Association canadienne de justice pénale English
Accueil Revue de criminologie Devenez membre Partenaires et affiliées Recensions de livres Nous contacter
Recension de livre

Au-delà du système pénal.
L’intégration sociale et professionnelle
des groupes judiciarisés et marginalisés

Par Jean Poupart
Québec, QC : Éditions Presses de l’Université du Québec, 2004

Prenant appui sur les transformations sociopolitiques et pénales qui marquent nos sociétés contemporaines (Belgique, France, Québec) depuis une trentaine d’années, les auteur(e)s de cet ouvrage collectif entendent montrer comment s’y inscrivent et parfois s’y redéfinissent les processus d’intégration sociale et professionnelle de groupes marginalisés, en particulier quand ils sont judiciarisés. Et à cet égard, une première lecture de l’ouvrage n’invite pas nécessairement à l’optimisme.

Au niveau des transformations macrosociologiques d’abord. Si on se penche sur les transformations d’ordre psychosocial, il apparaît ainsi que les notions d’intégration et de réintégration ne peuvent plus être limitées à l’obtention et éventuellement l’apprentissage de compétences à même d’inscrire l’individu dans des institutions dotées d’un statut permanent (famille, école, travail). Quant à l’intervention psychosociale, elle est de plus en plus amenée à intégrer en son sein de nouvelles populations qui sont moins des inadaptés que des individus qui ont été invalidés par une nouvelle conjoncture sociale (Castel, 17). Les notions d’exclusion et d’inégalités illégitimes se reconfigurent elles aussi. La pauvreté exploitée a cédé le pas à la pauvreté inutile (Dubet, 31). Et si les inégalités deviennent inacceptables quand elles sont héritées, elles sont légitimées quand elles sont lues comme le résultat de sociétés occidentales certes plus compétitives mais aussi plus démocratiques (Dubet, 34). Alors que l’aspect structurel des inégalités sociales est occulté au point de redéfinir l’intégration comme une expérience individuelle épaulée par des modèles managériaux de régulation, la philosophie même de l’Etat social subit aujourd’hui des assauts tels que des notions comme celles de solidarité et social paraissent devoir être requalifiées sous peine de disparaître (Dubet, 40). Le social est en effet de plus en plus représenté « comme un univers constitué de l’interaction de volontés individuelles » (Otero et al., 65). Au niveau des transformations macrosociologiques d’ordre pénal, le tableau ne paraît guère plus reluisant. Selon Mary, les nouveaux visages qu’offre la justice pénale (justice actuarielle, justice réparatrice) paraissent en effet moins bousculer que consolider une philosophie toujours plus gestionnaire (version douce) et punitive (dans sa version dure). Quant à la prison, elle continue à organiser autant qu’à légitimer une rupture au sein du groupe social, et ce bien au-delà des murs (Combessie, 241).

Au niveau des politiques institutionnelles ensuite. Qu’elles soient d’ordre psychosocial ou plus spécifiquement d’ordre pénal, ces politiques paraissent là encore se détacher quelque peu de politiques publiques directement héritées de l’Etat social. Comme le montrent Goyette et al. dans le cadre des politiques d’emploi et d’employabilité, les sujets sont toujours plus contraints d’agir en leur propre nom, c’est-à-dire en tant qu’individus. Or, cela ne signifie pas nécessairement qu’ils sont devenus plus autonomes, mais plutôt « qu’ils sont soumis à de nouvelles règles sociales qui structurent le champ de leurs conduites possibles » (Otero et al., 65). Il s’agit alors d’apprendre à l’individu à se mobiliser pour faire face à des situations aléatoires, de l’inviter à bâtir des projets, à passer des contrats, à s’impliquer personnellement dans les opérations qui visent à les réinsérer, plutôt qu’à se plier à des normes collectives. En somme « de lui apprendre à piloter soi-même sa vie dans un monde social déstabilisé » (Castel, 22). Or, beaucoup d’individus sont aujourd’hui mal armés pour jouer ce jeu et, faute de ressources, se retrouvent en quelque sorte « condamnés à se conduire comme des individus, condamnés à être libres » (Castel, 22).

