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Recension de livres

Gender, Crime and Criminal Justice par Sandra Walklate.
Cullompton, Devon, U.K.: Willan Publishing. 2001.
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Encyclopedia of Women and Crime par Nicole Rafter
Phoenix, Arizona: Oryx Press. 2000.
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Regulating Girls and Women. Sexuality, Family and the Law in Ontario 1920 - 1960
par Joan Sangster.
Don Bills, Ontario: Oxford University Press. 2001.

Ces trois livres récents intéresseront les enseignants et les chercheurs travaillant dans les domaines "femmes et justice criminelle", "criminalisation des comportements sexuels", "histoire et portée des théories féministes", "histoire de la répression de la sexualité au Canada".
 
1. L'auteure de la première ouvre, Sandra Walklate est professeure de criminologie à l'Université Manchester de Grande-Bretagne. Elle a publié plusieurs monographies et articles sur la violence domestique, les femmes policières, la victimologie, la tolérance zéro et ses effets, et sur la "victimologie féministe".
 
Pour Sandra Walklate, les expressions "women and crime" et "gender and crime" ne font qu'accommoder tout ce que la criminologie positiviste a laissé en héritage. "It leaves criminology and its main assumptions untouched". Les femmes sont toujours vues comme 'les autres' du crime, le locuteur est toujours masculin, les comportements criminels sont toujours mesurés à l'aune de ce que les hommes considèrent comme la norme. La criminologie conventionnelle n'a pas été vraiment mise en question par les travaux traitant des rapports entre sexe féminin et crime, genre et crime. Walklate entend pour sa part s'intéresser à ce que la masculinité construit comme crime. (14) Elle veut aussi dépasser la dualité hommes-femmes, montrer le caractère non univoque de ces catégories sexuelles et prêter attention aux différences selon l'âge, la classe, l'ethnicité, et même l'interaction de chacune de ces sous-catégories avec le genre. Le chapitre 1 reprend ces propos généraux de l'introduction et analyse, et l'auteure entreprend de faire la critique des postulats de la criminologie et de la victimologie et de traiter des hommes et des femmes comme victimes et auteurs d'infractions. Le chapitre 2 refait ce trajet mais du point de vue masculin. Le chapitre 3 se centre sur la peur du crime. Le chapitre 4 sur la violence sexuelle. Les chapitres 5 et 6 portent sur le système de justice criminelle et ce qu'il a à offrir aux victimes et aux infracteurs; dans le 5e, l'auteure se concentre sur la police; dans le 6e, elle analyse les débats autour du rôle du système de justice criminelle. L'auteure consacre sa conclusion aux problèmes qui à ses yeux n'ont pas trouvé de réponse en criminologie et en victimologie, même féministes, et renvoie aux travaux de ses devancières qui auraient mieux traité de la question des femmes : Carol Smart (1975), Heidensohn (1985). Une conclusion assez étonnante, car au départ Walklate affirmait que les études sur femmes et crime et genre et crime n'avaient fait que conforter la criminologie traditionnelle. On comprend ici que quelques études féministes échappent à cette critique. Walklate renvoie le lecteur à quelques autres auteurs moins connus ayant récemment publié dans le Oxford Handbook of Criminology sur féminisme et droit criminel, puis réitère ses positions de départ : la nécessité de reconnaître la diversité intra-genre, et le devoir de la criminologie et de la victimologie de se situer en contexte, d'être sensibles aux apports d'autres disciplines plutôt que s'isoler dans un champ qui est une sous-spécialité. Maureen Cain (1989), selon Walklate, a évité ce piège.
 
Cette monographie pourrait être utile dans l'enseignement de la criminologie à des étudiants de premier niveau universitaire. Malheureusement, son caractère très britannique par les exemples, par le choix des auteurs en référence et surtout par les données analysées rend son usage peu opportun, même au Canada anglais. L'ouvre n'est pas originale mais elle est bien présentée, graphiquement.
 
2.- L'ouvre dirigée par Nicole H. Rafter, Encyclopedia of Women and Crime, n'a rien en commun avec la précédente. Cette encyclopédie a été conçue autour de quelque 260 mots-clés, choisis par Frances Heidensohn et par Nicole Rafter, allant de "Aboriginal women and crime in Australia" (pour "a") , à "Women's prisons in history". Environ 220 collaborateurs et surtout des collaboratrices ont été appelés à rédiger une oui des notices en fonction de leur champ reconnu de spécialité. La majorité des auteurs travaillent et vivent aux Etats-Unis, l'autre moitié provient à part presqu'égale de Grande-Bretagne et du Canada. Une annexe énonce les mots clés, et une autre les regroupe par champs et par thèmes, par exemple: "Victimes", "Police", "Tribunaux", "Punition et Traitement", etc.
 
