Construction et réformes d'une police : le cas australien (1782-2000)
par Benoît Dupont
L'Harmattan, 2002, 389 pages
L'ouvrage de Benoît Dupont, Construction et réformes d'une police : le cas australien (1782-2000), publié dans la collection " Sécurité et société " aux Editions l'Harmattan, retient l'attention, de manière assez paradoxale, à la fois par sa spécificité et par son universalité.
Un premier intérêt du cas australien étudié dans ce livre tient d'abord aux particularismes de ce pays, au fait que l'étude de son histoire constitue presque une recherche de laboratoire. En effet, dans l'univers quasiment clos de cette île-continent, on a assisté en deux siècles à la création d'une société, à la construction d'une nation, au développement d'un État. Ce qui s'est réalisé ailleurs au cours d'une évolution de plusieurs siècles, aux péripéties souvent obscures et mal connues, s'est produit ici dans un laps de temps relativement bref, au cours d'une histoire encore proche, sur laquelle on dispose d'informations relativement abondantes.
De ce fait l'un des apports de ce travail est de montrer comment la construction du système de police australien s'est articulée avec le processus de construction de la nation et de l'État, en soulignant le rôle qui a été le sien pour assurer l'intégration de cette société en gestation, aux composantes multiculturelles, et en décrivant comment ce système a été amené à s'agencer pour tenir compte des tendances centripètes et centrifuges qui se sont manifestées à travers les orientations fédéralistes du système politique australien.
L'étude du passé de la police australienne apporte donc d'utiles informations sur l'articulation du policier et du politique et sur l'influence des transformations de l'environnement socio-économique, qui, ailleurs, ne sont appréhendés que de manière beaucoup plus confuse.
Ceci dit, cette réflexion n'a pas qu'un intérêt concernant le passé. Le présent ou le passé proche du système policier australien sont tout aussi significatifs. En effet, depuis une vingtaine d'années, on peut dire que le système policier australien - comme, plus largement, son système administratif - constitue un terrain d'expérimentation, dans lequel ont été mises en oeuvre un certain nombre de réformes qui reflètent des débats et des changements que l'on retrouve dans les politiques publiques de la plupart des pays développés, avec, notamment, la remise en cause du rôle de l'État ou avec l'évolution du mode de gestion des services publics. Si, d'un point de vue historique, c'est la singularité du cas australien qui retient le plus l'attention, en ce qui concerne son histoire récente, c'est donc le contraire, c'est pourrait-on dire son universalité, dans la mesure où l'Australie a expérimenté au cours de ces dernières années, avec la radicalité d'un pays neuf, des politiques qui sont mises en oeuvre ailleurs ou qui sont en voie de l'être.
Ainsi retrouve-t-on en Australie les débats sur la " police communautaire ", sur la " police d'expertise ", sur la " police de solution des problèmes ", auxquels sont en train de succéder des politiques liées à la gestion " probabiliste " et " actuarielle " de la " société du risque ". De ce point de vue, l'intérêt spécifique de cette recherche est d'apporter un premier bilan des résultats concrets obtenus par l'application sur le terrain de ces orientations qui, dans un certain nombre de pays, en restent encore au stade des intentions et des déclarations de principe. Il en est de même, sur le plan de la gestion interne des services de police, avec les techniques de contractualisation et de privatisation de certaines activités ou avec les modèles quantitatifs d'évaluation de la performance policière.
De manière plus générale, cette étude montre l'évolution qui s'est opérée, à travers un certain nombre de réformes, en matière de contrôle et de responsabilité - accountability - des services de police, qu'il s'agisse de mettre en oeuvre des orientations " communautaires " adaptées au caractère multiculturel de la société australienne ou de rationaliser l'emploi des ressources publiques, rendues plus rares par la crise économique et la remise en cause de l'État-providence. Sur tous ces points, ce travail est une source particulièrement riche d'informations, qui sont présentées avec une grande subtilité, comme, par exemple, lorsque l'auteur décrit la façon dont des procédures budgétaires particulièrement sophistiquées tendent aujourd'hui à se substituer comme instrument de contrôle aux moyens juridico-administratifs traditionnels.
Que ce soit dans la perspective générale d'une meilleure connaissance des phénomènes policiers, ou que ce soit pour approfondir les débats internationaux sur des questions dont on retrouve les prolongements dans de nombreux pays, cette étude de Benoît Dupont constitue, aussi bien sur le plan théorique que pratique, une référence extrêmement précieuse; d'autant plus précieuse que son auteur s'est trouvé placé pour la réaliser au carrefour d'un milieu intellectuel français, dans lequel ce type de recherche reste encore pour une part embryonnaire, et d'un milieu scientifique anglophone, dans lequel, au contraire, la production en la matière est presque pléthorique, au point qu'il est parfois difficile de la maîtriser.
J.L LOUBET DEL BAYLE
Directeur du Centre d'Etudes et de Recherches sur la Police de Toulouse. |
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