INTRODUCTION À LA VICTIMOLOGIE
par Jo-Anne Wemmers
Montréal, Québec : Presses de l'Université de Montréal, Coll. Paramètres, 2003
Les publications en victimologie sont tellement rares qu'il convient de saluer, avec bonheur, la parution d'un nouvel ouvrage spécifiquement dédié à la discipline. En un peu plus de quarante ans, la victimologie a bien acquis ses lettres de noblesse et est devenue la science incontestée de l'envers du crime. Dans le prolongement de la tradition québécoise, initiée par Micheline Baril, Arlène Gaudreault, Suzanne Laflamme-Cusson et Marie-Marthe Cousineau notamment, dont les travaux alimentent les réflexions de la doctrine tant au Québec que dans la francophonie entière, Jo-Anne Wemmers, professeure à l'Ecole de criminologie, publie aux Presses de l'Université de Montréal une "Introduction à la victimologie" véritablement bienvenue.
Autour d'un plan en quatre parties, qui conduit inévitablement à quelques redondances, l'auteur envisage, dans onze chapitres successifs, les principaux thèmes qui animent la victimologie contemporaine, définie comme "l'étude des victimes". La première partie, historique, convoque à l'analyse de l'évolution du rôle de la victime dans le système pénal (Chapitre 1) pour constater, avec justesse, que "la victime a, encore aujourd'hui, plusieurs obligations et peu de droits", sans grand souci d'équilibrer la balance avec ceux de l'infracteur. Et cela apparaît flagrant tant dans les systèmes de common law où la victime n'est qu'un témoin que dans ceux de droit continental où le non respect des droits qui lui sont offerts n'entraîne presque jamais la nullité de la procédure. La courte mais prolifique histoire de la victimologie (Chapitre 2), stimulée fortement et corrélativement par celle du mouvement en faveur des victimes (Chapitre 3), indiquent qu'il reste encore beaucoup à parcourir sur le douloureux chemin de leur reconnaissance. Le rôle essentiel des réflexions et des actions féministes au bénéfice des victimes (de violences au sein de la famille particulièrement) est bien souligné à ces égards.
La seconde partie de l'ouvrage envisage les conséquences de la victimisation criminelle sous le double impact du crime (Chapitre 4) affectant directement la victime et/ou ses proches et de la seconde victimisation (Chapitre 5), plus communément connue sous l'appellation de victimisation secondaire. Les besoins des victimes sont étudiés, à cette occasion, dans leurs dimensions psychologique, sanitaire, financière et sociale. Par l'analyse détaillée des formes majeures de victimisation, les déficits du système de justice pénale sont pointés, notamment en ce qui concerne l'information, générale et particulière, des personnes victimisées et leur accompagnement.
S'appuyant sur les trop rares enquêtes de victimisation disponibles, la troisième partie tend à fixer le profil des victimes d'actes criminels. Au Québec comme à peu près partout dans les pays où de telles enquêtes ou sondages sont mis en oeuvre, la liste des facteurs de risque de victimisation apparaît en effet proche : les victimes sont plutôt jeunes (âgées de 15 à 25 ans ; sauf à observer que la victimisation des aînés disparaît très anormalement à cause de l'absence de finesse des classes d'âges) ; de genre masculin, célibataires, attirées par des styles de vie les conduisant à des activités en dehors du domicile, de statut socio-économique marqué (répartissant la nature des victimisations selon les revenus), vivant en milieu urbain (Chapitre 6). Dans le même ordre d'idées, le Chapitre 7, consacré à la victimisation multiple, souligne les réalités de l'injustice qui accablent les victimes d'actes criminels qui subissent, dans des délais assez brefs, une nouvelle victimisation, qu'il s'agisse de victimisations contre la propriété ou, bien plus dramatiquement encore, d'atteintes aux personnes. La question de la victime "acteur" de sa victimisation (unique et davantage encore multiple) permet de nuancer sérieusement les développements précurseurs, mais néanmoins toujours contestés, sur la "culpabilité" de la victime.
La quatrième et dernière partie s'ouvre à l'étude des réactions sociales. L'indemnisation de la victime tout comme les relations qu'elle entretient plus généralement avec la justice présentent désormais de nombreuses similitudes au niveau international. La première demeure toujours insuffisante, malgré la constitution de fonds de garantie, aussi bien dans son montant que dans la nature et la diversité des préjudices réparés (Chapitre 8). Les secondes peinent à reconnaître à la victime et à ses proches un authentique rôle d'acteur au procès pénal, ses souffrances étant encore trop souvent instrumentalisées dans l'unique but d'aggraver la répression de l'infracteur (Chapitre 9). Le temps semble alors venu de (ré)activer les richesses de la justice réparatrice (ou restaurative si l'on préfère) au travers, notamment, de la médiation victime/infracteur, des cercles de guérison ou de sentence et des conférences de groupe familial. De telles modalités de justice restaurative sont de nature à renouveler, enfin, les réponses strictement rétributives, utilitaires ou réhabilitatives en resituant les personnes concernées par le crime au coeur du processus de régulation des conflits d'ordre criminel. A la condition toutefois de bien considérer tous les besoins des victimes qui, au-delà de la véracité des faits qu'elles dénoncent, doivent encore être effectivement et durablement reconnues, accompagnées et réparées (Chapitre 10). A la manière d'une conclusion, le dernier chapitre de l'ouvrage de Jo-Anne Wemmers trace le bilan de la victimologie en action. Parmi les stratégies mises aujourd'hui en oeuvre au sein du système de justice pénale, certaines ont le souci de la victime (dont les souffrances sont alors au coeur des prises en charge), d'autres le considèrent comme accessoire (les droits de l'infracteur demeurant primordiaux) voire contre-productif (Chapitre 11). Or, tant que l'on ne considérera pas que le crime est une atteinte aux relations interpersonnelles - et non pas seulement à l'Etat - les réponses ne permettront pas la restauration de l'Harmonie sociale. La triple ambition de la justice restaurative est prometteuse de ce point de vue car elle vise, dans une stratégie globale, la resocialisation de l'infracteur, la réparation de la victime ou de ses proches et le rétablissement de la paix sociale.
Des Encadrés parsemés tout au long de l'ouvrage et des Annexes (comme par exemple la Déclaration de la victime sur les conséquences du crime) complètent la démonstration menée par l'auteure. La bibliographie est abondante et présente l'indiscutable avantage d'introduire le lecteur francophone à la littérature anglosaxonne, bien plus prolixe sur la question victimologique. On regrettera cependant que l'essentiel du corpus de références francophones soit réservé aux auteurs québécois. En effet, les publications en victimologie sont trop peu nombreuses pour que les apports du "vieux continent" soient ainsi négligés (V. not. les ouvrages publiés dans la Collection Sciences criminelles aux Editions L'Harmattan, Paris), dont les systèmes de justice pénale sont de surcroît différents de celui d'Amérique du Nord. Cette lacune sera très certainement comblée lors de la prochaine édition de l'ouvrage, car la qualité des développements qu'il recèle en fera vraisemblablement un standard pédagogique de la victimologie, pour le moins dans sa dimension introductive.
Robert Cario
Unité Jean Pinatel
de Sciences criminelles comparées, Pau |
|