Chacun des 260 termes fait l'objet d'une note historico-bibliographique. La notion (le concept, le problème, le champ de recherche) est replacée dans son contexte d'origine , ses concepteurs sont identifiés, l'évolution du concept est retracée , la séquence des études sur le sujet est exposée brièvement. Chaque notice est signée et suivie de quelques références additionnelles sur le même objet.
 
Cette encyclopédie n'échappe pas aux problèmes du genre : l'espace consenti à chaque terme empêche les auteurs d'apporter les nuances utiles; le temps écoulé depuis la conception d'une ouvre de cette envergure joue un peu contre les auteurs qui se sont aventurés à citer des données statistiques : celles-ci sont forcément moins récentes qu'on le souhaiterait. Enfin les auteurs sont inégalement aptes à ramasser en deux cents mots l'évolution des connaissances sur un sujet donné, et on ne saurait leur en vouloir! La notice sur 'la masculinité du crime' est particulièrement faible à mon avis. Mais au contraire celle sur 'MADD' (Mothers against drug driving) est claire, utile et à jour.
 
Dans l'ensemble, cette encyclopédie s'avérera d'une grande utilité pour quiconque veut retrouver rapidement noms, dates, chiffres, lieux, organisations, mouvements, auteurs, qui ont marqué la naissance et l'évolution de théories, problèmes et aux phénomènes reliés au syntagme "femmes et crime" .
 
3.- La monographie de Joan Sangster, Regulating Girls and Women, se situe par le genre et le contenu à l'extrême opposé d'une encyclopédie. C'est le travail d'une historienne qui, comme toute bonne historienne, se limite à une période précise, aux événements survenus dans un lieu donné à propos d'un phénomène (assez bien) défini, le contrôle social et pénal de la sexualité des femmes et des jeunes filles. Le sous-titre du livre dit tout cela . Le lecteur est situé d'entrée de jeu.
 
L'auteure, professeure d'histoire, a publié d'autres monographies et articles sur l'histoire des femmes, dont l'une (1989) sur les femmes de gauche au Canada
 
Ce qui distingue encore davantage ce livre de l'encyclopédie dirigée par Nicole Rafter, c'est la méthode analytique (plutôt que la synthèse) et le style souvent narratif. Le livre comporte 7 chapitres en plus d'une introduction et d'une conclusion. L'auteure traite successivement 1) de l'inceste et des abus sexuels dont étaient victimes les enfants en Ontario au cours de la période étudiée, mais surtout du contexte social, économique et culturel qui permet de comprendre les réactions de l'époque; 2) de la violence conjugale, et de la "rhétorique de la honte" à laquelle s'exposent les maris batteurs, mais aussi de la clémence judiciaire que leurs comportements suscitent; 3) du traitement juridique et judiciaire de la prostitution et de la promiscuité sexuelle; 4) de la réaction socio-pénale à la déviance sexuelle des jeunes filles; 5) de la façon dont le droit canadien et la coutume autochtone réagissent à la 'sexualité' des femmes autochtones.
 
Au plan théorique, l'ouvre est bien située dans la tradition de Foucault mais l'auteure sait se distancer du maître chaque fois que nécessaire. Comme beaucoup d'historiens, Sansgter se perd parfois dans des détails et ne sait pas toujours relier ses observations et les récits cités à son argument principal. Avouons cependant que les passages narratifs rendent l'ouvre capitvante. Les documents d'archives utilisés dans la démonstration sont vivants, frappants, éloquents. Exposant par exemple le sous-enregistrement judiciaire des cas d'inceste, l'auteure en décrit les raisons : les juges sont embarrassés par les faits rapportés, les victimes sont hésitantes, le vocabulaire leur fait défaut, les témoins sont discrédités. Dans un cas d'avortement, la mère admet sa responsabilité mais explique qu'elle a tout simplement voulu 'régulariser le cycle menstruel' de sa fille. Autre qualité de l'ouvre: l'auteure sait créer par les cas cités une prise de conscience des conditions de vie de l'époque : la pauvreté des gens, leur isolement en région rurale, la pression sociale dans les petites villes, l'absence d'éducation, la pruderie des gens co-existant avec l'affirmation du droit 'sexuel' des époux et des pères.
 
