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Recension de livre

CRIME ET FOLIE. DEUX SIÈCLES D'ENQUÊTES MÉDICALES ET JUDICIAIRES

par Marc Renneville
Paris, France : Fayard, 2003

Chaque fois qu'est commis un crime dont la violence n'a d'égale que sa gratuité, la population s'interroge sur l'état d'esprit de son auteur. Est-il un malade mental? Doit-on le placer dans une prison ou dans un institut psychiatrique? Peut-il être guéri? Y a-t-il moyen de détecter rapidement de tels individus avant qu'ils ne passent à l'acte? Ces interrogations ne datent pas d'aujourd'hui comme le montre ce passionnant ouvrage de Marc Renneville, maître de conférences à l'Université Paris VIII et responsable du Centre Interdisciplinaire de recherches de l'École nationale d'administration pénitentiaire.

L'oeuvre de Renneville se divise en quatre parties. La première, intitulée " Premiers symptômes ", expose la transformation qui s'est opérée au niveau de la figure de la déraison criminelle à la fin du 18e siècle. Pendant longtemps, la folie était perçue comme complète et permanente, ce qui expliquait l'inutilité pour la justice de punir le fou. L'Article 64 du Code pénal français de 1810 perpétuera cette vision de la folie. Cependant, avec la naissance de la médecine aliéniste, émerge une conception médicale des troubles mentaux différente des conceptions juridiques et populaires : la folie totale n'existe pas, il y a toujours maintien chez l'aliéné de certaines facultés mentales saines. Cette mutation suscite l'espoir d'une guérison du fou, mais rend aussi perméables les frontières qui existaient jusqu'alors entre le crime et la folie. Au même moment, la phrénologie propose une première tentative d'explication du passage à l'acte criminel. La seconde partie présente les conséquences du passage d'une " folie criminelle " jugée complète à une " folie du crime " partielle et/ou intermittente. Au cours des premières décennies du 19e siècle, certaines causes célèbres (Papavoine, Léger, Lecouffe, Feldtmann, Henriette Cormier, etc.), permettent aux aliénistes de rendre publique l'existence de la monomanie, cette nouvelle déraison que seul un expert peut déceler et qui contrarie le dogme du libre arbitre sur lequel est fondé le droit. Au nom de la défense de la société, les psychiatres demanderont la création d'une institution intermédiaire entre l'asile et la prison pour les aliénés criminels et dangereux ainsi que l'élargissement du champ de la prévention aux alcooliques, aux excentriques et autres individus susceptibles d'engendrer des " dégénérés " et des malades mentaux. Les années 1880-1930, objet de la troisième partie, sont celles du " grand examen ". Avec l'essor de la psychologie pathologique, de la préhistoire et de l'anthropologie physique, la criminalité pathologique s'étend désormais aux criminels de profession, aux auteurs des crimes politiques, à la délinquance juvénile et aux actes destructeurs commis par les foules ou les peuples colonisés. Pour s'opposer à la prolifération des " demi-fous " et des " anormaux ", les différents pays industrialisés mettront en place diverses mesures de protection, de ségrégation et d'élimination de la population déviante, mouvement qui ne se terminera qu'après la Seconde Guerre mondiale. La quatrième partie, qui couvre les dernières décennies du 20e siècle, décrit l'impact de la psychanalyse au niveau de l'expertise psychiatrique, la diffusion massive de la folie du crime par l'entremise du cinéma et, finalement, l'état actuel de nos connaissances. " L'enquête continue " mais les causes du comportement du pédophile ou du tueur en série demeurent en grande partie aussi méconnues qu'à l'époque de Pinel et de Gall.

Plusieurs auteurs depuis les années 1970 se sont intéressés aux rapports entre la psychiatrie et la justice. La synthèse de Renneville se démarque particulièrement de ces travaux antérieurs par son absence complète de manichéisme. Les controverses entourant l'existence de la folie du crime ne peuvent se résumer à une lutte entre deux groupes de professionnels, entre progressistes et réactionnaires, ou entre matérialistes et idéalistes. Renneville démontre ainsi brillamment que les intérêts des psychiatres et des magistrats n'étaient pas aussi divergents qu'on le prétend habituellement. Au-delà des conflits qui les ont opposés à l'occasion, ces deux groupes s'entendaient généralement sur la nécessité de maintenir l'ordre social. Par ailleurs, les aliénistes n'ont jamais formé une communauté homogène, pas plus que les magistrats. Ainsi, il est rare que les experts se soient tous entendus sur l'état mental d'un suspect et, en outre, très peu désiraient vraiment voir ces fous du crime internés dans les mêmes établissements que les autres malades mentaux. Renneville démontre aussi qu'il n'y avait pas vraiment d'opposition entre les théories biologiques, sociologiques ou psychologiques du crime, les différents auteurs s'attardant sur un facteur étiologique sans pour autant rejeter les autres.

Par ailleurs, Renneville illustre de brillante façon que la folie du crime a provoqué le retour de la faute dans le domaine de la maladie mentale. En effet, l'ouverture du champ de la responsabilité atténuée s'est exercée au détriment de celui de l'irresponsabilité totale. La folie du crime serait même une circonstance aggravante, car elle rendrait l'individu à la fois plus dangereux, plus susceptible à la récidive, et plus réfractaire au traitement. Jumelant raison et déraison, le fou criminel est ainsi devenu virtuellement un monstre, portrait que la littérature et le cinéma diffusent encore largement. Il n'est donc pas étonnant que la folie du crime ait renforcé la crainte à l'égard des malades mentaux, ce qui explique l'augmentation constante de la population asilaire depuis le premier tiers du 19e siècle jusqu'aux années 1950. Bien que l'on privilégie depuis quelques décennies le traitement et le suivi dans la communauté pour les criminels et les malades mentaux, la folie du crime pourrait ainsi " devenir l'ultime justification de la prison " (p. 436). D'ailleurs, la désinstitutionnalisation a provoqué une criminalisation accrue des malades mentaux, l'emprisonnement devenant même le seul moyen pour certains psychotiques de côtoyer un psychiatre.

Il est difficile de trouver des défauts dans l'ouvrage de Renneville, car son argumentation est des plus convaincante. S'il s'attarde presque exclusivement au cas français, son tableau des différentes théories sur les rapports entre la folie et le crime, ainsi que les débats qu'elles ont suscités, s'applique aisément à l'ensemble des pays industrialisés. Nous pouvons cependant déplorer que l'auteur ait passé sous silence certains théoriciens importants, comme Adler dont la psychologie individuelle a été utilisée avec beaucoup de succès dans le traitement des délinquants juvéniles. Nous regrettons également que l'auteur ait omis de présenter à la fin de son livre une bibliographie des ouvrages qu'il a consultés. Malgré cela, l'ouvrage de Renneville représente, " hors de tout doute raisonnable ", une oeuvre indispensable pour quiconque s'intéresse aux relations psychiatrie-justice. Écrit dans un style universitaire, il s'adresse aux différents spécialistes, tout en demeurant facilement accessible au grand public.

GUY GRENIER
Division de recherche psychosociale
Hôpital Douglas
Montréal, Québec




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