Les jeunes et les drogues : usages et dépendances
Sous la direction de Louise Guyon, Serge Brochu et Michel Landry
Québec, QC : Les Presses de l’Université Laval, 2005
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Les flambeurs, trajectoires d’usagers de cocaïne
Par Serge Brochu et Isabelle Parent
Ottawa, ON : Les Presses de l’Université d’Ottawa, 2005
Ces deux livres constituent des photographies de la situation de l’usage des drogues, photographies quantitatives et qualitatives, ce qui permet de bien illustrer la situation.
Dans le premier livre, on nous présente d’abord la situation de la consommation de drogues légales et illégales chez les jeunes en milieu scolaire, tableau qui amène à constater qu’il ne faut pas dramatiser à outrance, la majorité des jeunes gérant bien leur consommation (consommation problématique 5% et consommation à risque 10%). Par la suite, les résultats du suivi d’une cohorte en milieu défavorisé pendant 15 ans indiquent que la consommation de drogues joue plus fréquemment un rôle négatif conduisant à une consommation problématique lorsque les conditions socioéconomiques sont détériorées. Ces consommations sont d’autant plus à risque également si un ou les deux parents ont des consommations problématiques conduisant à de la négligence parentale, ou encore si les jeunes sont dans la rue. Mais surtout, tenant compte de ces données, ce qui revient avec force dans ces premiers chapitres est que les interventions auprès des jeunes ne peuvent se limiter à la question de réduire la disponibilité des drogues, faisant abstraction des différents éléments contextuels, familiaux et d’expériences de vie qui amènent davantage de consommations à risques ou problématiques chez certains d’entre eux. Les interventions doivent être plus larges, non seulement en diminuant l’effet de ces divers facteurs de risque, mais en leur ouvrant la porte vers des choix de vie différents.
Le chapitre 6, passionnant, amènera, je l’espère, la multiplication des études sur cette problématique, soit l’augmentation significative de la prescription de drogues pour gérer les problèmes des jeunes. Ici, comme le soulignent les auteurs, ils n’ont qu’exploré le sujet en montrant l’ambivalence d’une situation où on communique aux jeunes de ne pas étouffer leurs problèmes avec les drogues pendant qu’en même temps les professionnels multiplient la prescription de drogues pour gérer leurs problèmes.
Le chapitre 7 nous explique pourquoi il faut éviter les liens simplistes entre drogues et violence chez les jeunes même si les jeunes qui sont violents connaissent plus souvent des consommations problématiques. Le livre conclut en laissant la parole à des jeunes qui pour la plupart se sont engagés dans des trajectoires problématiques de consommation, pour mieux saisir leurs motivations à consommer.
Au stade de l’occurrence de la consommation, la curiosité, le plaisir, l’identité familiale et le désir d’appartenance à un groupe de pairs dominent les motivations à consommer comme chez la plupart des jeunes. Lorsque la consommation s’accentue, le plaisir est toujours là comme renforcement, mais la quête d’amour et d’identité est plus importante; de plus, si le contexte facilite la commission de délits et que des événements négatifs marquants viennent perturber le jeune, les conséquences peuvent être de consommer davantage. C’est ainsi que la consommation compulsive peut finalement s’inscrire dans un style de vie car le contexte a favorisé cette « recherche d’un plaisir amnésique » comme solution. Toutefois, à ce stade, les sentiments négatifs tendent à dominer : « honte, culpabilité, rejet, mépris, estime de soi négative ainsi que la recherche de l’oubli de ses problème. » Toutefois, des éléments contextuels également (événements positifs, fréquentations de personnes aux intérêts différents), jumelés à ces sentiments, amènent certains d’entre eux vers un rétablissement temporaire ou total. Quelle est alors la tâche en intervention? Comme la consommation s’est inscrite dans un style de vie, c’est une approche globale qui est encore privilégiée, approche qui permette de faire le deuil de ce style de vie en ouvrant au jeune des voies alternatives qui l’intéressent.
Les constats et les conclusions de ce chapitre rejoignent celles du second livre, Les flambeurs, qui rassemble également des récits de vie, cette fois d’adultes cocaïnomanes provenant de milieux aux conditions difficiles. Ici, l’initiation est plus rapide et à risque, facilitée par le contexte qui amène la drogue à constituer un apaisement des tensions internes et externes. Si le consommateur persiste dans un contexte où les événements négatifs et les tensions le fragilisent davantage, la progression s’ensuit d’autant plus aisément jusqu’à éventuellement, pour certains, le marginaliser dans un style de vie où « l’espoir de s’en sortir s’estompe. »
Qu’est-ce qui amène alors dans ces conditions un désistement de cette consommation ? Contrairement à ce que l’on pourrait penser, il s’agit peu d’une intervention professionnelle en matière de drogues qui a amené ce changement de cap car « Consentir à remettre en cause ses choix de vie, parmi lesquels la consommation de cocaïne occupait une place importante dans le style de vie adopté, ne constitue pas une décision facile à prendre. Celle-ci implique une transformation personnelle qui doit s’accompagner d’un changement profond des rapports à soi et à autrui. Elle est parfois la conséquence d’un événement critique qui est apparu dans la vie de la personne et lui a permis de maturer. Elle est souvent la conclusion d’un style de vie bien rempli qui ne répond toutefois plus aux aspirations de la personne qui sent ses énergies la lâcher. »
Cette décision difficile de changement est, bien sûr, ponctuée généralement de périodes d’abstinence, de réduction de consommation, de retour à fond dans la consommation et, surtout pour les personnes qui ont des éléments contextuels auxquels s’accrocher, peut finalement aboutir à un autre style de vie qui contient des sources de valorisation différentes. À cet égard, les auteurs insistent avec raison pour que l’aide professionnelle tienne compte du fait que la personne devant elle n’est pas que consommatrice de cocaïne, mais un acteur de sa vie que l’on doit accompagner dans sa recherche de voies alternatives valorisantes.
Et j’aimerais conclure par ce passage magnifique qui synthétise la leçon à tirer de ces photos que nous procurent ces deux livres : « on peut offrir une multitude de traitements aux toxicomanes, si on ne remplace pas leur consommation par des activités tout autant structurantes, la démarche n’aura que très peu d’impact […] dans tous les cas, le processus doit être voulu et désiré dans une certaine mesure.>> Il en est de même en prévention : la meilleure est celle qui ouvre des voies valorisantes aux jeunes en les accompagnant dans leurs choix.
Deux livres qui font une belle démonstration à l’effet qu’un usage problématique de drogue, licite ou illicite, est d’abord et d’avant tout un lien problématique entre la drogue, la personne et son contexte. L’on ne peut intervenir en faisant fi de ces trois éléments pour n’isoler que la drogue et ce, que ce soit en prévention primaire, secondaire ou tertiaire.
Line Beauchesne
Université d’Ottawa |
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