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Recension de livre

COMPRENDRE L'ACTE TERRORISTE

sous la direction de Dianne Casoni et Louis Brunet
Québec : Presses de l'Université du Québec, 2003

Depuis le funestement célèbre NineEleven, les ouvrages et articles consacrés au terrorisme se sont succédés à un rythme effréné. En dépit de cette pléthore d'écrits souvent empreints du ton de l'éditorial et aux titres accrocheurs, les publications de qualité sur cet épineux sujet sont néanmoins rares. A l'exemple de l'intéressant Lutte contre le terrorisme et droits fondamentaux (s'orientant essentiellement vers la relation complexe et fragile entre liberté et sécurité) paru aux éditions Bruylant en 2002 sous la direction d'Emmanuelle Bribosia et Anne Weyembergh, l'ouvrage sous rubrique fait partie de ces précieuses exceptions.

Dirigé par deux psychologues, respectivement professeurs à l'Université de Montréal et à l'Université du Québec à Montréal, ce livre réunit un panel de communications (depuis revues et enrichies) présentées lors du 70 e congrès de l'Association francophone pour le savoir (Acfas) qui s'est tenu à Québec en mai 2002 et consacré aux préoccupations liées aux actes de violence et à la marginalité.

A l'instar du titre, l'introduction révèle d'emblée l'objectif poursuivi par les auteurs, à savoir (et l'entreprise est de taille) tenter de mieux comprendre pourquoi des individus et des groupes recourent à de tels agissements; " comprendre pour dépasser la réaction ". Face au polymorphisme de la menace terroriste, l'ouvrage se veut pluridisciplinaire et permet de traverser des points de vue aussi variés que ceux issus non seulement de la criminologie, de la psychologie, de la sociologie ou de la politique, mais également de l'histoire, de l'éthique ou de l'ethnopsychiatrie.

L'ouvrage se divise en deux parties : la première - quantitativement la plus importante - traite des sources, visées et dynamiques du terrorisme; la seconde de ses impacts et des réponses qui y sont apportées.

En ouverture de l'ouvrage, Charles-Philippe David traite des enjeux géopolitiques du terrorisme après le 11 septembre et après l'Afghanistan. L'auteur aborde conjointement l'ère des conflits asymétriques (le terrorisme utilise l'arme du faible contre la puissance du fort, cette dernière paraissant toutefois inadaptée pour contrer la première) et des guerres dites de quatrième génération. Il examine par ailleurs en quoi consiste le défi terroriste posé par Al-Qaida et la manière dont cette organisation participe d'une contestation de l'ordre stratégique issu d'un monde unipolaire.

Se penchant sur le djihadisme islamiste et plus particulièrement sur ce qu'il nomme la mouvance benladeniste (ou benladisme), Sami Aoun propose dans le second chapitre un regard portant sur les motivations et les raisons (historiques, culturelles et politiques) tant de ceux qui ont perpétré des attentats au nom d'Al-Qaida que de ceux qui en font l'apologie.

Le troisième thème est consacré aux visées psychologiques du terrorisme. Dans cet essai, Louis Brunet et Dianne Casoni tentent d'appréhender les mécanismes psychologiques conscients qui animent tant les auteurs d'actes terroristes que leurs victimes (qu'elles le soient de façon directe ou indirecte). Au travers de deux propositions hypothétiques, les auteurs cherchent en outre à comprendre quelles peuvent être les visées psychologiques inconscientes des terroristes.

A la lumière de la littérature consacrée au recours au terrorisme par les sectes religieuses, Dianne Casoni et Marie-Andrée Pelland nous présentent quant à elles un éclairage sur le processus interne entraînant des groupes sectaires religieux à perpétrer des actes terroristes. Quatre éléments associés au fonctionnement interne d'une secte et permettant de comprendre la place et la fonction qu'occupe la secte religieuse violente dans la vie quotidienne de ses membres sont ainsi présentés et discutés : la relation leader-adepte, l'identité et la cohésion groupale, les réactions groupales aux conflits intra-groupes et l'influence de la philosophie groupale.

