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Recension de livre

Au bout de nos peines

Par Nils Christie
Traduit par Dan Kaminski.
Bruxelles, Belgique : Boeck & Larcier, coll. «Perspectives criminologiques», 2005

Paraissait en 2005 la traduction française d’un ouvrage de Nils Christie, bien connu dans sa version anglaise sous le titre de Limits to Pain1 . L’événement mérite d’être signalé, car sauf erreur, les travaux de Christie n’ont jamais été accessibles directement en français. On doit cette traduction à Dan Kaminski, juriste et criminologue, professeur à l’École de criminologie de l’Université catholique de Louvain.

Au bout de nos peines est un ensemble de réflexions sur «la douleur» imposée par les tribunaux de juridiction criminelle. Traduction fidèle de l’édition anglaise de 1981, l’ouvrage comprend onze chapitres et une première préface dans laquelle l’auteur s’ouvre de son intention:

«[…] l’imposition des peines dans notre système de droit relève de l’infliction intentionnelle de la douleur. Cette activité entre souvent en contradiction avec des valeurs prisées, telles la douceur et le pardon. Afin de résoudre cette incompatibilité, on s’efforce parfois de masquer le caractère fondamental de la punition. Lorsque cette dissimulation est impossible on propose toutes sortes de raisons pour justifier l’infliction intentionnelle de la douleur. L’objectif essentiel des pages qui suivent consiste à décrire, à exposer et à évaluer les traits saillants de ces tentatives de dissimulation ou de justification et à les associer aux conditions sociales générales dans lesquelles elles sont produites.» (p. 7)

L’auteur se propose donc de lever le voile sur la «volonté doloriste» et la capacité dissimulatrice du «système pénal». Mais vingt-cinq ans plus tard, bien des choses ont changé. Ne faudrait-il pas revoir quelques données: par exemple, est-il encore vrai qu’on cache sous des termes appartenant au jargon médical ou psychologique (des mots comme «patients» ou «clients») le vrai statut du condamné et du prisonnier? Les Chartes des droits ne sont-elles pas passées par là? Ne faudrait-il pas revoir des statistiques qui témoignaient (en 1981) d’une augmentation du taux d’incarcération dans les années 1960 à 1980?

Pourtant informé de ces changements et visitant fréquemment plusieurs pays comme conférencier et expert, Christie écrit dans la préface de 2005 destinée à l’ouvrage en français:

«Rouvrir un livre déjà ancien expose à certains dangers. Un quart de siècle a passé depuis que j’ai écrit celui-ci. […] Maintenant que je l’ai relu, je dois confesser que je ne suis pas insatisfait de ce que j’y ai trouvé.» (p. 5, notre souligné)

Il ajoute, cependant: «je n’ai pas, à l’époque, envisagé l’émergence de nouvelles menaces», l’économie de marché, notamment, que l’auteur rend directement responsable de l’inflation pénale. Ainsi, la nouvelle organisation économique et surtout l’idéologie «économiste» pousseraient l’État à construire d’énormes «entités» et à «déplacer des populations entières» (ibid.). Mais, étrangement, ce danger et ses conséquences une fois identifiés, l’auteur ne modifie en rien son analyse; il accepte qu’on traduise chacune des pages de l’ouvrage de 1981.

Les onze chapitres sont courts et portent des titres imagés et provocateurs. Les uns sont compassionnels et humanistes, par exemple: «À propos de la douleur» ou «Une peine éternelle?»; certains sont combatifs et critiques, comme «Le masque des mots»; d’autres décrivent les grandes manœuvres idéologiques du droit pénal: «La dissuasion»; «Le néo-classicisme»; «Le néo-positivisme»; enfin, quelques-uns sont prescriptifs ou programmatiques: «Abaisser le niveau d’infliction de la douleur»; «La justice participative»; «En contrepoint de la douleur». La version française ne diffère pas de la version anglaise, sauf pour le titre Au bout de nos peines qui dévie du sens originel norvégien Peinen begrensning et anglais Limits to Pain. Cet essai est-il d’actualité? Le propos de Christie est-il pertinent pour un lectorat francophone en 2006? Les valeurs que l’auteur évoque comme éminemment désirables sont-elles universelles? Les données empiriques sont-elles convaincantes?

