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Recension de livre

White-Collar Crime and Criminal Careers

par David Weisburd et Elin Waring, avec Ellen F. Chayet
Cambridge University Press, 2001

Ce livre traite de la carrière criminelle des délinquants en col blanc, comme l'indique bien le titre de l'ouvrage. Si la carrière criminelle n'est pas un sujet inédit, rares sont les auteurs qui s'étaient intéressés jusqu'ici à la carrière criminelle des cols blancs. Alors que les cols blancs ont longtemps été considérés comme des délinquants à part, des délinquants dont les activités restent ponctuelles ou isolées, soit des one-shot offenders, les auteurs du livre font la démonstration empirique qu'il existe de nombreux cols blancs dont les activités criminelles sont multiples et suivies. Ces cols blancs présentent en fait, selon les auteurs, des similarités avec les autres délinquants de carrière. Leurs criminalités respectives s'expliquent en partie par les mêmes facteurs, soit des facteurs sociaux et économiques.
 
Dès le premier chapitre du livre, ses auteurs soulèvent plusieurs questions d'un grand intérêt : le criminel en col blanc de carrière se différencie-t-il du criminel en col blanc sans antécédent? Est-il seulement plus malchanceux que les autres dans ses rapports avec la justice ou n'est-il pas vraiment un criminel en col blanc, mais un criminel plus dangereux encore dont la police ne parvient à prouver que des crimes de col blanc, de moindre gravité? Les criminels en col blanc commencent-ils leur carrière criminelle plus tardivement que les autres délinquants? La terminent-ils plus tard? Les criminels en col blanc ont-ils des activités criminelles spécifiques ou sont-ils susceptibles de commettre aussi des crimes d'un autre genre? Autrement dit, le criminel en col blanc est-il un spécialiste ou un généraliste? Les criminels en col blanc qui ont d'abord une carrière professionnelle légitime, continuent-ils à mener leurs deux carrières de front ou abandonnent-ils la première pour la seconde? Leur carrière légitime les aide-t-elle à embrasser l'autre? Quels liens y a-t-il entre, d'une part, le background social ainsi que les histoires personnelles des délinquants et, d'autre part, leur implication dans le crime? La criminalité des cols blancs est-elle le fait d'individus dont la vie est placée de manière générale sous le signe de la déviance ou est-elle le fruit d'opportunités particulières? Est-elle tantôt le fait des premiers, tantôt des seconds? Quelle est, sur le criminel en col blanc et son avenir criminel, l'impact des sanctions qui lui sont infligées? Les sanctions, plus sévères depuis quelques années, auxquelles s'exposent les criminels en col blanc américains sont-elles de nature à enrayer leurs carrières criminelles ou les poussent-elles à s'investir plus sérieusement encore dans le crime (effet backfire des sanctions)? Les différents types de sanctions ont-ils des effets différents sur les carrières des criminels en col blanc?
 
Pour tenter de trouver des éléments de réponse à ces questions, les auteurs ont repris l'échantillon qu'avait constitué en son temps Stanton Weehler. A ces données les auteurs ont rajouté de l'information relative aux autres types de crimes imputés, aussi bien avant qu'après la constitution de l'échantillon, aux cols blancs qui le composent. Les cols blancs en question s'étaient rendus coupables de crimes susceptibles d'être regroupés en huit catégories différentes de crimes fédéraux : les infractions anti-trusts, les fraudes aux valeurs mobilières, la fraude au courrier, les fausses déclarations et dépositions, les fraudes au crédit et au prêt, les détournements bancaires, les fraudes aux impôts sur le revenu et la corruption. Tous les cas de l'échantillon originel ont donné lieu à des procédures, devant sept cours fédérales différentes, entre 1976 et 1978, ainsi qu'à des condamnations.
 
Il ressort d'emblée que les sujets qui composent l'échantillon se différencient très clairement des criminels de rue : Ils ne comportent que 9% de sans-emplois, ils sont 90% à avoir une occupation de col blanc et plus d'un tiers d'entre eux sont propriétaires ou dirigeants d'entreprises.
 
Parmi les résultats intéressants relatifs aux dossiers criminels des sujets de l'échantillon, on peut mentionner les suivants : La moitié des sujets ont été arrêtés, avant ou après les procédures qui leur ont valu de faire partie de l'échantillon originel. Pour certains fraudeurs (au courrier, au crédit ou par fausses réclamations), la proportion d'individus ayant subi au moins une autre arrestation atteint 62%. Si l'on isole le sous-groupe des auteurs qui forment l'élite, soit en l'occurrence, ceux qui exercent des professions libérales (médecins, dentistes, avocats, juges, prêtres ou comptables), qui occupent des places de directeurs ou qui sont propriétaires de capitaux de plus de 500.000$, la proportion de ceux qui ont subi plus d'une arrestation est de près de 40%.
 
