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Recension de livre

Making Crime Count

par Kevin D. Haggerty
Toronto, Ontario: University of Toronto Press. 2001

Le livre de Kevin Haggerty est singulier. D'abord, il s'agit d'une étude sur le Centre canadien de la statistique juridique (CCSJ) et sur les statistiques qu'il produit. Les statistiques officielles de la criminalité représentent un fait social important qui sont utilisées par de nombreux acteurs sociaux. Les nombres que produit et dissémine le CCSJ sont mêmes nécessaires à une approche scientifique de la criminologie au Canada. Ensuite, la méthode de l'auteur est particulière en ce sens qu'elle mélange la documentation, les entrevues et les observations participantes menées lors de réunions des membres du CCSJ.
 
L'auteur ne se limite pas à présenter les faits relatifs au CCSJ et aux statistiques, car il contribue à la théorie des réseaux d'acteurs (e.g., actor network theory). Cette théorie dérivée de la sociologie des sciences permet de voir comment la réalité décrite par les statistiques officielles est constituée par une série d'acteurs, de structures et de technologies. L'objectif d'un centre de production et de dissémination d'information comme le CCSJ est de fournir le statut de boîte noire à ses produits ('is to produce a form of knowledge that assumes the status of a black box' , p. 59). Les utilisateurs des statistiques comme les politiciens ou les journalistes achètent les chiffres sans se questionner sur leur signification ou biais.
 
Le premier chapitre comprend une présentation du contexte de la naissance du CCSJ en 1981, centre prenant la relève du Bureau de la statistique, de sa mission, de sa structure et de ses produits. Sans aucun doute, le produit le plus important du CCSJ reste la publication des statistiques officielles de la criminalité, soit les données issues du programme de la Déclaration uniforme de la criminalité fonctionnant au Canada depuis 1962 (les autres produits les plus connus sont les statistiques sur les tribunaux pour mineurs et les statistiques correctionnelles). Brièvement, ce programme demande à tous les corps de police canadiens de consigner mensuellement le nombre de crimes connus, le nombre d'affaires classées par et sans mise en accusation, de même que le nombre d'hommes, femmes, garçons et filles mis en cause ou accusés. Les données des corps de police sont ensuite compilées annuellement et publiées avec un certain niveau de détail (selon les provinces ou les régions métropolitaines de recensement). Ce sont donc les policiers qui consignent les événements et les administrations policières qui compilent les nombres et les transmettent au CCSJ qui sont garants de leur qualité. Les policiers sont les premiers producteurs de ces données, mais aussi les premiers consommateurs puisqu'ils veulent connaître leur position relative aux autres corps de police en termes de taux de criminalité et en termes d'efficacité. Au cours des années 90, le CCSJ a agi comme promoteur d'un nouveau système de collecte d'informations sur le crime, soit le programme de la Déclaration uniforme de la criminalité révisé, ou DUCII. Ce programme vise une inscription détaillée sur chacun des incidents criminels portant sur les caractéristiques de l'affaire (infraction, heure et jour, bien volé, arme utilisée...) et sur les personnes impliquées (âge, sexe, ethnie des suspects et des victimes). Alors, chaque incident est saisi sur une base de données, ce qui permet de nombreuses analyses raffinées. Or, ce nouveau système n'a pas été accepté par tous les corps de police au Canada et un travail de persuasion a dû être mené.
 
Le livre de Haggerty contient un chapitre sur le traitement réservé à la variable «ethnie» par le CCSJ. Durant les années 90, plusieurs corps de police se sont questionnés ou ont été questionnés par des universitaires, journalistes ou groupes de pression sur la nécessité de colliger ou de publier des données sur l'origine ethnique des suspects ou victimes de crimes. D'une part, on peut remettre en doute la validité des données colligées (on sait qu'il est difficile de catégoriser les gens sur cette variable), les biais de sur-représentation introduits par les policiers et les interprétations des données brutes. De toutes les questions, on peut se demander si la sur-représentation d'un groupe particulier d'individus est dû à ses habitudes et comportements ou bien simplement le résultat d'une troisième variable (les personnes de ce groupe sont plus désavantagées économiquement, ce qui expliquerait leur sur-représentation). L'auteur montre comment cette question a été gérée par les employés du CCSJ et quelles politiques ont été adoptées.
 
Haggerty termine son livre par une discussion sur les impacts politiques de la production du CCSJ, de son importance dans l'évolution des débats de notre société sur les questions de crime et de contrôle pénal. En somme, ce livre constitue un ouvrage important pour quiconque s'intéresse aux statistiques criminelles et à leur mode de production.
 

MARC OUIMET
Professeur,
Université de Montréal (Criminologie)




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