Amour, Violence et Adolescence
par Mylène Fernet
Les Presses de l’Université du Québec, 2005
D’entrée de jeu, ce livre constitue une contribution originale et essentielle à la problématique de la violence dans les relations amoureuses à l’adolescence. Le point de départ de ce livre est une étude qualitative réalisée auprès de jeunes femmes qui ont vécu des relations amoureuses violentes auxquelles l’auteure donne une voix. Un premier constat : l’amour peut emprisonner ses victimes et faire en sorte que les agresseurs soient idéalisés. Les raisons qui justifient de lire cet ouvrage sont multiples: une mise à jour des connaissances pertinentes sur le phénomène, le caractère éclectique du cadre de référence, la qualité de la méthodologie de l’étude présentée, le grand intérêt des résultats générés tant pour la pratique que pour la recherche ainsi que la profondeur de la discussion.
D’abord la problématique. Sa lecture donne accès à un foisonnement de connaissances portant sur la nature du phénomène, les conséquences pour les victimes de même que les défis lorsqu’on tente de le mesurer. Aborder ce problème de manière quantitative soulève, selon l’auteure, au moins deux difficultés. D’abord la violence dans le contexte intime n’est pas qu’affaire de comportement; la violence survient dans un contexte et est chargée de sens tant pour la victime que pour l’agresseur. Ainsi, réduire la compréhension de ce phénomène à compter la fréquence des conduites violentes subies ou agies durant la dernière année ou durant toute une vie n’est pas suffisant. On y retrouve également un état de connaissance élargie sur les facteurs associés, historiques, proximaux et distaux. De plus, un questionnement fondamental est soulevé : quels sont les facteurs qui participent au maintien ou à la rupture d’une relation violente? Le cadre de référence suggère que la chercheure puise à plusieurs sources d’inspiration. D’abord le recours aux théories comportementales pour expliquer la reproduction des comportements. Puis, la perspective féministe pour saisir les enjeux socio-structurels, notamment l’influence du patriarcat, le cycle de la violence, l’idéologie de l’amour romantique mais aussi l’étude des processus de rupture. Et finalement, le point de vue transactionnel pour comprendre la violence comme expérience stressante qui suscite chez la victime des réactions émotives et comportementales problématiques (déni, fuite, blâme de soi) ou au plus adaptées (recherche d’information, affirmation, confrontation).
Alimentée par ce vaste patrimoine de connaissances, Mylène Fernet constate néanmoins bien des trous noirs. Les résultats sont souvent fragmentaires, parfois contradictoires; l’analyse porte essentiellement sur la violence et non pas sur l’expérience amoureuse de manière holistique. Elle soupçonne dès lors que les paradoxes où la violence et l’amour sont deux facettes d’une même réalité. C’est pourquoi la chercheure opte pour une étude qualitative et constructiviste dont l’approche est centrée sur la théorisation ancrée. Dix-neuf jeunes adolescentes victimes de violence sont interviewées sur plusieurs dimensions de leur expérience de leur vie amoureuse. Il en résulte une compréhension très dynamique et riche de leur vécu et des différentes étapes et processus qui les conduisent parfois à s’en sortir. Différents constats émergent de cette recherche. D’abord, la violence se conjugue au pluriel : contrôle, intimidation, tromperies et dénigrement qui affectent le sentiment de sécurité, l’estime de soi, l’autonomie et l’accès à des relations sociales soutenantes. Puis l’effet pernicieux de l’idéologie de l’amour romantique qui anesthésie la jeune fille et diminue sa capacité de conscientisation. Ensuite, le déni qui permet de maintenir intact sa représentation de l’amour et de l’être aimé et ainsi, conserver l’espérance d’un changement. Par la suite, vient la désillusion: la prise de conscience d’être violentée ou encore le rejet ou l’indifférence du partenaire participent à l’effritement de l’amour romantique. Ces résultats mettent en évidence que certaines femmes sont plus proactives dans leur rupture alors que d’autres la subissent. Vient ensuite l’étape où l’on s’en sort; consulter, porter plainte ou s’orienter vers d’autres priorités plus valorisantes, comme l’amitié, le travail ou la maternité. Même si le réseau social est souvent perçu comme une solution, ces jeunes femmes nous invitent à la prudence. Dans certaines situations, le réseau facilite la rupture en favorisant une prise de conscience, en écoutant ou en protégeant. Cependant il arrive que le réseau social soit contreproductif : par les pressions, les jugements, les blâmes ou l’indifférence. Un des bienfaits de cette recherche c’est aussi que ces femmes aient formulé des recommandations non seulement concrètes mais aussi sensées pour agir et prévenir en matière de violence dans les relations amoureuses à l’adolescence. Au niveau de la prévention, le milieu scolaire est névralgique, la sensibilisation à la violence psychologique et sexuelle doit être accentuée, les programmes doivent être plus adaptés aux situations concrètes de vie des jeunes, les pairs doivent être mis à contribution et enfin, un meilleur accès à des personnes-clé à qui se confier doit être assuré. Au niveau de l’intervention, les jeunes femmes doivent être plus à l’écoute de ce qu’elles ressentent, en parler à leur entourage, se faire confiance, s’affirmer face à son partenaire et prendre son temps avant de se réengager de nouveau.
La discussion est égale à l’ensemble du livre : fouillée, profonde et inspirante. J’estime que le pari de l’auteure est gagné. Elle offre aux lecteurs une compréhension ancrée et dynamique de l’expérience de violence en contexte amoureux. Le manque d’amour semble déterminant et une menace important qui n’est pas à négliger, c’est de ne plus être aimée. Les enjeux sont à la fois macrosociaux (l’idéologie de l’amour romantique, les attentes sociales face aux relations entre homme et femme ou face à la sexualité) mais aussi microsociaux (le besoin de fusion, le rapport à l’intimité). Au-delà des enjeux traités traditionnellement par les féministes, notamment l’importance de la reconquête de soi, l’auteure convie à prendre en compte les enjeux intrinsèques à l’adolescence. Le fait que la rupture soit d’abord provoquée par l’effritement de l’amour romantique invite à planifier nos actions non seulement autour de la violence ou de l’affirmation de soi mais aussi de la conception de l’amour, de son potentiel anesthésique ainsi que de ses dépendances dangereuses. En somme, c’est un livre fascinant mais aussi utile pour quiconque travaille auprès des adolescents. C’est aussi un ouvrage qui convie les chercheurs à poursuivre leur interrogation à propos des réalités amoureuses des jeunes. Il serait à cet égard pertinent de sonder les jeunes garçons sur leurs expériences d’intimité et de violence avec les jeunes filles. Peut-être pourrions-nous enrichir nos représentations de la violence dans les relations amoureuses et tendre vers un regard plus holistique et moins fragmentaire de la réalité des jeunes auquel Mylène Fernet nous convie.
Claire Chamberland
Université de Montréal |
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