangers. Malheureusement, ce n'est plus le cas. Pour des raisons purement politiques, les gouvernements - particulièrement celui de Georges W. Bush aux États-Unis - essayent par tous les moyens, légitimes et douteux, de répandre l'insécurité et de maintenir le peuple américain dans un état de peur permanente. Le gouvernement ne rate aucune opportunité pour créer un climat angoissant et un état mental de siège". Cette hypothèse d'E. Fattah, sûrement, peut se vérifier dans certains pays et à certaines occasions. Mais, de généraliser, comme le fait E. Fattah, n'est pas approprié, à mon avis. Sa réflexion, d'une certaine façon. est une déclaration idéologique. Toutefois, ce premier point a le mérite de nous interroger nous-mêmes sur nos propres réflexions à ce sujet. Qu'en pensez-vous? Le deuxième point (p. 104) affirme qu'une discussion portant sur le sentiment d'insécurité ne peut ignorer ou négliger le rôle des intérêts économiques, qui s'efforcent de manière concertée de répandre un sentiment d'insécurité afin de vendre leurs produits et leurs services et afin d'augmenter leurs profits. Malheureusement, dit E. Fattah, "la police utilise les mêmes moyens et une stratégie similaire pour augmenter son budget et obtenir davantage de ressources humaines et matérielles. Mais la police ne représente qu'un des nombreux secteurs qui ont un intérêt manifeste à peindre une image assez sombre... Plusieurs industries et entreprises commerciales parviennent à tirer des bénéfices énormes lorsque le sentiment d'insécurité et la peur du crime sont suffisamment répandus. Pensez, par exemple, à l'industrie de la sécurité privée, aux compagnies d'assurances, à ce que j'appelle en anglais "the gadget industry", qui produit toutes sortes de trucs, d'instruments, d'appareils, de dispositifs électroniques et non électroniques, etc., qui peuvent être utilisés à des fins de protection ou de prévention...".Ces constats d'E. Fattah nos apparaissent cette fois relever de la réalité plus que de l'idéologie. Toutefois, il ne faut pas généraliser ici non plus et en venir à la conclusion trop facile que la sécurité privée, par exemple, n'est qu'un nid de profiteurs. En effet, il me semble, sur la base de contacts personnels avec des gens de cette industrie, que plusieurs compagnies ont vraiment le "souci social" de bien protéger les individus et les entreprises, sans nier le "souci financier", évidemment. Que le lecteur juge!

#2. L'article de Christian Debuyst (p. 251-265) porte sur "Dangerosité, tables de prédiction / La fausse clandestinité d'une notion". L'auteur, un éminent criminologue-clinicien belge, est un critique sévère depuis 25 ans de la notion de "dangerosité". Son article s'inscrit en prolongement d'une affirmation de Georges Kellens dans les années 80, affirmation que C. Debuyst juge très juste mais qu'il importe de réinterpréter (p. 251): "On peut arracher un arbre (disait G. Kellens), il en reste des radicelles. L'état dangereux, puisqu'il faut l'appeler par son nom, peut être vu comme un confort pour le technicien du droit pénal, et comme une réponse symbolique à des besoins affectifs inconscients de circonscrire ou de dominer sa peur. Si on l'arrache du droit pénal, il continuera d'y cheminer, alors clandestinement", Et C. Debuyst d'ajouter: " Le problème est, effectivement, qu'une telle notion est beaucoup plus embarrassante qu'on ne l'imagine, parce qu'elle a suivi l'évolution ou plutôt des processus de transformation qui font penser au monstre de Lochness. Sa particularité est non seulement qu'elle ressurgit à différents moments, mais qu'elle le fait dans des eaux différentes et c'est là que le problème se complique.". L'article de l'auteur est divisé en quatre sections. D'abord, un point sur les positivistes italiens de la fin du XIXième siècle. Ensuite, la version positiviste américaine à partir des années 20. En troisième lieu, le congrès anniversaire de l'École de criminologie de Louvain (1979) dont le thème était précisément celui de la "dangerosité et système pénal". Enfin, une revue de littérature des années 2000: "le mot existe-t-il encore dans le vocabulaire utilisé et si non, par quel mot ou quels types de préoccupations a-t-il été remplacé?"  Cette démarche de C. Debuyst l'amène à la conclusion suivante (p. 264): "Le terme (dangerosité) n'est pratiquement plus utilisé, si ce n'est dans certains développements faits par des auteurs déjà anciens... On peut dire que les préoccupations se sont crispées, aux États-Unis principalement, sur tout ce qui touche à la prévision des risques et l'évaluation statistique des traitements. En ce qui concerne la violence, les études intéressantes nous réfèrent à des acteurs en situation, c'est-à-dire dans des contextes particuliers dans lesquels existe une interrelation susceptible de devenir effectivement violente et par le fait même d'intéresser les pouvoirs publics. Lorsque Georges Kellens affirmait à propos de la dangerosité "qu'on pouvait arracher un arbre, il en restait des radicelles", nous nous trouvons effectivement, dans les revues que nous avons consultées, entourés de ces radicelles dont il n'est pas toujours simple de comprendre vers quoi elles tendent mais qui néanmoins recouvrent le terrain". Malgré le brio de l'analyse de C. Debuyst, nous ne pouvons pas dire, il nous semble, que la notion de dangerosité est pratiquement disparue. Peut-être au niveau des revues scientifiques mais sûrement pas dans le quotidien juridique et social. En effet, plusieurs législations encore récentes dans plusieurs pays occidentaux ont inscrit dans les codes pénaux la notion de "criminel dangereux" et "criminels à contrôler", ce qui est le fait du Canada, par exemple. Dans le champ pénal et social, il n'y a pas de "clandestinité" évidente, c'est le moins que l'on puisse dire! 