Au niveau maintenant des expériences et des trajectoires de vie des personnes marginalisées et judiciarisées, il apparaît clairement dans l’ouvrage que ce n’est pas parce que les trajectoires d’acteurs marginalisés peuvent faire l’objet d’une qualification sociale commune et largement tributaire de catégories institutionnelles (par exemple, la qualification de « jeunes de la rue », de « toxicomanes », d’ « ex-détenus », de « chômeurs » ou encore d’ « assistés sociaux ») qu’elles sont nécessairement identiques (Poupart, 7). Le postuler reviendrait en effet à négliger le fait « que ces personnes sont des acteurs à part entière, capables de réflexivité mais également d’initiative, de solidarité et de débrouillardise ; qu’elles agissent certes en fonction des contraintes, mais également des ressources qui leur sont accessibles (même si, globalement, il faut prendre acte qu’elles sont souvent dans des trajectoires difficiles en raison de leur position sociale et de leur condition socioéconomique ») (Poupart, 7). Il serait ainsi inapproprié de donner aux politiques publiques une emprise totalisante sur la manière dont les populations marginalisées et judiciarisées vont conduire et se représenter leurs conduites. Même s’ils sont partiellement piégés par ces mêmes politiques, des détenus vont ainsi s’attribuer « la responsabilité tant de se sortir des situations qui les ont menés à l’incarcération, que celle de sortir du système correctionnel » (Otero et al., 69). Et si nombre de détenus seront plus ou moins d’accord avec le langage institutionnel qui postule que pour s’en sortir, il faut un travail, les significations qu’ils accordent à la notion de « travail » est loin de faire consensus (Poupart et al., 112). Ajoutons en outre que si nous ne pouvons pas inscrire ces expériences et ces trajectoires de vie dans une perspective déterministe, il ne faudrait pas négliger pour autant le poids des logiques institutionnelles… dans les parcours les plus chaotiques. Ce sont en effet régulièrement ces instances officielles de réintégration qui contribuent à désintégrer un peu plus encore : en identifiant insuffisamment le gang comme un espace d’affiliation (Hamel et al.), en ne prenant pas en compte les besoins des détenus (Bertrand), en ne facilitant pas l’obtention du pardon (Lalonde), en faisant croire que le pardon en est un (Therrien), en court-circuitant les recherches d’emploi (Landreville). Evoquant les trajectoires difficiles des usagers de drogue dans les cités françaises, Kokoreff (91) soutient ainsi que « seuls les effets conjugués des logiques institutionnelles et des logiques territoriales permettent d’en rendre compte ».

Si l’ouvrage jette a priori un regard pessimiste sur nombre de choses qui ne changent pas ou qui changent « mal », une lecture plus attentive nous montre également que les auteur(e)s cherchent à objectiver des éléments encourageants à différents niveaux. Plusieurs articles nous renvoient en effet davantage à une reconfiguration des liens sociaux plutôt qu’à un simple effondrement. La responsabilisation croissante mise sur les épaules des individus n’est par exemple pas vue sous le seul angle du très problématique empowerment (demander toujours plus à ceux qui ont toujours moins) mais aussi sous celui de la confiance progressivement donnée à nombre d’acteurs sociaux (l’intervenant face à la bureaucratie institutionnelle, le contrevenant face au sens à donner à sa sanction, etc.). Enfin, s’il est question de repenser les notions de social et de solidarité, des pistes prometteuses annoncent également la possibilité (peut-être déjà en cours) de redéfinir la normativité de l’élément travail : comme élément central de la structuration des rapports sociaux, de notre identité, du lien et de la cohésion sociale mais surtout comme conception moins fortement idéologisée et davantage connectée à des activités traditionnellement expulsées de son contenu (par exemple, les activités de la rue)(Roy et al.). Enfin, ce livre nous donne peut-être la leçon la plus importante en matière d’intégration : « parce que nos sociétés constatent progressivement que leur intégration est le produit de leur propre activité, souvent réflexive et volontaire, et qu’elle ne peut plus être la conséquence d’un fonctionnement systémique apaisé et d’une homogénéité culturelle à jamais perdue, elles ont plus que jamais développé une vive conscience de leur fragilité et de leurs risques. L’intégration deviendrait au fond ce que nous voulons en faire » (Dubet, 41).

Pour toutes ces précieuses raisons, nous recommandons donc vivement cet ouvrage à des lecteurs aussi divers que les étudiants en sciences humaines, les praticiens ou encore les chercheurs aguerris.

Jean-François Cauchie
Université d’Ottawa




Accueil    |    Revue de
criminologie
   |    Devenez
membre
   |    Partenaires
et affiliées
   |    Recensions
de livres
   |    Nous
contacter
   |    English