Le frisson de l'émeute / Violences urbaines et banlieues
Par Sébastien Roché
Paris, France : Éditions du Seuil, 2006
L'auteur de ce livre est un politologue et un professeur à l'Université de Grenoble. Il enseigne également à l'École nationale supérieure de police à Lyon. Ses recherches et ses réflexions depuis plusieurs années en ont fait le "criminologue" français le plus intéressant, à mon avis, sur des thèmes comme le sentiment d'insécurité (la "peur" du crime en Amérique du Nord) et la police de proximité (la "police communautaire" en Amérique du Nord). Avant ce livre sur "Le frisson de l'émeute" (2006), il avait déjà publié, par exemple, un livre sur "Police de proximité / Nos politiques de sécurité" (2005), ainsi que "Sociologie politique de l'insécurité" (2004). En fait, une dizaine de livres depuis les années 1990. Le trait marquant des ouvrages de Sébastien Roché est le pragmatisme et une façon d'écrire simple et directe, beaucoup plus proche de la littérature criminologique nord-américaine qu'européenne et, particulièrement franco-française (où le style, à l'occasion, est par trop exclusivement théorique et écrit dans un français "compliqué" qui éloigne plusieurs lecteurs, surtout parmi les praticiens. Donc, chapeau à Sébastien Roché à ce sujet. L'auteur, incidemment, fréquente régulièrement les milieux criminologiques nord-américains et il nous apportent ainsi des interrogations comparatives fort pertinentes sur la sécurité et la police.
Ceci dit, son dernier livre, "Le frisson de l'émeute / Violences urbaines et banlieues" est de nouveau le reflet de son esprit pragmatique et il est écrit "sans fioritures". Ce livre s'inscrit, évidemment, on l'aura deviné, en prolongement des émeutes maintenant "célèbres" survenues en France à l'automne 2005. Par le jeu de la télévision, ces émeutes ont même rejoint quotidiennement à cette époque les Nord-Américains. Comme Sébastien Roché nous le rappelle : "Ne nous y trompons pas. Les émeutes qui se sont déroulées en France à l'automne 2005 ne relèvent pas du fait divers mais de l'événement. Leur durée et leur amplitude géographique sont si exceptionnels qu'elles constitueront désormais la référence en matière d'agitations urbaines. Tout phénomène du même ordre sera mesuré à leur aune. Ces éléments auront sans doute donné le grand frisson aux émeutiers. Elles ont provoqué une véritable angoisse dans la population et semé la panique au plus haut niveau de l'État. Et pourtant, qui les a anticipées?" (p. 7).
L'auteur soulève plusieurs questions pertinentes. Qui sont les émeutiers: des professionnels de l'agression, des délinquants, des gamins isolés ou des révolutionnaires? Qu'est-ce qui déclenche la révolte? Comment se propage la vague des violences urbaines? Quelle place tiennent les minorités ethniques? Pourquoi les voisins européens, soumis à des conditions économiques et sociales semblables, ne sont-ils pas touchés par ce phénomène? Le pouvoir, affirme l'auteur, n'a d'autre réponse que la posture guerrière - notoirement inefficace. Les instruments qui permettent d'anticiper, de dégonfler une crise, voire de la prévenir, ne sont pas mis en oeuvre. Pire, lorsqu'ils existent, ces outils sont régulièrement détruits par les responsables politiques. La mise au rebut de la police de proximité au profit de la seule force détériore les relations avec les banlieues et les minorités ethniques sans améliorer la sécurité de chacun. Sébastien Roché scrute l'événement, sa chronologie, l'engrenage de la révolte, le profil des émeutiers et leur goût du "frisson", l'attitude des pouvoirs publics et du ministre de l'Intérieur, celle des médias et des juges. La conclusion est simple: sans un changement profond des institutions policières et des outils de réflexion et de gestion, le risque d'une nouvelle vague d'émeutes menace. S'appuyant sur une analyse scrupuleuse des faits, loin des tabous, des clichés et des idéologies, l'auteur propose des solutions réfléchies et pragmatiques, dont celle de la "résurrection" d'une vraie police de proximité. Il écrit à ce sujet: "La gestion de proximité de la police permet, dans les phases de répression et de maintien de l'ordre, d'éviter l'ignorance du terrain et les erreurs qu'elle entraîne... Il ne faut pas faire de la police de proximité une "potion magique" qui résoudrait tous les problèmes. Ce serait naïf, et ce n'est pas le sens de ce chapitre...Cependant, on ne doit pas écarter les bénéfices que la police de proximité peut apporter si elle est bien pensée et correctement mise en oeuvre" (p. 198-199).
C'est précisément ce que plusieurs criminologues nord-américains ont amplement prouvés dans le contexte d'une "police communautaire" réalisée avec "sérieux " et "rigueur" (Normandeau et collaborateurs, 1998, 2005).
ANDRÉ NORMANDEAU
Université de Montréal |
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