Pour ce qui est de l'âge auquel les délinquants ont commencé leur carrière criminelle, il diffère grandement en fonction du nombre d'autres arrestations subies par ces délinquants : alors que, pour ceux qui n'ont subi qu'une seule autre arrestation, cet âge est de 41 ans, il est de 21 ans pour ceux qui ont à leur actif onze arrestations ou plus. Quant aux infractions ayant justifié la toute première arrestation, elles sont majoritairement (60%) des crimes en col blanc quand les sujets n'ont subi qu'une ou deux arrestations, mais elles sont beaucoup plus rarement (18%) des crimes en col blanc quand le sujet a subi onze arrestations ou plus. Parmi les délinquants qui ont subi plusieurs arrestations, 47% d'entre ceux qui avaient atteint l'âge de 50 ans au moment de la recherche avaient été arrêtés pour la dernière fois après l'âge de 50 ans; parmi ceux qui avaient atteint 60 ans, 30% avaient été arrêtés pour la dernière fois après cet âge et parmi ceux qui avaient atteint 70 ans, 9% avaient été arrêtés après. Une importante proportion de criminels en col blanc continue ses activités criminelles jusqu'à un âge très avancé. Les carrières des criminels en col blanc sont particulièrement longues : 14 ans en moyenne pour l'ensemble des sujets de l'échantillon et 24 ans pour le sous-échantillon des individus ayant subi onze arrestations ou plus. Parmi les délinquants ayant subi plusieurs arrestations, il n'y en a que 15% qui n'ont été arrêtés que pour des crimes en col blanc. C'est toutefois le cas de 34% d'entre ceux qui n'ont subi qu'une seule autre arrestation en plus de celle qui leur a valu de faire partie de l'échantillon. Si l'on fait la différence entre types d'infractions, les auteurs d'infractions anti-trusts qui ont plus d'une arrestation à leur actif ont tous été arrêtés notamment pour d'autres crimes que des crimes en col blanc. A l'opposé, parmi les fraudeurs aux valeurs mobilières, 32% n'ont jamais été arrêtés que pour des crimes économiques. En bref, on apprend surtout que beaucoup de criminels en cols blancs entrent fréquemment en contact avec la justice, qu'ils commencent leur carrière assez tardivement, mais la poursuivent ensuite sur un grand nombre d'années. Il y a en outre peu de raisons de croire qu'ils sont particulièrement spécialisés dans la criminalité en col blanc.
 
Pour tenter d'expliquer la criminalité économique, les auteurs ont examiné le passé des délinquants en col blanc, mais ils n'y ont pas souvent trouvé la trace des prédicteurs scolaires professionnels ou familiaux qui permettent habituellement d'expliquer les carrières criminelles communes. A l'instar des autres crimes, une partie de la délinquance en col blanc peut s'expliquer par des crises personnelles ou par la survenance d'opportunités particulières. Cela dit, les vies des délinquants en col blanc se distinguent fort peu de celles des individus non délinquants qui sont placés dans les mêmes conditions sociales et économiques qu'eux.
 
Dans leur explication de la délinquance chronique en col blanc, les auteurs font la différence entre les délinquants chroniques dont la fréquence des actes criminels est la plus basse et les autres. Les premiers, caractérisés par une bonne stabilité sociale et de la réussite, seraient des chercheurs d'opportunités criminelles. Les seconds, qui ont accumulé le plus d'arrestations, ont mené des existences placées sous le signe de la déviance depuis leur plus jeune âge. Ils ressemblent en cela aux délinquants chroniques des autres sphères de la criminalité.
 
Les données analysées permettent aux chercheurs d'affirmer que la prison n'a pas d'effet dissuasif particulier sur les délinquants en col blanc. Elle ne les incite pas davantage au défi, soit à la commission de crimes plus graves. Les facteurs qui expliquent le mieux la récidive des criminels en col blanc sont les mêmes que ceux qui expliquent la récidive des délinquants de rue. La pondération de ces facteurs n'est toutefois pas la même. Ainsi, par exemple, le sexe a plus d'importance pour les criminels en col blanc, mais la drogue en a moins. Cela dit, il demeure très difficile de prédire la récidive à long terme, comme c'est d'ailleurs le cas pour la récidive des criminels de rue.
 
En définitive, la plupart des criminels en col blanc ressemblent assez peu aux autres délinquants. Ils sont plutôt caractérisés par une stabilité et un conformisme que l'on peut rarement prêter au gros des délinquants. Le délinquant en col blanc reste un cas à part dans la famille des criminels. Dès lors, il est difficile de faire à leur propos des constatations qui vaillent aussi pour les autres délinquants. Et il est encore plus difficile de leur trouver des caractéristiques qui en feraient, comme de nombreuses théories le postulent, des êtres se distinguant clairement des honnêtes citoyens.
 
Il s'agit enfin d'un livre d'un grand intérêt, en ce qu'il ébranle plusieurs mythes relatifs au criminel en col blanc et qu'il réexamine avec intelligence la pertinence d'une somme importante de considérations théoriques lui étant consacrées.
 

JEAN-LUC BACHER
École de criminologie, Université de Montréal




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