Pour suivre, traitant des philosophies groupales et de l'action terroriste, Dianne Casoni, de nouveau aux côtés de Louis Brunet, retrace - par le biais d'une description de quatre philosophies groupales (philosophies d'indulgence, de séparation, de pureté et de survie) et d'une conception du processus d'idéalisation - les grandes lignes soutenant la proposition selon laquelle un contexte groupal dont la cohésion de base se fonde sur l'idéalisation est ce qui amène des personnes ordinaires à accomplir des actes de violence qu'elles n'auraient jamais perpétrés en dehors de cette dynamique psychologique groupale.

Le terrorisme peut-il être moralement justifiable dans certaines circonstances ? Dans l'affirmative quelles sont ces circonstances ? C'est à ces questions que Jocelyne Couture propose d'apporter des éléments de réponse en introduisant cette seconde partie de l'ouvrage par le problème philosophique des " mains sales ". A la suite d'un examen attentif des conséquences d'un attentat terroriste, l'auteur tente de distinguer les effets des actes terroristes pouvant être attribués à leurs auteurs de ceux que nous avons nous-mêmes générés en y réagissant (censure des médias, création de nouvelles infractions, incitation à la délation, etc.). Une analyse des circonstances dans lesquelles la réplique a pu apparaître comme l'unique réponse adéquate aux attentats perpétrés contre le WTC retiendra particulièrement l'attention du lecteur, tout comme les quelques paragraphes consacrés à la prise de position des " intellectuels " dans la lutte contre le terrorisme.

Inspiré d'un " débat-midi " avec Jean-Paul Brodeur peu après les attentats du 11 septembre, le criminologue Stéphane Leman- Langlois examine quant à lui au sein de l'antépénultième chapitre la question de la rationalité pénale et du terrorisme. En effet : " peut-on contrôler le 'méga-crime' à l'aide du système pénal " ? Après avoir défini les concepts de rationalité et de " méga-crime ", l'auteur analyse la manière selon laquelle cette rationalité pénale se mesure au méga-crime en considérant les trois facettes fondamentales de ce dernier, en l'occurrence son discours politiquement justificateur, sa gravité hors norme et la présence d'un groupe.

Juriste et théologien de formation, Christian Saint- Germain nous propose, dans le huitième chapitre, une analyse des stratégies " d'une politique de maniement de la 'menace terroriste' pour en arriver à une forme de dissolution des droits démocratiques " quand bien même que les événements déclencheurs ne soient jamais advenus sur le territoire faisant l'objet de cette désagrégation. Comme l'explicite l'auteur - qui n'hésite pas à prendre position sur un certain nombre de points délicats et ne craint pas de dénoncer rudement les lacunes du système -, " il s'agit d'observer un peu, comme en chimie, le passage de l'état gazeux des indifférences, des étapes de la rectitude politique dans le serpentin des comportements sociaux jusqu'à celui, solide, de l'état de terreur ".

De manière originale, ce panorama fouillé se clôture par un point de vue de deux psychologues cliniciens (Jean-Bernard Pocreau et Lucienne Martins Borges) formés à l'ethnopsychiatrie et exerçant leur profession au sein d'un service d'aide psychologique spécialisée aux immigrants et réfugiés. Par la présentation d'une étude de cas comme essai d'expression de l'intensité de l'identité culturelle de la survie d'une victime de torture, les auteurs tentent de décoder l'immunité psychologique que peut adopter un individu en réaction à des violences extrêmes, permettant ainsi de dégager certaines correspondances entre les mécanismes psychiques d'action du terrorisme et ceux de la torture.

Mieux comprendre l'acte terroriste, tel était l'objectif assigné par les auteurs. Au terme de la lecture, on peut affirmer qu'il est atteint. A tout le moins, cet ouvrage permet d'aller au-delà de l'incompréhension.

Plus que jamais d'actualité à l'heure où le terrorisme a de nouveau créé l'effroi lors des derniers attentats survenus à Madrid ce 11 mars 2004, on ne manquera pas de souligner la clarté de cet ouvrage collectif dans une matière particulièrement complexe. Le tout contribue à faire de ce livre de qualité une source de réflexions précieuse permettant à chacun de se faire, en connaissance de cause, une opinion critique et éclairée sur le sujet.

VINCENT SERON




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