Je commencerai par les derniers points qui, d’ailleurs, rejoignent le premier. La majorité des constats sur lesquels repose l’argumentation de l’auteur n’ont plus d’actualité et ne sont pas transposables dans d’autres cultures juridiques, religieuses et morales. Par exemple, la critique des termes utilisés dans les institutions pénales (qui tendraient à cacher le caractère douloureux des peines) dans le chapitre 1 est dépassée: on a renoncé en criminologie, en droit pénal et dans les services correctionnels aux termes faussement bienveillants comme «clients», «patients» et autres désignations incorrectes. Sous l’impulsion des Chartes des droits, on a appris à parler juste. D’ailleurs, en criminologie, on n’a jamais appelé les condamnés et les probationnaires «patients»; le terme «clients» était parfois utilisé par les travailleurs sociaux, mais depuis quinze ans au moins, on nomme «condamnés» ceux qui ont fait l’objet d’un jugement en ce sens, «acquittés» ceux qui le sont, «incarcérées» les personnes physiquement détenues dans un établissement «correctionnel» (au Canada). On parle sans doute de «détenus» plutôt et autant que de «prisonniers», mais le lecteur francophone ne comprend pas pourquoi Christie estime que «prisonnier» est plus «vrai» et marque mieux le caractère pénible de la mesure.

En ce qui a trait aux données empiriques sur lesquelles s’appuie l’auteur, elles sont gênantes. Christie affirme que la douleur (infligée par le système de justice pénale) augmente on en dispense (délivre, c’est le terme qu’il emploie et auquel il tient) davantage. C’était sans doute la tendance de 1960 à 1980 dans les pays scandinaves et ailleurs. Mais depuis 1990, on assiste au mouvement inverse dans plusieurs pays occidentaux: le taux d’incarcération diminue. Il est vrai que le nombre des interdits s’accroît et que les mesures de sécurité se sont resserrées depuis le 11 septembre 2001; mais même aux premiers échelons du système, la proportion des personnes accusées qui fait l’objet de condamnation diminue. Aux étages suivants, parmi les mesures de sanction, au Canada par exemple, l’avènement du sursis a contribué de façon indéniable à la diminution plutôt qu’à l’augmentation de la douleur imposée par le «système pénal» à un bon nombre de condamnés. D’ailleurs, le lecteur s’étonne qu’un juriste accuse un «système» d’«intention doloriste».

Concernant les réformes souhaitées, Christie souhaitait en 1981 (et ce passage n’a pas été omis de l’édition française de 2005), qu’il y ait «moins d’État». Or c’est précisément ce qui s’est produit et qui nous inquiète, le fait que le pouvoir politique délègue un trop grand nombre de ses devoirs et responsabilités au secteur privé dans les grands domaines comme la justice pénale, la santé, l’éducation. Au contraire de Christie, nous voulons «plus», «davantage» d’État.

Enfin, sur la question des valeurs, l’auteur de Au bout de nos peines semble dire que celles qui nous tiennent le plus à cœur sont «la douceur et le pardon». Si le propos a du sens en Norvège, sa saveur religieuse et morale ne trouvera pas d’écho au Canada français, sinon chez les visiteurs des prisons et les partisans du mouvement de justice réparatrice, et encore. La majorité des Canadiens et des Québécois clament haut et fort d’autres valeurs: la liberté, l’égalité, la santé et la dignité humaine, la protection de l’environnement, la sécurité économique et sociale des personnes. Ce sont les atteintes à ces valeurs-là qui méritent des sanctions. Le système pénal doit concourir à assurer le respect de ces valeurs-là, plutôt que la douceur et le pardon. D’ailleurs, le pardon n’est pas une valeur, c’est un acte, un geste, une attitude, parfois pertinents et possibles, parfois non et le système pénal n’en a pas le monopole.

Quels seront les usages de Au bout de nos peines? Au Canada anglais et français, la version anglaise Limits to pain a fait l’objet d’un nombre impressionnant d’emprunts dans les bibliothèques universitaires. Il est vrai que la version française permettrait aux enseignants de mettre les étudiants de premier cycle en contact direct avec quelques chapitres de cet essai, car la maîtrise de l’anglais n’est pas exigée à ce stade du cursus universitaire. Par contre, l’enseignant devra alors rappeler aux étudiants que le propos date de 1981, que les données statistiques récentes contredisent certains de ses arguments, que l’auteur parle depuis la Norvège avec des exemples qui illustrent mais régionalisent son propos, que le système de droit romano-germanique diffère singulièrement du Common law. Il se peut que certains de ces inconvénients n’aient pas la même importance pour les auditoires européens et, sans doute, des collègues français, suisses ou belges voudront-ils, dans ce cas, atténuer mon propos.

Il faut cependant reconnaître qu’on n’exposera jamais assez la pensée de juristes «minimalistes» comme Nils Christie et qu’il est urgent de faire contrepoids à l’empirisme plat, a-théorique et sans éthique qui domine une partie de la production en criminologie. Mais la critique, qu’elle soit féministe, postmarxiste, anticolonialiste ou abolitionniste, n’est jamais dispensée de démontrer la pertinence et l’actualité de son propos. On comprend mal que Nils Christie se soit déclaré satisfait, en 2005, de son essai de 1981 et qu'il ait consenti à ce qu’on le publie tel quel.

Marie-Andrée Bertrand
Université de Montréal




1 Nils Christie, Limits to Pain. Oxford, Martin Robertson, 1981.



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