#3. L'article de Guy Lemire (p. 335-340) porte sur "Quelques réflexions sur le système pénal québécois". L'auteur est un professeur de criminologie honoraire de l'Université de Montréal, une carrière universitaire de 25 ans. Toutefois, il avait travaillé auparavant pendant 15 ans comme praticien dans les prisons québécoises et canadiennes, dont une période de 5 ans à titre de directeur d'une prison importante. Le sens profond de son article reflète cette double allégeance historique. Ce qui frappe dans cette analyse du système pénal canadien, c'est la "modestie intellectuelle" de l'auteur. Ainsi que sa "prudence" de bon aloi  et son parti pris contre les affirmations idéologiques trop faciles. Par exemple, il souhaite soulever "quelques réflexions", mais de façon "limitée", dira-t-il, "parce que les généralisations sont de moins en moins souhaitables". En effet,  qui peut prétendre rendre compte de la situation nord-américaine dans son ensemble? Dans un premier temps, le Canada et les États-Unis sont fort différents: le premier semble privilégier dans le domaine pénal une approche plus humaniste, tandis que le second met davantage l'accent sur la répression. Mais, dans un second temps, on réalise que les États-Unis ne constituent pas un bloc homogène et qu'il y a d'énormes différences entre, d'une part, le sud-est des États-Unis et la Californie et, d'autre part, certains États du nord, par exemple ceux de la Nouvelle-Angleterre. Au Canada, terre de l'humanisme, le Québec et l'Ouest canadien privilégient des approches pénales fort différentes. Le Québec a des affinités géographiques et idéologiques avec la Nouvelle-Angleterre. Quand à l'Ouest canadien, il semble tirer son inspiration du sud-est américain. Comment, dans ces conditions, coller une étiquette à un continent ou un pays? Nous souffrons sans doute de la même tendance réductionniste quand nous parlons du modèle européen. Tout çà pour conclure, dira Guy Lemire, que l'expérience (il faut bien que çà serve à quelque chose) "m'a appris à éviter les généralisations et fait mienne une phrase que l'on retrouve dans la section méthodologique de nos recherches: les données soumises ne s'appliquent qu'à la population sous étude" (p. 335). Quel beau témoignage d'un universitaire praticien !

Tout compte fait, ce livre collectif en hommage à Georges Kellens demeure fort intéressant et pertinent non seulement pour ses amis et collègues mais également pour ces milliers d'étudiants en droit pénal et en criminologie qui fréquentent nos universités. Malheureusement, ce collectif ne nous fait pas vraiment connaître la personne "hommagée", soit G. Kellens, sinon par quelques paragraphes qui lui rendent hommage. Aussi, puis-je me permettre une simple suggestion pour les futurs responsables de ce genre de livre collectif. Il serait de mise, à notre avis, d'ajouter une section de ces collectifs (la dernière section, probablement) où l'on reproduirait, en tout ou en partie, quelques-unes des contributions les plus importantes de l'auteur à qui l'on rend hommage. Ceci afin de mieux faire connaître la pensée scientifique de l'auteur et d'inciter ainsi les jeunes lecteurs, les jeunes juristes et criminologues en herbe, en puissance, à suivre les traces intellectuelles les plus prometteuses faites par l'auteur. Ce genre de "collectif en hommage à...", nous l'avons déjà souligné, est relativement rare en Amérique du Nord. Toutefois, le cas rare est représenté par un livre collectif en l'honneur du grand criminologue américain Marvin Wolfgang (Université de la Pennsylvanie à Philadelphie, USA). Le livre, malheureusement "posthume", présente 28 articles, dont 8 (en dernière section, sous le sous-titre "In his own voice") sont la reproduction des meilleurs écrits de M. Wolfgang. Voir: "Crime and Justice at the Millennium", sous la direction de R. Silverman et collaborateurs, Boston, Kluwer Academic Publisher, 2002.

ANDRÉ NORMANDEAU
Université de Montréal



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