Au plan structurel, culturel et moral , l'auteure rappelle que ce sont d'abord des motifs eugénistes ("good loyal British stock and therefore incapable of immorality" p. 33) qui sont invoqués contre les rapports sexuels entre parents, et entre Blancs et Autochtones. Les recommandations des acteurs politiques et des groupes sociaux de l'époque pour prévenir la déviance sexuelle des femmes et des jeunes filles et les abus sexuels dont elles sont victimes sont prévisibles : améliorer les écoles, le réseau routier (pour minimiser l'isolement), créer des patrouilles de police - "against slackness in life" (34).
 
La réaction aux (rares) plaintes provenant des filles victimes d'abus sexuels de la part de leur père ou de leurs frères en est une de déni, de décridibilisation des plaignantes. Le père est renvoyé chez lui, le juge dit à la fille : 'Rentrez à la maison et oubliez cela' (37). Lorsque les abus sont trop graves, ce sont les filles qui sont punies, retirées de leur foyer et placées dans les "training schools"; parfois, rarement, les 'abuseurs' sont sanctionnés. Les magistrats préviennent les jurés de se prémunir contre les mensonges des plaignantes (38). Il faut protéger les accusés (ibid). D'ailleurs la majorité des plaintes ne se rendent pas au tribunal mais dans les "Ontario Training Schools" par la voie des "Children's Aid Societies".
 
Dans les cas de violence conjugale, quelques femmes ontariennes des régions rurales et des petites communautés semi-rurales ont tenté d'obtenir protection contre leur conjoint en recourant au tribunal. La cour se contente alors de reprocher aux maris batteurs leur conduite honteuse, celle-ci est décrite par le tribunal comme 'propre aux classes inférieures'; les juges optent ensuite pour la clémence à l'endroit des accusés. D'ailleurs les plaignantes ne sont pas toujours des victimes honorables et la violence des hommes est 'naturelle'; enfin les femmes ont des devoirs conjugaux; et leurs maris sont justifiés de les leur rappeler.
 
Avec l'arrivée des tribunaux de la famille (family courts) les choses ont un peu changé mais pas toujours pour le mieux. Les magistrats se sont mis à écouter les psychologues et les experts des sciences de la santé plutôt que les policiers seulement., ce qui n'a pas toujours été à l'avantage des femmes. Pourtant, c'est à partir de ce moment qu'il est devenu possible pour une femme de se séparer de son mari, de vivre de façon un peu plus autonome, bien que les travailleurs sociaux et les juges insistaient pour que les épouses 'donnent toujours une 2e chance à leur mari'.
 
Le chapitre sur la prostitution et la proximité sexuelle n'apporte pas d'éléments nouveaux à ce que la théorie féministe a déjà fait apparaître. L'auteure aborde cependant un sujet moins souvent étudié, le traitement fait aux femmes autochtones dont la conduite est sexuellement 'déviante'; son analyse est ici à la fois intéressante et décevante parce que confuse et à cheval sur deux cadres théoriques : féministe et postcolonialiste. En même temps, c'est le chapitre le plus " neuf " et le plus original. On y trouve une analyse complexe mais nuancée des interrelations du droit coutumier des peuples autochtones avec le droit canadien, et de l'évolution de chacun de ces systèmes normatifs sous l'influence de l'autre.1
 
La conclusion est remarquable. "Women's subordination under the law was lived as a complex ensemble of accommodation, escape, denial, self destructive behaviours, self affirming actions". (204) L'auteure insiste: 'Régulation de la sexualité? - Oui. Mais aussi transgression'. Transgressions des normes par les femmes elles-mêmes, parfois avec l'aide des professionnels gravitant autour du tribunal, et des bénévoles dans les organismes sociaux. L'hypothèse de la transgression n'est pas nouvelle mais dans cet ouvrage, l'auteure en a fait la démonstration.
 
Cette monographie sera d'une grande utilité empirique et théorique dans des enseignements de 2e cycle en histoire, en sociologie, en criminologie, en service social. On y trouve un remarquable exposé des politiques et des pratiques de contrôle socio-pénal de la sexualité des femmes au Canada anglais pendant l'entre-deux guerre, un état des institutions correctionnelles pour mineurs en Ontario, un portrait de la pratique judiciaire de l'époque.
 

MARIE-ANDRÉE BERTRAND
Criminologie
Université de Montréal




1.      Sur ce sujet, je signale au passage un article absolument remarquable de Christoph Eberhard "Towards Intercultural Legal Theory; tyhe Dialogical Challenge" Social and Legal Studies, 10, 2, 2001, 171-201. L'auteur, chercheur au Laboratoire d'anthropologie juridique de Paris, pose les jalons d'un droit non ethnocentriste allant au-delà du multijuridisme.



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